LE CUISINIER ROYAL. 1C
l'autre, tandis que Séjan , par sa dignité' même , est oblige de rester jusqu'à la fm. Mais quelle fin terrible ! La dernière phrase de la lettre ordonnait de saisir Séjan et de le mettre à mort: ce que les sénateurs exécutèrent avec un zèle proportionné à leur appétit. Eh! mon fils, continuait le papa, nous n'avons pas besoin d'aller chez les Piomains pour connaître l'importance d'un dîner: si j'étais ministre des finances, et si je voulais faire passer un budget un peu lourd, j'aurais soin d'en allonger les considérans jusqu'à l'heure où les houppes nerveuses des estomacs sont dans un état d'or^rasme : cent voix s'élèveraient aussitôt pour réclamer la clôture de la discussion , et j'aurais pour moi tous les votans qui n'auraient pas eu la précaution de déjeuner fort tard.
Après ce long préambule , le bon père présente à son fils la dixième édition du Cuisinier royale et lui dit : Prends le Gode de la cuisine ; il te persuadera beaucoup mieux que je n'ai pu le faire. Juge du prix d'un pareil livre d'après le nombre des éditions , tandis que les chefs-d'œuvre de notre littérature se vendent au rabais. Trois hommes de génie se sont réuuis pour composer ces liistitutes de Comus : ils ont laissé bien loin derrière eux l'ignoble Cuisinière bourgeoise et le Parfait Cuisinier^ ouvrages conçus dans des temps d'ignorance. Ils l'emportent même sur l'auteur de V Art d irriter la Gueule, et sur les deux célèbres Anglais Gollingwood et Woolams, qui ont voulu nous apprendre
1C)8 GASTRONOxMU:.
à fabriquer des vins factices , comme si nos marchands de vin avaient besoin d'aller à l'ëcole. M. ^ iard , homme de bouche ; M. Fouret , exhomme de bouche ; et M. Plcrrhugues, homme de cave , ont pose' le ne c plus nllrà de la gastronomie. Regarde; leur menu remplit six cent quarante pages en petit-texte : cent seize potages, cent quatre-vingtdouze sauces, et le reste à proportion, quelle liécondité ! Mais ce trésor serait inutile en les mains, si tu n'apprenais pas la langue de Cicéron; car ces hommes de bouche savent le latin beaucoup mieux que la plupart de nos hommes de lettres : ils citent Pe'trone , Pline, Juvénal et Martial. L'auteur de la prr'face la termine par cette phrase pleine de dignité : « Je crois avoir rempli un devoir sacré , et payé ma dette à la société.... Et , dans la paix de ma conscience , non moins que dans l'orgueil d'avoir si honorablement remph cette importante mission , je m'écrierai avec le poète des gourmands et des amoureux :
Exegi monumentum œre perennius , Non mvnis mon'ar. "
O mon fils! si tu étais plus avancé dans tes classes, tu pourrais hii répondre que si Horace est le poète des gourmands , Ovide est celui des amoureux , et qu'il fallait dire avec ce dernier :
Jnmque opus exrgi (piod nrr ./oi'/'.v ira , nrr ignrs , Ncc fiutcrit feniini , ner cthi h ulxilere vetustas.
LE CUISINIER ROYAL. igg
Hclas ! Dieu n'a pas voulu qu'il sortît rien de parfait de la main des hommes ; le Cuisinier royal a des de'fauts , mais il faut espérer qu'ils disparaîtront totalement à la quinzième ou vingtième e'dition. D'abord , il y manque un errata , bien ne'cessaire dans un pareil livre. Je vois , par exemple , que pour faire l'eau des sept graines, il faut prendre une once de carai, etc.... Il est très-probable que l'auteur a voulu dire une once de carci ^ graine qui s'associe avec le fenouil , l'anis et l'ange'lique , plantes que l'ancienne me'decine nommait carminatives, et qui , chez les Romains , étaient consacrées au dieu Crepitus. Cette faute n'est pas la seule qui dépare ce chef-d'œuvre : parmi les potages je ne trouve point la fameuse soupe à la Camerani; c'est une lacune qu'il faut se hâter de remplir. J'ai vainement cherché les côtelettes de mouton à la Minute ; elles sont cependant excellentes , et ne méritaient pas ce dédain. A la vérité, l'auteur parle d'un potage à la minute , mais la manière dont il écrit ce mot , me prouve qu'il n'a pas toute l'érudition désirable. Les gourmands qui demandent des côtelettes à la minute , pensent que ce mot indique une grande célérité , et s'indignent de ce qu'on les fait attendre dix minutes au heu d'une ; ils ignorent que Minute est ici un nom propre , celui du fermier général , inventeur de cette sauce , que ce mot n'a aucun rapport au temps, et qu'il doit avoir une majuscule pour initiale. Comment les savans auteurs du Cuisinier royal ont-ils pu.
méconnaître une parlicularite aussi importante ? Je ne leur ferai plus qu'un reproche , mais il est grave. Us ont très-bien décrit le ris de veau à la Marengo, le lapereau à la Marengo , la poularde à la Marengo ; mais ils ont gardé un coupable silence sur le poulet à l'Austerlitz. Ces honunes de bouche seraient-ils des ennemis de la gloire nationale ?\eulent-ils nous re'duirc à une seule victoire ? Au mot victoire ^ le jeune homme ne peut retenir sa langue ; il s'e'crie : Ah ! papa, quand je serai cuisinier, je donnerai à chaque mets le nom d'une des batailles que nous avons gagnées ; je ferai un dîne tout en victoires. — Doucement, mon fils, trop est trop ; vos victoires , comme les autres , pourraient finir par une indigestion. Mais brisons là-dessus. Malgré ses défauts, ce livre est admirable; méditez-le donc sérieusement, et prenez chacun de ses chapitres pour matière d'un de vos thèmes. — Oh bon ! je ne pourrai jamais traduire cela en latin ; par exemple , comment nommeraije les vol-au-vcnt ? — Cela est tout simple , vous écrirez ; ludibria ventis; cela est fort élégant pour du latin de cuisine.
Tel est le dialogue un peu négligé , mais plein de substance que j'ai entendu , lorsque la dixième édition du CAiisinicr royal a^axw sur l'horizon. Ce qu'a dit le père, ce qu'a répondu le fils , m'a paru s'élever k la hauteur de la gibelotte et de la fricassée : aussi n'en ai-je pas perdu une syllabe , et je le consigne ici comme un morceau très-capable de
MANUEL DE L\ Cl ISINE. 20I
propager la gloire de MM. Yiard et Fourct. J'avais eu d'abord la prétention d'y corriger quelques expressions un peu trop populaires, quelques tournures incorrectes , mais la préTace du Cuisinier royal m'a fait changer de re'solution. On y dit que la slinplicité est le cachet du génie ^ qu'il faut s'en tenir à la formule , ayez un gigot, ayez un lièvre; car pour accommoder un lièvre, il faut commencer par l'avoir ; on y dit enfin qu'en fait de cuisine, V esprit tue^ et la lettre vivifie. Convaincu par ces raisonnemens sans réplique , j'ai renoncé à l'esprit, et je m'en suis tenu à la lettre.