‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 24 sur 59 · ÉCONOMIQUE, POLITIQUE ET PHILOLOGIQUE SUR LA CAQUE ET LES HARENGS · texte numérisé non relu

ÉCONOMIQUE, POLITIQUE ET PHILOLOGIQUE SUR LA CAQUE ET LES HARENGS

Tel n'est point le titre de l'ouvrage dont je vais rendre compte ; mais je connais mes lecteurs ; sans cette annonce fastueuse qui va fixer leur attention, ils auraient de'daignc' mon article, et ignore pourtoujoursTexisteiice d'une excellente brochure. Avant d'aborder la question, j'ai crudevoirde'clarer qu'elle inte'resse grandement la gloire nationale , puisqu'il s'agit de de'cider si l'art de caquer le hareng es\ dû au ge'nie d'un Français, d'un Flamand ou d'un Belge. En parlant de gloire , je suis sûr d'être lu, et je puis maintenant, sans dangei', rétablir le ve' ri table titre :

Obseivations de M. Noël sur le Mémoire' de M. Raepsaet , membre de V Académie de Bruxelles et de V Institut des Pays- Bas , ayant pour titre : Noie sur la Découverte de caquer le Hareng^ faite par G. Bcuckelz , pilote de Bieryliet en Flandre ; lu à la séance de l'Académie des Sciences c* Belles-Lettres de Bruxelles , le i8 novembre i8i6»A M. Bajot, rédacteur des Annales maritimes et coloniales.

Eh ! que nous importe la gloire de caquer le hareng? Voilà ce que disent les jeunes e'tourdis j

à les entendre , il n'y a de gloire qu'à tuer bien des gens et à prendre bien des villes : ils aecordent encore un peu de gloire à ceux qui font des livres, des comédies et des opéras ; mais ils nomment celle-là gloriole. Ils ne savent pas que ce petit poisson qui s'appelle hareng , et qu'ils méprisent, a placé la petite Hollande au rang des grandes puissances ; ils ne se doutent pas que la caque a donnéaux sept Provinces-Unies les moyens de résister aux plus grandes armées de l'Europe , ou de réunir ces mêmes armées contre les formidables armées de Louis XI\ . (^Iiu-l est le talisman qui leur a fourni assez de ducats pour solder les troupes de Marlborougli et du prince. Eugène? c'est le hareng. Qui leur a donné la force de faire respecter l'inconcevable traité de la Barrièjx? c'est encore le hareng. La baleine y a bien été pour quelque chose ; mais le hareng est d'autant plus admirable qu'il est plus petit :

•Eminet in mîiiirnis mnximus ipse Deus.

Souvenez-vous donc des innombrables tonnes de harengs- pecs envoyées par la Hollande aux peuples qui croient au carême , aux vendredi , samedi , qualre-temps, vigiles et jeûnes. Ces bonshc-rétiques du Zuidcrzée faisoient gràs\vs']o\ivs> d'abstinence, mais ils nous criaient: Jeûnez, pécheurs, soyez bons catholiques, et mangez du hareng- pcc. L'importance du hareng étant démontrée, j'enti*e en matière.

C'est un devoir imp''ricux qui me force à rendre compte de cette brochure , car j'y suis vivement intéiessé. Qui le croirait? C'est moi, citoyen, écrivain obscur, moi qui ne mange point de hareng-pec, même dans mes jours d'abstinence , qui ai allumé cette grande guerre dont les coups ont retenti dans rAcadémie de Bruxelles, à l'Inslitut des Pays-Bas, et dans les Annales maritimes : nouvel exemple des grands effets produits par les petites causes. J'ai donné un extrait du prem.ier volume de \ Histoire des Pêches, par M. Noël : ce savant historien des pécheurs et des poissons m'avait démoiilré que le grand art de saler et caquer le hareng n'avait pas été découvert par Guillaume Beuckelz, pilote de Biervliet, comme on le croit communément, et comme les Pays-Bas, jaloux d'une si haute gloire, le soutiennent. La démonstration de M. Noël était simple et péremptoire : il a produit des ordonnances de n'os rois où il est question de hareng sale' ei caque , avant la naissance du prétendu inventeur. J'ai eu le malheur de consigner ces preuves , et l'irrévérence de terminer le paragraphe par cette phrase coupable : « Combien d'inçeni^urs perdent leur auréole aux » yeux de ceux qui lisent les vieux livres ! »

M. Raepsaet n'a pu supporter cette atteinte portée à la gloire des dix-sept provinces qui formaient l'un des beaux domaines de Charles- Quint. Il a été surtout indigné du mot auréole dont je m'étais servi , et il a composé un Mémoire académique

pour prouvera l'univers que Bcuckelz mérite une couronne Innnorielle, ce qui est bien diifereiiL

M. iSoël ne m'a pas laisse içcmir sous le poids de cette terrible responsabilité , et dans sa dernière brochure , il arrache non-seulement la couronne ou l'auréole de Deuckelz , mais il nous fait une autre querelle avec la Hollande, l'Angleterre et la Suède, par d'autres assertions qui vont susciter contre nous une triple alliame. En voici l'énonce : Un baron suédois prétendit , en i ySo , avoir trouvé , le premier, l'art d'extraire du hareng une huile animale^ et M. ISoël prouve qu'on en fabriquait dès le quatorzième siècle. Les Hollandais se vantent d'avoir, les premiers, péché la baleine en i6o4 dans les mers du Nord , et M. Noël trouve qu'en 1464? sous Louis XI, un bâtiment français fut pris par les corsaires flamands, lorsqu'il allait à la pèche de la baleine dans la nier du Nx)rd. Les Anglais enfin se glorifient d'être les premiers qui aient franchi, en i733, l'équateur pour aller pêcher la baleine dans l'Océan méridional , et l'intrépide M. Noël, sans s'effrayer du trident de Neptmie, va (U-ruontrer aux usurpateurs de notre gloire que les lîasques de Baïonne jît de Salnt-Jeari-de- Luz allaient , dès 1610, prendre des baleines sur les côtes du lln-sil. Je prévois uneguer:-e terrible, arma i^irunujue rano; mais plus prudent , ou moins bien armé que M. Noël, je déclare que je reste en paix avec l'Angleterre et la Suède, que j'observe la nenlralif(' envers la Hollande , et <(ue

LA CAQUE ET LES liAllENGS. 2^9

je me cache sous le bouclier de M. Noël, pour repousser les traits de M. llacpsaet.

Commençons par le plus clair : En iSSy , une ordonnance de Philippe YI, roi de France, s'exprime en CCS termes : « 11 sera perçu sur chascun » millier de harenc sor, oicl deniers ; sur chascun » pignon de harenc , oict deniers ; sur chascun » tonnel de caque harenc , oict deniers. » En 1349, le même souverain Philippe VI, continua par ordonnance, la perception des mêmes droits sur le hareng en tonnel de quaque. En i35i, le Roi Jean se servit des mêmes expressions, et l'année précédente , il avait déjà dit dans une ordonnance : « Nul ne soit si hardi vendre quaque >^ hcrent en gros et à détail ».

Observons maintenant que ce mot caque ou quaque , placé dans une ordonnonce , sans définition et sans explication , suppose un usage établi et connu depuis plusieurs années; car si, en i337, la découverte de la caque eût été toute récente , les sujets de Philippe auraient pu lui demander ce que c'était (\n une caque. Or, quelque artifice chronologique que l'on puisse employer pour rapprocher la naissance de Beuckelz de l'ordonnance de Philippe VI , on ne peut pas la reculer plus loin qu'en i34o; veut-on même y ajouter dix autres années (et ici j'enchéris sur M. Noël), cet ainventeurn'aurait eu que sept ans quand le hareng, armé de sa caque , serait sorti de son cerveau; poussons enfin- la libéralité jusqu'à le faire naître

25o OI VRÂGKS DIVERS.

Cil i32i) : un Olifant do flix-scpt ans aurait-il imagine une opération votilloiisc qui suppose l'expc'riencc , et cette manipulation découverte en i^Sy, serait-elle devenue, la morne année, si familière à toute l'Europe , qu'un roi do France n'eut eu besoin que de ntmimer la carjue pour être entendu de tout le monde? Voyez donc le Recueil dos ordonnances de nos rois , tome II , page Sig, 4-4 ' tome XTT , page 4' ^ ^^ convenez qu'on no publie pas des ordonnances sur des procédés industriels qui ne sont par encore inventés.

Terrassés par la chronologie , les usurpateurs de la gloire harengère , évoquent l'ombre de Charles- Quint pour l'opposer à l'un de nos rois mort deux siècles auparavant. Le nval de François I", étant en Flandre, alla réellement visiter la tombe de Beuckelz, le 3o août i556. On insinue même que cet empereur ennol)lit Beuckelz cent cinquarifc-neiif ans après sa rnort, et que deux petits couteaux à caqucr ont été les armoiries de cet inventeur; on fait encore valoir, comme preuve de la découverte , le hareng de forblanc qui sort de girouette au clocher de liiorvliot. M. Noël répond à tout cola d'une manière aussi agréable que positive. Expédions d'abord lo hareng de forblanc. 11 n'est pas étonnant que ce poisson ait obtenu l'honneur d'être élevé sur lo pinacle dans un pavs où la caque est une mine d'or; cet emblème de h^ prospérité nationale no prouve rien en faveur de IViervU*'! oti p;u-li( iilirr. [Miisquo INÎ. Nool a vu k\v^

l)are^i,^s-girouellcs sur des tours d'Amsterdam , delioorn,et d'Enckhysen. Les petits couteaux à raquer dont on fait des armoiries , ne sont pas plus concluans, sans quoi nous serions obligés de jcgarder comme nobles tous les maçons sur le tombeau desquels on a sculpté une équerre ci un compas, s)Tubole de leur profession; d'ailleurs, aucun nobiliaire ne porte le nom de Beuckelz : il est sans exemple , dit M. Noël, qu'une cliancellerie ait expédié à un mort des lettres de noblesse, et les morts ne sont pas dans l'usage de prêter serment de fidélité aux princes. Ajoutons enfin cjue Charles-Quint n'a point fait élever de tombeau à Beuckelz , comme on le dit faussement, et que la tombe primitive sur laquelle on prétend avoir vu les petits couteaux , n'existe plus aujourd'hui. Il ne reste donc de vrai que la visite de l'empereur ; mais il faut être bien aveugle pour ne pas voir un trait de politique dans cet hommage ; quel que fût l'inventeur de l'heureuse caque , Charles- Quint avait trop d'esprit pour aller dire aux Flamands ses sujets : Yous n'avez rien inventé, ce sont des Français nos ennemis qui ont fait ceUe découverte. Mais à quoi sert tout cet étalage ;' i^»euckelz eût-il un tombeau de porphyre , sa lignée ascendante eût-elle été ennoblie jusqu'au déluge , eût-il obtenu pour armoiries deux couteaux en champ d'azur, l'ordonnance de r 33 7 lui enlève son auréole , ou sa couronne immortelle , comme s'exprime M. Raepsaet.

25li OUVRAGES DIVERS.

\ ous croyez sans doute que tout est fini , et que Beuckelz n'a plus rien à pre'tendre ; mais un savant qui disserte sur la caque ne se rend pas si facilement : quel est d'ailleurs le savant qui avoue ses erreurs ? Condanuié par la chronologie , par l'histoire et par le blason , M. Piaepsaet se jette dans la philologie ; il prétend que nos mots cary?/^/-, parquer et hennés dérivent e'videmment des knaken, paliken. et benncn des Flamands , et il en conclut que ceux qui ont la priorité des noms , ont ne'cessairement la priorité de la chose.

Ici , je l'avoue, j'aurais été confondu si M. Noël n'était venu à mon secours : ce kanhen-pakkenbennen qui ressemble à \ ahracndabra des cabalistes , m'a fait une telle peur , que M. Piaepsaet m'apparaissait comme un grand magicien ; j'allais lui abandonner le harcng-pec , et manger mon pain sec, quand M. Noël a relevé mon courage : « Vous tremblez? m'a-t-il dit. Croyez-vous que je ne sache pas aussi lire dans le grimoire? Je vais vous prouver que je m'y connais mieux que M. Raepsaet , malgré son nom qui inspire le respect. » Il m'apprend donc que , dans les langues d'origine théotisque , le mot kaaken a toujours signifié couper, Irancher; qu'il a été appliqué au hareng caque , soit parce que l'on ouvre ce poisson pour lui enlever les eufraillcs , soit parce cjue Ton scie , en deux parties égales, la tonne ou le baril qui contient les harengs, procédé qui se pratique encore à Paris, et qui est particulier au hareng, car il sérail

préjudiciable à l'esturgeon , à la morue et au saumon ; il ajoute que le flamand notant pas une mère-langue , il n'a pas fourni les racines de nos mots ; que la Flandre faisait , comme la France , partie du vaste empire de Charlemagne ; que le the'otisque encore assez pur e'tait parlé à la cour de ce prince; que le mot caque vient de cet idiome, et que Flamands et Francs ont puisé à une source commune , sans que le franc ait rien emprunté du flamand ; il dit encoi'e que les Normands pourraient tout aussi bien revendiquer la propriété priinitive de la caque , puisque dans leurs ports on a toujours nommé cû^MCî/ le couteau dont on se sert pour ouvrir les harengs, et caqueuses les femmes qui se servent de ce couteau. Les Danois, dit-il enfin , ont introduit dans leur langue les mots frange, alcôve , falbala , corniche, etc.. et ils ne prétendent pas que les Français les leur aient empruntés.

Le mot pakken n'appartient pas plus en propre au Flamand que le mot kakken. Selon le glossaire de YVachter, et le dictionnaire étymologique de l'ancien Teuton, publié par Kilianus, pakken a signifié dans cette langue-mère assembler, serrer. Les Flamands l'ont pris tel qu'il était, et les Français, changeant la terminaison tudes([ue, en ont fait les mots paquet., paquefer, empaqueter, etc.... Il est très- vraisemblable que pacotille a la même origine. Ainsi M. Raepsaet nous fait un véritable paquet , quand il dit cjuc nous avons

254 Ol VlîAGES DINERS.

été. chercher le pakken chez les pêcheurs flamands.

Il ne reste plus que le mot bcnncn ou benne, que notre aniagoniste regarde comme un panier à poisson, et comme un plagiat lait par les Français sur les disciples de lieuckelz. Ici l'erreur est si grossière, que pour la de'montrer, il suffit de citer le Glossaire de Ducange et la Chronique de Flandre, que M. Uaepsact aurait dû consulter avant de nous disputer rimmortclle couronne de la caque. Ducange dit au mot henné que c'est une charrette^ ainsi nommée en vieux français, avec les terminaisons vulgaires de hcnenii ou bcnncau. On lit dans la Chronique de Flandre cette phrase également décisive: Hœc omnia, vehicitlo, tjuod rulgf) BENNA dicetw\ imposuit. La benne n'est donc pas un panier, mais vehicnlum^ une charrette, et dans la Franche-Comté , le peuple dit encore aujourd'hui ime benne de charbon pour signifier une voiture à deux roues et revêtue d'osier, chargée de ce combustible. \oilà donc le kaakenpakken-bennen dépouillé de toute sa magie , cl maintenant que ma peur est dissipée, je me permettrai cette dernière réflexion.

Il semble que toute l'Europe soit conjurée contre notre gloire ; savans, gens de lettres, artistes, se déchaînent contre nous. L'iui veut briser les statues de nos Corneille et de nos lAacinc pour poser sur leurs piédestaux celles de Shakespeare et de Caldéron. Un autre, arnu- d'un ('nornK.' trombone.

méprise la pcUfe musique de nos Grétry ; un troisième, à genoux devant les buveurs de bierre et les fumeurs de Téniers, se moque de notre école française ; s'ils ne contestent point la bravoure de nos soldats, c'est qu'ils ne peuvent l'avoir oubliée, et, lorsque d'iui grand naufrage, le brave M. Noël veut nous sauver un malheureux hareng, voilà un M. Raepsaet qui s'arme de pied en cap, nous arrache cette petite bête , et veut la dévorer. Il faut être bien pauvre ou bien affamé de gloire pour nous disputer un hareng-pec! heureusement nous avons un défenseur : M. Noël ne craint ni le pakken ni le kaaken, ni les caquets des académiciens belges ; il prouve que nos rois levaient des droits sur la caque, avant que ce mot fût introduit dans la langue flamande ; il démontre que du temps d'Edouard I", les Anglais avaient Iî m- pickleliening, et que par conséquent le m.oi pickle n'est pas une corruption du nom de Beuckelz qui n'était pas encore né. Cessez de lutter contre un tel adversaire ; il confondra toutes vos prétentions ; il montera sur le plus haut de nos clochers, non pour y placer un hareng de ferblanc, mais pour vous crier d'une voix de Stentor: « Messieurs, nous avons caqué avant vous, et nous caquerons encore après vous. »

256 OT YR.VGtS DIVERS.

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