‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 23 sur 59 · DANS LES MERS ET LES FLEUVES DES DEUX COÎ^TIIN ÎL^S · texte numérisé non relu

DANS LES MERS ET LES FLEUVES DES DEUX COÎ^TIIN ÎL^S

Pai- S.-B.-J. NoKL, ancien inspecteur de la navigation, membre de l'Académie des Sciences de Turin, de celles de Bordeaus , de Lyon, Dijon , etc.

Les bons bourgeois de Paris, qui vont manger à la Rapee les goujons et la matelote, ne s'imaginent guère que l'on puisse écrire sur la pêche dix tomes in-quarto de cinq cents pages chacun. Les gens du monde ne seront pas moins étonnes, que je le suis , lorsqu'en recevant un si gros volume sur la pêche , ils apprendront qu'il doit être suivi de neuf volumes d'une égale ampleur et d'une égale utilité. En voyant le premier de ces dix tomes, je le croyais très-suffisant pour traiter une pareille matière, et mon ignorance ne me laissait pas concevoir comment un in-quarto de cette taille pouvait n'être qu'un avant-propos.

Rendons sincèrement grâces à l'auteur qui nous a crus capables de lire cinq mille énormes pages écrites sur un art dont nous n'estimons guère les produits que p;ir leurs rapports avec notre sensualité. Je crains bien que M. Noël n'ait trop présume de notre patience, et ne nous ait fait trop d'honneur. Son ouvrage, unique dans son genre, et d'une éminenle utilité, sera vraisemblablement traduit dans les langues étrangères, consulté par les gouvernemens, lu avec intérêt chez nos voisins de l'est, du nord et de l'ouest ; mais je serais trèscurieux de savoir combien il en sera vendu chez nous, qui avons peur d'un modeste in-octavo.

Telles lurent les premières impressions que je reçus à l'apparition du tome précurseur, mais la réflexion me suggéra bientôt des idées plus favorables, et modifia singulièrement ce qu'il y avait de fâcheux dans mon pronostic. INe sait- on pas qu'il a existé et qu'il existe encore des nations ichtyophages? Les peuples innombrables qui habitent les rivages des mers ou les bords des lleiives, vivent immédiatement du produit de la pèche, ou médiatement du commerce qu'elle leur procure. Pendant des siècles, l'homme a été chasseurou pécheur avant d'ipiaginer une bâche, un boyau ou une charrue ; le seul hareng a placé jadis une très-petite nation de l'Europe au rang des plus grandes puissances ; la Hollande reconnaissante lit élever un tombeau à Wilhelm Beuckelz , (et non pas Jjuckelin,commedilleDiclionnaire historique), ni Ben-

kels comme l'écrit \almont de Bomare, pour avoir inventé V diTi de saler les harengs, que l'on salait bien long-temps avant lui ; je savais aussi que les pêches avaient cte' d'une assez grande importance pour devenir la cause ou le prétexte de plus d'une guerre : le droit de pèche a été dispute, concède' et stipulé dans une foule de traités de paix ; il a été le sujet d'une multitude de lois , de rescrits et d'ordonnances ; la morue de Terre-!Xeuve a fait naître des démêlés sérieux entre deux nations puissantes; la baleine , l'esturgeon et la nombreuse famille des phoques, sont poursuivis dans leurs plus sombres retraites avec un courage avide et une cupidité héroïque. Pouvais-je oublier le malheureux Perron, qui , laissé avec quatre compagnons sur la petite île d'Amsterdam, dans la vaste mer des Indes, y avait amassé vingt-cinq mille peaux de veaux marins, et fut indignement pillé par un équipage anglais (i) qu'il avait reçu amicalement, et qu'il conduisit dans son île, pour lui en faire voir les curiosités. Je me rappelais également qu'une grande partie de l'immense population de la Chine ne vit que de poissons, et que l'oiseau leu-tzé, plus utile pour les Chinois que le chien de chasse ne l'est pour nous, prend le poisson avec une admirable adresse , et revient le déposer fidèlement dans la main de son maître ; et sans courir aux extrémités de l'ancien continent , les madragues de la Provence et du

(i) L'équipage du Lion , capitaine sir Erasme Gower.

23o GIVRAGES DIVERS.

Languedoc me faisaient sentir l'importance d'un art qiu' je n'avais d'abord considéré que légèrement. Plus je rélléchissais à la pèche, plus son domaine s'éfendait à mes yeux, et lorsqu'en relisant le titre du tome en question, je m'aperçus que M. Noël traitait des pèches grecques, romaines, phéniciennes, ibériennes, et des pèches du moyen âge , et des pêches modenies, dans toutes les mers et dans tous les fleuves du globe, je ne fus plus effrayé que de son entreprise, et je commençai à craindre que dix tomes in-quarto ne fussent pas assez vastes pour contenir une pareille matière.

Cette crainfe, suggérée parle nombre des objets qui se présentaient à ma pensée, ne fit que s'accroître, quand je reconnus qu'un ouvrage complet sur la pêche tenait à presque toutes les branches des connaissances humaines : ce que je n'avais jamais soupçonné en mangeant des goujons ou une matelote. La géographie, l'histoire et la politique y auront une part considérable, puisque M. Noël sera obligé de parcourir tous les lieux où se pratiquent les différentes pêches, et d'indiquer au moins les guerres, les traités et les expéditions importantes auxquels ces pêches ont donné lieu. L'industrie et l'économie politique y tiendront la première place ; car le but de l'auteur est de porter les pêcheries de la IVance an plus haut point de perfection, et de nous faire connaître les immenses avantages que nous pouvons tirer d'un art nommé ingénieusement r agriculture de hi mer. (/est sous

ce point de vue que cet important ouvrage me'rite de fixer l'attention du gouvernement; et quand on réfléchit au grand nombre de Français que la pêche faisait exister avant la révolution: quand on considère tous les arts auxquels les produits de la pêche sont nécessaires ; quand on reconnaît que plus on a de pêcheurs, plus on aura de bons matelots ; quand on calcule surtout les énormes bénéfices que cet art procure à nos voisins, nous devons être un peu honteux de rester en arrière , nous souvenir de ce qu'ont fait autrefois les Basques, les habitans de Dieppe et ceux de Saint-Mal o, et honorer un écrivain qui veut non-seulement nous rendre notre ancienne prospérité en ce genre , mais rat:croître de toutes les connaissances et de toute l'industrie acquises depuis trente ans. Qui le croirait? La plus solide érudition, l'étude de l'antiquité, la numismatique, la littérature, la poésie même, sont loin d'être étrangères au livre sur la pêche! Le premier tome, le seul qui ait paru, semble avoir été écrit pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a fallu que l'auteur discutât la synonymie des poissons connus des anciens, avec ceux que nous croyons identiques, science peu avancée aujourd'hui, et qui offre souvent à M. Noël des difficultés insurmontables ; il a fallu étudier, approuver ou contredire Aristote, Théophraste, Pline, Columelle, et tous les auteurs anciens qui ont parlé directement ou indirectement dos poissons : démêler les espèces qu'ils confondent en une seule, ou réu-

232 OUVRAGES DIYKRS.

nir celles qu'ils onl divisées mal à propos; rechercher dans des descriptions irnpariaites ou contradictoires l'espèce et le genre auxquels on a donne' tel nom; distinguer, s'il était possible, tous les poissons de grande taille, que les anciens comprenaient coniuse'menl sous la denounnation commune de cétacer^: rclormer enfin nos traductions scolastiques par lesquelles nous attribuons aux Grecs et aux Romains (\<is connaissances qu'ils n'ont pas eues, comme quand nous parions de leurs lamproies^ que nous assimilons aux A/iï/rm<?5; de leurs baleines , qui ne sont souvent que des sqiialen ; et de Icur^'A'c, que nous prenons j>our le hareng.

La iRimismatique a été d'un grand secours , mais a dû causerde grands embarras à l'auteur. Les me'daiîies et les monumens antiques repre'senlent souvent des figures de poisson ; ces figures aident quelquefois à reconnaître les espèces , et à corriger une fausse synonymie : mais quelle sagacité, quelle sûreté dans le coup-d'œil ne faut-il pas avoir pour ne passe laisser égarer par un tel guide? Si quelque lecteur ignorant, ctmnne je l'étais avant de lire ce volume, me demandait quel rapport il existe entre les médailles et les pêches anciennes, je serais aujourd'hui en ('tat de lui répondre que le dauphin, par exemple, a servi d'emblème à un grand nombre de villes; qu'il étaitxin objet du culte chez les Grecs ; consacré à ^Neptune, qu'il accompagne prescjuc toujours sur les médailles; consacré aussi à Vénus, à (^érès, à Bacchus ; qu'il est chez tel

peuple le vSymbolc de la célérité, chez tel autre de la victoire; qu'il indique ailleurs les richesses dues au commerce maritime; qu'on trouve sa figure sur les m.onnaies iberiennes, sur les médailles romaines : que sa forme a servi de modèle pour la fabrication des premières barques; qui! est tourk-tour l'emblème de la résignation , de l'innocence, de l'espérance, du bonheur; et, comme tout finit dans le monde, qu'il a été déchu de son ancienne gloire , et qu'il a été confondu avec l'ignoble marsouin. Le thon et la pélamide n'ont été guère moins honorés que le dauphin. Le pompile a été un poisson sacré, ainsi que l'anthias. Parlerai-je du labrax si estimé des gourmands d'Athènes; du turbot , dont les magiciennes se servaient pour Taire descendre la lune et pour donner de l'amour aux jeunes filles : de l'anguille macédonienne, qui jouissait d'une si grande réputation; du cyprinus que nous nommons carpe, tandis que la carpe n'était pas connue des Grecs: du brochet, méprisé par les Romains; de l'oxyrhincus, adoré des Egyptiens, et qui n'est pas le brochet , mais le hachouc des modernes ; et du scare enfin , auquel les Grecs, et Ovide après eux, attribuaient la propriété de ruminer? Je n'ai pas désigné ici la miUième partie des poissons, et l'on vcfit déjà ce que leur histoire a de commun avec l'érudition et l'étude de l'antiquité. Que serait-ce donc si je nommais les poètes mêmes que M. Nt)ël a mis à contribution pour y chercîier un renseignement

234 OUVRA GKS DIVKKS.

OU un Irait caractcrislique ? Mais parmi les cm- Llc-mes auxquels la iijïurc d'un poisson a servi chez les anciens , en voici un qui nous interesse plus particulièrement. Lorsque le christianisme fut persécuté sous les empereurs romains, les fidèles, qui n'osaientni prononcer ni écrire le nom du Christ, imaginèrent un moyen ingénieux de le tracer sur leurs tombeaux sans que leurs persécuteurs le reconnussent. Ayant observé que le mol grec 1x012, poisson , pouvait se dc-composer de manière à ce que chacune des lettres qui le forment devînt initiale de l'un des mots dont ils se servaient dans leur prière, ils obtinrent par cette espèce d'acrostiche la formule suivante :

I — H 20 Y s Jrsus

X — PI2T02 Christus

0 — EOÏ Dci

T — 102 Fi lias

2 — £2THP Sahator.

Ainsi , en n'écrivant que les initiales, ils ne présentaient aux yeux (\p,s Romains que le motix0T2, poisson: et pour plus de sùn^té, ils se contentèrent delà figure du poisson, dont le senshiéroglyphique signifiait jÉsis-ciiiusT, fils de dieu et savvei r. J'aurais bien voulu dire ici quelque chose que je ne dusse pas à M. Noél , mais mon érudition sur la pèche est extrêmement circonscrite ; le poè'inc d'Oppien, que je n'ai luqu en prose latine, ne m'a pas rendu fort savant sur cet art : le poëmc d'Ausonne sur la Moselle m'tn a dit encore moins;

le volumineux Montfaucori n'ettijjloic que deux pages à décrire la pèche des anciens , mais Pline va me fournir un joli petit conte qui confirmera pleinement les éloges donno's au dauphin : « Sur la côte de la Gaule Narbonnaise , dit le naturaliste latin, est un étang qui communique avec la mer, qui se nomme Lataia, et où les dauphins yf;<'<7/2<?A7/ en société avec les hommes. Dans certains temps de l'année , une Incroyable quantité de muges {miigilum) sortent de cet étang pour retourner à la mer par un détroit resserré. Leur masse est telle que les pécheurs ne peuvent tendre leurs filets, parce qu'il leur serait impossible d'en soutenir la pesanteur. Alors on appelle les dauphins^ au secours des hommes ; ils arrivent , se rangent en bataille, empêchent les muges de s'échapper , et tuent ceux qui veulent forcer l'obstacle , mais ne les mangent qu'après le combat {cibos in inctoriain dijferunty Les pécheurs ont beau jeu : ils tendent des filets partout, les soulèvent avec des fourches , et prennent des muges autant qu'ils en veulent. Quand les hommes ont cessé de pécher, les dauphins combattent alors pour leur compte et dévorent leur proie. » J'ai beaucoup abrégé ce passage qui est bien plus merveilleux dans l'original ; je doute que M. Noël en fasse usage dans l'Histoire des pèches , mais j'ai voulu prouver qu'un dauphin a bien pu porter Arion sur son dos, puisque les dauphins sont assez complaisans pour pécher au profit des hommes.

236 OUVRAGLS DIVhRS.

J'ai senti que je donnerais une idée fort incomplète de l'ouvrage de M. Noël, si je me bornais à parler du premier tome , quoiqu'il comprenne les tableaux historiques des pèches pendant l'espace de vingt -un siècles. Les temps modernes nous intéressent bien plus vivement ; la matière s'y étend presqu'à chaque année , et les objets s'y multiplient. Pour faire pressentir au lecteur ce que sera l'omrage entier, j'ai prié l'auteur de m'indiquer sommairement le plan et le sujet des neufs tomes qui doivent suivre. Il a bien voulu me remettre nne note que je considère comme un argument général, et développé conformément à l'ordre qui règne dans le premier tome. Si M. Noël ne se décourage point : si l'espèce de froideur avec laquelle on accueille les gros, livres en France ne refroidit pas son zèle ; si, enfin, les autres volumes ressemblent à celui que j'ai sous les yeux, l'auteur pourra se vanter d'avoir écrit une véritable Encyclopédie sur la pèche; et dussent les lecteurs de salon dédaigner ses dix in-quarto , il sera sûr au moins de trouver dans le gouvernement un protecteur et un appréciateur de son nu-rite.

Le titre de ce livre, quoiqu'aSvSez pompeux, ne fait cependant concevoir ni son importance , ni son utilité. On se tromperait en effet si l'on imagin aitque M. Noël n ait eu d'autre dessein que de nous offrir l'histoire complète de la pèche depuis les tcuijîs mythologiques jusqu'à nos jours. Un pareil plan, exécuté avec tout le talent, toutes les

connaissances de rauteiir, enrichi ou plutôt hérissé d'innombrables citations dans toutes les langues mortes ou vivantes, aurait sans doute place M. Noël parmi nos érudits les plus ce'Icbres; car, pour obtenir ce beau titre , il suffît souvent de prouver ou de persuader au public qu'on a lu des milliers de volumes ; mais si l'Histoire des pèches ne satisfaisait que l'esprit du lecteur, ou n'étalait à ses yeux qu'une érudition stérile , c'est alors que la masse de dix tomes in-quarto lui paraîtrait épouvantable , et il demanderait si l'auteur n'est pas un descendant des Muratori , des Vossius ou des Scaliger. M. JNocl ambitionne une gloire plus solide ; ses immenses recherches, les nombreux détails dont il ne néglige aucun, le luxe apparent des tableaux qu'il présente, tout dans son ouvrage a un but d'utilité publique , tout se rattache aux projets d'amélioration , aux moyens de prospérité que réclament les pêches françaises. Les citadins , je le sais, ne réfléchissent guère à l'importance de le pèche ; l'utilité d'un pareil livre ne sera pas, à leurs yeux , une grande recommandation ; mais s'ils veulent bien observer que des milliers de pécheurs vont affronter les glaces éternelles du Spitzberg et du Groenland , les tempêtes du Cap- Nord, du détroit de Davis et de la baie d'Hudson , que d'autres milliers d'intrépides marins abordent aux îles solitaires de l'Océan méridional, aux côtes glacées des îles Falkland et de la Terre-de-Feu ^ pour y poursuivre les paisibles phoques ou les

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énormes baleines, ils concevront qu'on ne s'impose pas de pareils travaux , qu'on ne brave pas de pareils dangers pour de médiocres bénéfices; el s'ils parcourent les côtes de France depuis Dnnkerque jusqu'à Baïonne, et depuis Antibcs jusqu'à Perpignan , s'ils y interrogent les. nombreux babitans des rivages, ils apprendront alors que le poisson a une toute autre importance que celle d'orner la carte d'un restaurateur , et ils finiront peut-être par estimer un peu l'auteur instruit , patient et courageux, qui veut, comme malgré nous, nous faire partager les inépuisables richesses des fleuves et de l'Océan.

Après avoir exposé des vues générales sur l'origine , l'exercice et les progrès de la pèche dans l'enfance des sociétés , le premier tome offre le tableau des pêches pendant la période grecque , et comprend celle des cétacées, des phoques, des morses, et des autres poissons de mer ou d'eau douce. La période romaine retrace les mêmes pêches avec les changemens successifs que le temps a apportés dans cet exercice : et l'auteur traite ensuite du commerce des poissons de toute espèce , chez tous les peuples contemporains des Romains et des Grecs. La seconde partie de ce tome est consacrée aux pêches du moyen âge , et au commerce de leurs produits pendant la première époque de la période irançaise. Le deuxième tome présentera la pêche de la baleine, de la nu^rue, du hareng, de la sardine, du tuaquereau et d'une quantité

d'autres espèces, ou mammifères pisciformes, ou de la famille des gades, ou de celle des scombres, des dupées , etc.

Dans le troisième , il sera question des phoques, des morses , et des rnanati ou lamentins , dont l'auteur se propose d'écrire l'histoire. Cette partie de son travail sera vraisemblablement la plus neuve et la plus intéressante pour le lecteur; car M. Noël distinguera jusqu'à quarante-trois espèces de phoques , tandis que nous n'en connaissons encore qu'un fort petit nombre. Si quelqu'un doutait de l'importance de cette pèche , il peut interroger nos voisins les Anglais , qui profitent si habilement de notre ignorance ou de notre insouciance à cet égard : qu'il leur demande pourquoi ils envoient annuellement des vaisseaux dans l'Océan méridional ; pourquoi des centaines d'hommes s'engagent à rester des années entières sur des îles inhabitées ; pourquoi des expéditions font le tour du globe , dans la seule vue de pécher des phoques , et avec quel énorme bénéfice on transporte à la Chine les huiles et les peaux qui proviennent de ce massacre organisé à Londres , et exécuté aux antipodes ?

Le quatrième contiendra l'histoire de toutes les espèces de cétacées , que nous confondons sous la dénomination commune de baleines; le cinquième traitera des poissons cartilagineux ; les sixième , septième , huitième et neuvième , des poissons osseux ; et le dixième exposera des vues générales et

ÎZ/Jo OUVRAGES DIVERS.

des n-floxlons parliculièros sur l'elat présent et futur des pèches.

Quoique les moyens de prendre le poisson soient extrêmement varies, soit par l'Industrie des differens peuples, soit par la diversité des espèces , un ouvrage où il ne serait question que de la pèche proprement dite serait nécessairement monotone et laslldieux, puisque des procèdes semblables ou analogues se reproduiraient sans cesse sous les yeux du lecteur, et c'est ce qu'a pu faire craindre le titre incomplet que M. Noël a donné à son livre; mais cette prévention défavorable s'évanouit promplement, lorsque, dans l'Histoire des pèches, on voit figurer tour-à-tour les événemens politiques, les guerres , les traités, les cessions de territoire dont la pèche a été le prétexte ou la cause ; quand on y trouve un tableau statistique des pèches de l'Europe et de l'Amérique au commencement du dix-neuvième siècle ; l'histoire naturelle des poissons , dont l'auteur dc'crlt tant de nouvelles espèces, avec une synonymie comparée à celle des langues étrangères ; un exposé des préparations industrielles, des échanges, des arméniens, des expéditions maritimes, dont les produits de la pèche sont la matière ou l'objet, et une loule de (h'talls qui instruisent, amusent et soulagent l'attention du lecteur en lui procurant une agréable distraction.

Comme il entre dans les vues de l'auteur de rapporter toutes les parties de son travail à l'accrols- :>ement des pèches lrani;aises , et conséquemmeut

de la nchcsse nationale, il traitera du droit domanial et politique de la pèche ; il décrira les substances que cet art fournit à l'industrie, et il démontrera, dit-il, sa prééminence sur celles de nos manufactures , qui ne s'alimentent que de matières étrangères à notre sol: il examinera la question des primes et de la limitation, de certaines pêches ; il exposera l'utilité comparative de chacune d'elles , les dangers qu'elles présentent , les obstacles qu'elles éprouvent, les améliorations dont elles sont susceptible, et les moyens d'en préparer les succès , succès dont les entrepreneurs ne pourront jouir sans qu'il en résulte un grand avantage pour la société en général et pour le gouvernement en particulier. Si l'on réunit maintenant tout ce que je viens d'énumérer, on sentira que , dans ce gros livre sur la pêche, il est question d'autre chose que de tendre un filet pour prendre du poisson. La prospérité des nations qui ont attaché k cet art l'importance qu'il mérite est un exemple pour nous , et leur supériorité dans un exercice aussi utile est une leçon.

Ce qui m'a le plus étonné dans les divers genres d'érudition que paraît posséder M. INoël , c'est la connaissance parfaite de toutes les lois qui ont été publiées sur la pêche , soit en France , soit chez l'étranger. Pour se livrer à une pareille étude , il iaut avoir un courage très-supérieur à celui qui est nécessaire pour écrire dix tomes in-quarto. Le premier de. ces .tomes rapporte cent quarante de

CRITIQUE. T. VU. tft

242 OtIYRAGtS DlVtPtS.

ces lois , dont le style naïf cl le lalln du moyen âge ne soiil pas sans agrément. (!)es vieux litres peuvent servir à relever bien (\cs erreurs ; en voici un exemple : J'ai dit que la Hollande avait décerné un monument à Guillaume Beuckelz, pour avoir inventé l'art de saler le hareng; Charles-Quint ne dédaigna pas d'aller visiter le tombeau élevé , aux h'ais du public , à un simple pécheur. Ce Beuckelz est né en i347 selon les uns, et en i3c)7 selon les autres ; car les Hollandais , qui l'ont placé dans le Panthéon des hareijgs et des morues , ne connaissent ni le lieu ni l'année de sa naissance, qui cependant n'est pas anlérieure au quatorzième siècle. Mais que doit -on penser de l'invention de ce Beuckelz , quand on voit qu'une charte du comte d'Eu, datée de 11 70, permet à l'abbaye de celte ville d'acheter au Tréport , sans payer aucun droit , vingt milliers de harengs frais ou sales, et quand on lit une ordonnance du roi de France Louis VH , qui défend , en i 1 79, de rien acheter dans la ville d'Elampes à dessein de le revendre, excepté le maquereau et le {vMX'n^ sales P Que d'inventeurs perdent leur auréole aux yeux de ceux qui lisent les vieux livres !

Né au milieu des pécheurs, M. Noël connaît non-seulement tous les procédés dont on se sert en France pour la pêche, mais ses voyages l'ont familiarisé avec tous ceux qui sont mis en pratique par nos voisins plus industrieux, plus actifs ou plus intéressés que nous, puisqu'ils nouj.

HiSTOIRi: DES PÊCHES. 243

laissent en arrière. Il était donc en quelque sorte prédestine' à écrire sur la pèche l'ouvrage le plus complet qui existe en aucune langue. La connaissance qu'il a de tous les idiomes du Nord, le rend plus propre que personne à déterminer les espèces et les variétés dans l'immense famille des animaux nageurs. Parmi un grand nombre de preuves que jepourrais fournir à l'appui de cette assertion , le défaut d'espace me réduit à en offrir une seule, mais piquante par sa singularité. Dans des dictionnaires d'histoire naturelle, et même dans des ouvrages d'ichtyologistes célèbres, nous lisons que le nom du requin vient du mot latin requiem^ qui ïioiis présente 1 idée ch» la mort, en sous-enlendant l'épithète œternurn ; mais (elte belle ét)Tnologie s'évanouit avec tant d'autres quand on apprend que les Norwégicns ont, dès les temps les plus anciens, donné à cet animal vorace le nom de hua retierring ^ dont la traduction littérale est : chien qui attrappe\ et l'on sait d'ailleurs que le tequin est classé par tous les naturalistes dans la famille des chiens de mer. A chaque page, pour ainsi dire, l'ouvrage de M. Noël défruit dus préjugés p(>pulaires, ou rectifie des étymologies.

J'ai parlé des avantages que procure la pêche, soit par la nourriture immédiate qu'elle fournit à tant de milliers d'hommes, soit par les bénéfices du commerce, et par les matières qu'elle procure à l'industrie ; soit enfin par l'éducation des pêcheurs,

qui sont à la marine militaire ce que les pépinières

244 OUVRAGES DIYKRS.

sont aux grandes plantations ; mais 11 me reste à la considérer sous un rapport où la religion se réunit à la politique pour en favoriser l'exercice. Si l'abondance et le bas prix du poisson contribuent à modérer la consommation et le haut prix de la viande, le poisson, comme substance ma/'^rc , acquiert une grande utilité, et peut même devenir indispensable dans les jours d'abstinence. Pourquoi donc les Etats catholiques, c'evSt-à-dire ceux auxquels le poisson est le plus nécessaire, tels que l'Espagne, le Portugal, l'Italie, et même la France, sont-ils précisément ceux où la pêche est le plus négligée? N'estce pas un spectacle singulier pour un obser\'ateur, que de voir de bons héréfiqucs qui mangent le jambon et le rosbif dans les plus saints jours, et qui vont braver les tempêtes pour nous fournir du poisson en carême! Quand l'Anglais presbvtérien , le Hollandais calviniste, et le Danois luthérien, prétendent nous convertir à leur croyance, ils mentent nécessairement ; ils veulent dire, au contraire : Faites abstinence , voilà du poisson ; nous irons, s'il le faut, au bout du monde pour vous en chercher, et nous travaillerons à votre salut. Ceci paraît être une plaisanterie, et n'est cependant que trop vrai : on le considérera comme on voudra : mais il sera toujours assez difficile d'expliquer pourquoi les peuples qui ont le plus besoin de poisson ne songent guère à s'en procurer, et pourquoi les catholiques attendent des proiestans desmoyens de faire abstinence.

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