‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 26 sur 59 · RENDUE A SA VÉRITABLE ORIGIIVE, L'ANTIQUITÉ DE LA FRANCHE-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

RENDUE A SA VÉRITABLE ORIGIIVE, L'ANTIQUITÉ DE LA FRANCHE-MAÇONNERIE

PROUVÉE PAR l'explication DES MYSTKRES ANCIENS HBT MODERNES ;

Par M. Alexandre Lenoir , admlnislrateur du Musée royal des Moniimens français, etc., elc.

Cet ouvrage vient troptarcl.Lesidëes//égra/^5 qui en sont la substance, l'espèce cl érudition que l'on y remarque , les conséquences très-philosophiques qui en résultcnl, auraient produit quelque sensation il y a trente ou quarante ans. A cette époque, les opinions hardies ne circulaient encore que dans une certaine classe de la société ; mais depuis qu'elles sont devenues vulgaires , depuis cpie la haute philosophie a été prêchée dans les carrefours, les gens de bon ton l'ont dédaignée, et le peuple lui-même s'en dégoûte, parce qu'il voit qu'il n'y gagne rien. Tout est mode chez nous , jusqu'à la sagesse , et nos modes durent fort peu.

Ce préambule paraît n'avoir rien de commun avec un Uvre sur la franc -maçonnerie ; mais on

270 OUVRAGES DISJIRS.

verra blciilùt que je ne me suib point trompe' sur le but de l'ouvrage.

L'intention apparente de l'auteur est de prouver que la franche-maçonnerie a son origine dans les mystères d'isis, dont elle est une imitation perpétuée de siècle en siècle jusqu'au moment présent. C'est donner aux francs-maçons un assez beau titre de noblesse ; et si les Egyptiens ont, comme on le dit, imite' leurs pères les Ethiopiens, lesquels ont copié les Indiens leurs devanciers ; et s'il faut admettre avec les Brahmes, que Brahma, Brehma ou Brouma, doit vivre pendant cent ans , dont chaque jour équivaut à 8,640,000,000 de nos années , et si, par une conséquence du même dogme, on reconnaît que W islinou vil pendant cent autres années, dont chaque jour égale les cent ans de Brahma , nous devons être un peu honteux de notre chronologie, et, dût la religion en murmurer, nous serons forcés de convenir qu'Adam , ce vieillard assez célèbre, n'était vraisemblablement qu'un très-moderne vénérable d'une loge de francmaconnerie ou de franche-maçonnerie, côuime Vl. Lenoir veut qu'on l'écrive.

Mais ne chicanons pas l'auteur sur l'antiquité ; quand on sort des temps historiques, on peut ac- ( umuler les chiffres tant qu'on le veut, et les hommes qui ont bien de la peine à rapporter exactement une aventure de quinze jours, sont très-certainement infaillibles quand il s'agit de trois à quatre mille ans. Laissons-le donc rechercher l'origine de

la franc -maçonnerie dans les souterrains de la grande Pyramide, et comparer les candidats francsmaçons aux inities de Memphis. Mais que devait faire l'auteur si celte recherche avait été le véritable but de son ouvrage? Le moyen le plus simple et le plus sûr d'arriver à la démonstration était de nous exposer tout ce qui concerne l'ancien culte d'isis , de nous révéler tout ce qu'on sait de ses mystères, de nous retracer toutes les épreuves de l'initiation , et par une comparaison avec les cérémonies qui s'observent dans la franc-maçonnerie , nous faire juger de la ressemblance qui existe entre cette institution et le culte de la giande déesse.

Cette similitude , cette identité même ( en la supposant réelle) n'aurait pas suffi, car une institution très -moderne peut être une servile imitation de l'antiquité; mais alors l'auteur nous aurait démontré (s'il l'avait pu) que les mystères d'isis se sont perpétués jusqu'à nous en traversant quarante siècles , et que , dégénérant peu à peu , ils ont passé successivement de Thèbes à Memphis , de Memphis à Eleusis, et d'Eleusis à une loge de francs-maçons. Yoilà ce me semble ce que M. Lenoir aurait dû faire pour justifier son titre. Voyons maintenant ce qu'il a fait.

On commence à deviner l'intention philosophique de l'auteur en jetant les yeux sur une gravure très-agréable qui décore le frontispice de son livre. Toutes les religions anciennes y sont réunies comme dans un tableau synoptique , et toutes y

sont caracténsëes de manière à ne pas s'y mcpren- <Irc : une portion du zodiaque couronne ce panthéon universel, et semble indiquer l'origine de ious ces cultes. C'est en effet ce que M. Lenoir a voulu prouver avant tout ; car , dans les deux premiers tiers de son ouvrage , il est fort peu question de la franc-maçonnerie, qui n' occupe spe'cialement le dernier tiers que pour fortifier les preuves antécédentes, et pour se conlondre avec toutes les religions dans une source commune. Ainsi , en prenant pour des démonstrations les opinions de l'auteur, on ne doutera plus que toutes les doctrines religieuses ne soient des emblèmes plus ou moins ingénieux des phénomènes astronomiques , et l'on reconnaîtra dans le soleil le plus ancien des dieux, qui s'est nommé Mithras, Osiris , Adonaï, Moloch, Wishnou, Ormusd, Apollon, Bacchus, etc., etc., et qui, mieux que la déesse Isis, mérite le nom de Myrionyrne.

Ce système n'a pas le mérite d'cire nouveau. Un grand ouvrage sur \ Origine des Cultes, nous l'a déjà développé d'une manière plus méthodique; et dès long-temps les Fréret, les Boullanger, les d'Argens et d'autres, avaient tenté de détruire la métaphysique des religions pour en montrer le type matériel. Sous ce rap|)orl, M. Lenoir vient donc un peu tard, connue je l'ai dit plus haut ; l'idée même de donner à la Iranc-maçonnei-ie une source astronomique ne lui appartient pas exclusivement, et quand elle serait un fruit de

son génie , on pourrait opposer à l'auteur ries écrivains très-sense's qui assignent à cette institution une origine plus simple, plus moderne, et surtout plus vraisemblable : c'est ce que je me propose de faire quand j'aurai suivi M. Lenoir à travers les signes du zodiaque et les constellations mystérieuses du planisphère égyptien.

Je suis loin de blâmer les considérations philosophiques ; j'admire, comme M. Lenoir, les généreux efforts de l'esprit humain dans la recherche de la vérité, recherche qui durera tant qu'il y aura des hommes ; mais quand une doctrine est universellement répandue , quand elle a été adoptée par des peuples d'un génie très -différent et séparés par d'immenses espaces, quand elle s'est maintenue pendant un grand nombre de siècles , et qu'elle contribue puissamment à resserrer le lien social, il n'est pennis de l'attaquer que pour lui substituer l'évidence. L'évidence seule triomphe de tous les dogmes , de toutes les habitudes ; et encore faudrait-il s'assurer que les prétendues vérités du nouveau législateur ne seront pas dangereuses avant de détruire les prétendues erreurs qui étaient utiles.

Si cette restriction déplaît aux philosophes , je leur ferai une concession plus libérale , et j'adopterai la vérité , quelque triste , quelque funeste qu'elle puisse être , pourvu que ce soit bien la vérité. Mais si, en me forçant de douter des opinions reçues, on ne me propose que de nouveaux doutes;

CRITIQUE. T. VU. l8

274 GIVRAGES J)i\ EUS.

si, «à ce qu'on nomme mes préjuges, on ne substitue que des conjectures ; si , en soufflant la faible himière qui me guide , on me laisse dans les ténèbres ; si enfin, eu di'Iniisant le pont dont parle Piousseau, on me fait voir le précipice vSans moyens de le franchir, je n'aurai pas de grandes obligations au philosophe qui aura voulu m' éclairer ; et à toutes les vanités qu'il m'aura fait reconnaître, j'ajouterai la vanité de la philosophie.

Et je ne suppose encore ici que des doutes, que des conjectures plus ou moins vraisemblables ; mais quel sera mon étonnement ? comment caractériserai-je la témérité de l'auteur, lorsque, dans l'écrit éminemment philosophique et savant qui m'a promis la vérité, je trouverai de grossières erreurs en géographie , en astronomie, en physique, et lorsquVn rapportant divers passages des poètes ou des philosophes«anciens , le faiseur de systèmes les traduira de manière à me faire douler s'il a pu les comprendre ? N'ayant pas grande confiance en mon érudition, je nose affirmer que ces reproches puissent s'appliquer à M. Lenoir ; mais je vais mettre le lecteur en état de juger s'il les mérite.

Parmi les gravures qui ornent cet in-quarto , et que l'on doit à M. Morcaii le jeune , on (listing.ue une procession en l'honneur d'isis, qui lorme un tableau charmant. Dans l'explication de celte plan- < he , M. Lenoir dit que la scène se passe dans une ivisfe plaine que traverse le iSil, que Von aperçoit

LA FRANCHE-MAÇONNERIE. o^5

de loin la célèbre ville aux cent portes, et plus loin encore , les montagnes bienfaisantes de V Abyssinie , qui versent dans le Nil le surplus des eaux qui les fe'condent. Oh! certes , il fallait que les habitans de Thèbes eussent de bons yeux pour apercevoir ces montagnes bienfaisantes : elles sont au moins à deux cent cinquante lieues de Thèbes, s'il est ici question du Nil de Bruce , et à plus de trois cents lieues s'il s'agit du Bahr-cl-Abiad , ou du vrai Nil. Diodore de Sicile , qui rapporte diverses opinions sur les inondations périodiques de ce fleuve, admet à la vérité' celle d'Agatharcliides de Gnide, et ce philosophe les attribuait aux pluies continuelles qui tombent sur les montagnes d'Ethiopie depuis le solstice d'été jusqu'à l'équinoxe d'automne. Euripide dit, au contraire, qu'elles sont dues à la fonte des neiges dans les montagnes de la Lybie ; mais quelle que soit la cause de ce phénomène , je ne puis m'empécher d'envier la bonne vue des Egyptiens , chez qui l'ophtalmie était si commune , et qui Aboyaient cependant les bienfaisantes montagnes à une si énorme distance.

L'astronomie de M. Lenoir ne m'a pas moins embarrassé que sa géographie. Voici ce qu'il dit dans la description de la grande pyramide : u Le » monument était combiné de manière qu'à midi, » à l'équinoxe du printemps , comme à l'équinoxe » d'automne , le soleil , porté au zénith du ciel , » paraissait cependant se poser au vSommet de la

o^G OUVRAGES DIVERS.

» pyramide comme sur un piédestal , et que la >) lune , à minuit, venait au rendez-vous, et pre- » nait la place de son époux. » ISe semble-t-il pas , d'après celle explicalion, que Mempliis et la grande pyramide soient situés sous réquateurl' \ oilà cependant ce qu'il faudrait admettre pour que le soleil parût se poser sur celle pyramide comme sur un piédestal. L'illusion serait plus naturelle si M. Lenoir parlait du solstice d'été , parce qu'alors le soleil , décrivant le cercle du tropique , n'était incliné au zénith de Memphis que de six degrés et demi ; mais à l'équinoxe , cette inclinaison étant de près de trente degrés , ou de sept cent cinquante lieues , il est un peu extraordinaire de placer le piédestal si loin de la statue. Bornons-nous donc à dire que les faces de la pyramide étaient assez inclinées pour que les rayons. solaires pussent éclairer même le côté septentrional , et voilà tout le miracle de cette suhlitne conception. Quant à la lune , je ne puis deviner pourquoi elle était si fidèle au rendez-vous. Il faudrait supposer que la lune passe toujours à minuit au méridien dans les jours d'équinoxe ; ce qui doit èlre fort rare , et ce qui , par exemple, n'arrivera pas celte année. Il faudrait encore que sa drcUnnison lui permît de se placer sur ce beau pii'destal : et la lune astriim peiricax , n'était pas si docile aux ordres des prêtres égyptiens , que M. Lenoir voudrait nous le persuader.

L'auteur n'est pas plus heureux quand il traduit

LA FBAISCHE-MAÇONNERIE. 277

les passages qu'il cite. Qui croirait, par exemple , que dans ce vers de \ irgile ,

Par Ie\nbus ventls vulnciiijue siinillima somnu ,

M. Lenoir ait vu des oiseaux ?

Tout cela sans doute ne prouve rien contre son système , et surtout contre la franc- maçonnerie ; mais de pareilles erreurs en font nécessairement supposer d'autres, et diminuent beaucoup la confiance du lecteur, quelque goût qu'il ait pour les spéculations philosophiques.

J'ai dit que M. Lenoir faisait remonter l'origine de la franc-maçonnerie jusqu'aux mystères d'isis. Ainsi les francs-maçons , qui se disent les successeurs des Templiers et des Rose-Croix, sont bien plus nobles qu'ils ne le pensent, et doivent rendre grâce à l'auteur qui leur accorde trois ou quatre mille ans d'antiquité, lorsqu'ils osent à peine fixer l'origine de leur institution au temps des Croisades, et placer leur berceau dans le triste moyen âge, période tant soit peu barbare, où il serait fort étonnant que l'on eût reçu la lumière.

Tout ce qu'on sait des initiations aux mystères d'isis se borne aux épreuves qu'on faisait subir aux initiés. Le secret des prélres est resté impénétrable, soit dans l'Egypte, soit dans la Grèce. Apulée, qui décrit ses épreuves, ne rapporte, dit-il, ffue ce qu V/ peut receler sans crime. Que l'on attribue la religieuse observation du secret à la terreur, à la persuasion ou au fanatisme, il est certain qu'il n'a

278 OrVRAGES DlVT.r.S.

jamais efc connu, et les prêtres ont toujours su envelopper leur doctrine d'une telle obscurité, qu'elle était inaccessible aux regards des profanes. Puisque les épreuves pouvaient se révéler sans crime, comme le dit Apulée, il est évident que ces épreuves n'avaient lien de commun avec la doctrine ; car les prêtres n'auraient pas été assez maladroits pour en permettre la publicité: on peut cn»conclure, au contraire, que celle révélation était plus propre à tromper les curieux qu'à les éclairer , puiscpie les prêtres ne la défendaient point. Comment donc, après trente ou quarante siècles , M. Lenoir serait-il panenti h connaître si parfaitement ce qui a été un logogriphe indéchiflrable pour toute l'antiquité, et même pour les contemporains? Les conséfjuences qu'il tire des révélations permises, et des récils de quelques initiés, sont nécessairement fausses; car, je le répète, puisque les prêtres les permettaient, on peut être assuré que leur secret n'était pas là. Auraient-ils fait un si grand crime de l'indiscrélion , auraient-ils infligé une punition aussi terrible, s'ils avaient fourni euxmêmes les moyens de les deviner ." (Jonchions donc qu'ils n'ont laissé voir que ce qu'ils voulaient bien nu^nlrer: et que si leur secret pouvait être connu aujoui'd luii , il l'aurait été depuis longtemps.

]\lalj[ré cette obscivalion, que je crois juste, on ne peut se dissiiiuilcr cpie l'astronomie n'ait joué un grand rê)le dans la mythologie égyptienne : mais

il n'est pas prouve qu'elle en ait etc l'unique base; l't même, parmi leurs fables astronomiques, il en est qui ne semblent pas devoir appartenir à un peuple place: sur les confins de la zone torride. Ce dieu soleil assassine par Typhon, sa descente aux enfers, la nature en deuil, qui pleure la mort du dieu, et qui se couvre de ténèbres, cette terreur des hommes

et des animaux, etc , tout cela ne convient guère

au climat d'Egypte. Dans les régions glacées du Nord, cette fable, au contraire , deviendrait toute naturelle, et s'expliquerait facilement. Un peuple placé en dedans du cercle polaire, aux limites de la terre habitable, verrait en effet le soleil disparaître au solstice d'hiver. L'absence de l'astre bienfaisant pourrait, sans hyperbole, passer pour une véritable mort, la terre y serait réellement couverte d'épaissesténèbres, et la nature en deuil. On pourrait dire sans exagération et sans figure :

JEtemam i'imuerunt sœcida nocteni ,

et le soleil se remontrant sur l'horizon, rendrait l'espérance et la joie aux peuples épouvantés: mais, appliquée à l'Egypte, cette allégorie ne paraît plus qu'une exagération ridicule. Le soleil, en effet, dans sa plus grande déclinaison australe, est aussi élevé sur l'horizon de Thèbes qu'il l'est à Paris au milieu de septembre ou vers la fin de mars ; et au 25 décembre il répand sur l'Egypte plus de chaleur et de clarté que nous n'en éprouvons aux premiers jours du printemps. On serait donc fort embar-

280 OUVRAGES DIVr.RS.

rassé de concilier cette mort du dieu soleil , ce deuil de la nature et cet effroi des peuples, avec la douceur d'un climat où la vcgc'tation n'est jamais interrompue, où il pleut si rarement, et où le soleil, même à sa prétendue mort , est encore élevé de plus de 40 degrés au-dessus de l'horizon.

Plusieurs de ces fables s'expliquent d'une manière très-vraisemblable par les phénomènes astronomiques, mais on tombe dans de grandes erreurs quand on veut rendre raison de tout. M. Lenoir nous démontre bien que le soleil prend différens noms selon «es différentes positions relativement au zodiaque ; mais n'est-on pas étonné d'apprendre que ce Typhon, ce mauvais génie, ce principe du mal, cet assassin du soleil, n'est que le soleil passant aux signes inférieurs? Ainsi Osiris se serait tué lui-même, et Isis, en vengeant la mort de son époux, aurait puni le soleil d'avoir tué le soleil! Si les prêtres ont gardé le secret sur le sens de cette étrange fable, comment le savons-nous? Et s'ils ont permis qu'on le connut , comment ontils pu présenter sous l'odieux emblème de Typhon, ce bienfaisant Osiris, ce dieu de l'Egypte, cet objet de l'amour et de la vénération des peuples?

M. Lenoir, qui a le bonheur de trouver le soleil partout, tandis que souvent il est si rare à Paris, ne voit dans l'Apocalypse qu'un emblème mystérieux des phénomènes astronomiques, et l'exemple de Newton ne Ta point effrayé quand il a conçu l'idée d'expliquer cette éniguie. Je lui aurais de

grandes obligations s'il était parvenu à m'y faire enleiidre quelque chose, mais après avoir mis dans mes mains le fil qui doit me guider dans ce labyrinthe, il le rompt tout-à-coup, et je ne sais plus de quel côté me tourner. Comment, par exemple, se fait-il que le iroisièrnc sceaii^ et le clieval noir indiquent l'équinoxed'automne et ladiminutiondes jours, tandis que le sixième sceau repre'sente encore l'equinoxe d'automne, et la diminution des jours^ Une pareille explication me fera-t-elle comprendre l'Apocalypse ?

Il en est de même de la religion juive, où M. Lenoir voit toujours le soleil. Que la substitution de l'agneau au veau d'or, indique la révolution sidérale par laquelle le soleil établit au printemps son domicile dans le signe du Bélier, tandis qu'autrefois il commençait cette saison dans le signe du Taureau , il n'y a rien là qui choque la raison ; mais ne voir que de l'astronomie dans la doctrine des Hébreux, parce que le grand -prêtre portait au bas de sa robe trois cent soixante-cinq sonnettes, n'est-ce pas avoir un peu trop de perspicacité ? Que les cérémonies religieuses, le costume des prêtres, les usages du culte aient eu des rapports avec l'ordre des saisons et le cours du soleil, cela ne prouve point du tout que le soleil et les saisons soient la religion elle-même.

Pour en revenir aux Egyptiens, il n'est pas exact de dire qu'ils adoraient uniquement le soleil. L'objet de leur culte était le principe fécondant.

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qui se compose de deux elemens distincts, la chaleur et l'humidité, le feu et l'eau, le soleil et le Nil. Nous savons d'ailleurs que le nomd'Osiris se donnait au Nil coinme au soleil ; et le fleuve, en effet, méritait de partager, avec le grand astre, les honneurs de l'apothéose. Par un phénomène géographique particulier à l'Egypte, le Nil est l'unique fleuve de cette grande contrée, comme le soleil est unique dans le ciel : le mystère qui couvrait ses sources, le pénodisme de ses inondations, l'abondance qui en était le résultat, étaient des motifs suffisans pour l'associer au culte que l'on rendait au soleil : le Nil sans le soleil eut changé l'Egypte en un vaste marais : le soleil sans le Nil eût (ait de l'Egypte une stérile solitude, comme le désert d'el llouah. Il n'est donc pas étonnant que les Egyptiens aient eu la même vénération pour ces deux bienfaiteurs, et qu'ils leur aient donné le même nom. Dans les nombreuses images qu'ils nous ont laissées , on voit quelquefois le soleil porte sur une hnrque , emblème simple et ingénieux des deux principes de fécondité, et qui vaut bien le ( har d'Apollon.

Voici une fable égyptienne où Osiris n'est autre ( hose que le Nil, et M. Lenoir, qui la connaît sans doute, n'a eu garde d'en parler, parce qu'il n'y est pas question du soleil :

» Osiris, dit-on, avait toujours éti- iidèlc à Isis; .. mais un jour il conçut des désirs pour Nephtys, » la femme de Typhon : il la séduisit, et une t ou-

» ronne de lotus, qu'il oublia sur la couche, Ira- » hit le secret de ses amours et révéla l'adultère. » Explication : Osiris, ou le Nil, s'était toujours contenu dans de certaines limites que ses inondations ne franchissaient jamais ; mais une lois la crue des eaux fut si extraordinaire , qu'elles se répandirent jusque dans le désert de Nephtys (plaine aride), épouse de Typhon (vent roux); elles y portèrent, et y firent germer les semences de lotus, dont l'existence dans le désert attesta, par la suite, le phénomène de cette inondation. Si toutes les explications des mythes anciens étaient aussi vraisemblables que celle-ci, le scepticisme le plus opiniâtre en serait un peu ébranlé.

Jablonski, qui a tant étudié la mythologie égyptienne, et dont M. Lenoir ne parle pas non plus, donne aussi dans son Panthéon rgypliacuni, des explications qu'il fonde sur des étymologies , et dont plusieurs n'ont aucun rapport au mouvement des astres: le fameux Sérapis, par exemple, dans lequel M. Lenoir voit encore le soleil, ne serait qu'un instrument destiné à mesurer la hauteur des eaux du Nil, ou, autrement le Nilomètre des Grecs, le Mokias des Arabes. Son nom, dit le savant que j^'ai cité, est formé des deux mots Sari- Api, cpii signifient colonne -mesure. Sa hauteur était de seize coudées, et le boisseau qu'il portait sur la tcte indiquait l'abondance, quand les eaux s'élevaient assez pour le remplir. Ce terrible Typhon, cet assassin du soleil, dont M. Lçnoir fait le soleil,

284 OUVRAGES DnURS.

même, TIC serait, selon son élymologie Teu-phon (vent roux), que ce vent qui est encore un ileau de l'Egypte, et qui obscurcit le soleil par les tourbillons de sable qu'il élève et qu'il soutient à une grande hauteur dans les airs.

M. Lenoir voit le soleil partout : Wishnou , Brahma, Osiris, Adonaï, Jupiter, Apollon, Bacchus. Scraphis, Typhon même, ne sont que le soleil ; Ixion attache à une roue, et condamné à tourner éternellement , est encore le soleil qui a osé couvrir la vierge de ses léux ; et sans doute il voit aussi le soleil dans l'Argus aux cent yeux, chargé de garder la vache lo, dont les cornes simulent le croissant de la lune ; cela serait d'autant plus vraisemblable, que lesmythologistcsont donné au soleil le nom de Polyoplitalinos ou Mulli oculiis comma Eusèbe le dit d'aj»rcs Diodore. Deux autres législateurs fort respectables sont encore le soleil, selon le savant administrateur i\\i Musée des monumens français, et ici je m'interdirai toute discussion ; mais je ne lui pardonne pas d'avoir place sous l'inlluence du zodiaque ce pauvre INIahomct, ce brave homme qui prêchait la loi d'une manière si expéditive, et qui certainement n'était pas un Keppler ou un (ialilée. Il disait à ses disciples: '< Voilà un livre et lui sabre, et vous lraj)peKez avec le sabre ceux qui rehjseront de croire au livre. » Dans ce livre il ivpèle sans cvssc: Failes ros ahliitions, et payez les drames : cela est fort clair el fort raisonnable, mais- cela n'a pas grand

rapport avec l'astronomie, et ce n'est point ainsi que M. de Laplace nous a exposé le système du Monde.

Après s'être long-temps égare' dans les espaces imaginaires, et après avoir écrit deux cent vingt pages in-4'' de philosophie romantique , M. Lenoir s'occupe enfin de la franc - maçonnerie , qui, selon le titre de l'ouvrage, devait arriver un peu plus tôt. L'auteur compare les épreuves auxquelles on soumet les récipiendaires franc-maçons, à celles que l'on faisait subir aux initiés. Je ne le suivrai pas dans ce nouveau dédale , où je courrais le risque d'être brûlé vif, noyé ou suffoqué par le vent, et je me contenterai de répéter à M. Lenoir que la ressemblance entre deux choses dont l'une est antique et l'autre moderne, ne donne pas le droit d'en conclure l'identité, et qu'il peut très-bien y avoirimitation de formes, sans que cette similitude prouve la continuité. J'en tire même une conséquence toute contraire; car plus la ressemblance est comiplète, moins il est supposable qu'une doctrine ait traversé si grand nombre de siècles, voyagé par tant de contrées , passé par tant de langudfe et tant de peuples, sans avoir éprouvé la plus légère altération. J'évite donc prudemment les terribles épreuves de l'air, de l'eau et du feu, et j'arrive sain et sauf au temple de Salomon , où M. Lenoir va m'cxpliquerla fameuse A\é2^0Tni au. maître Hiram assassiné , cette grande énigme maçonnique. Tout le monde sait que maître Hiram, surin-

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tendant des bàtimcns de Salonion, divisa les ouvriers en trois classes , savoir : les apprentis , les compagnons et les maîtres; et chacune de ces classes avait un mot de passe dillercnt. Trois perfides compagnons , voulant avoir , de gre ou de force, le mot de maître, profitèrent un jour du moment oii tout le monde était sorti du temple , et se placèrent, l'un à la porte de l'Occident, l'autre ]\ celle du Nord, et le troisième à celle de l'Orient, lliram s'ètant présenté à la première , le scélérat n"^ i (car ces traîtres ne sont pas nommés), lui demanda le mot de maître, et sur le refus d'iliram, il lui déchargea un coup de rouleau sur la tête. Le surintendant veut luir par la porte <iu Nord, et le scélérat n" 2, après les mêmes cérémonies, lui porta un coup de maillet sur l'épaule; Hiram court enlin à la porte de l'Orient , et le troisième scélérat fait la même demande, reçoit le même refus, et terrasse le respectable fuaître d'un coup de leçier sur la poitrine. Salomon envoya neuf ma/ très expérimentes à la recheivhe d'iliram, et après sept jours d'exploration, l'un de ces maîtres déf'ouvrit le cadavre. \ oici maintenant l'explication astronomique de cette allégorie, qui est, dit M. Lenolr, un roman complet . •

M . . . . lliram se pT'ésente à la porte de l'Occi- " dent pour sortir du temple ; c'est précisément » ce que fait le soleil : car si je suppose cet astre » prenant son domi( ile dans le signe d»i Bélier, " le premier jourdu printemps: le dernier jour de

LA FRANCHK-MAÇONNtRIfc:. 287

» son triomphe, au solstice d'été , ou la veille de » sa mort , qui a lieu dans la Balance , il descend » à l'horizon par la porte de l'Occident; et si alors » j'examine la position que; le Bélier prend àl'O- » rient , je verrai près de lui te grand Orion , le » bras levé, tenant une massue , dans l'attitude de » frapper. Au Nord, je verrai Persce , une arme >y à la main, et dans l'altitude d'un homme prêt à » faire un mauvais coup. Je le répète , l'assassinat » d'Hiram , pris dans le style figuré ou allégori- » que, est comme la passion d'Osiris, comme

» celle d'Adonis, etc., etc. » « Le ciel nous fait

» voir aussi les neuf maîtres qui vont à la recher- » che de son corps. » Je dirai, pour abréger, que les neuf maîtres sont , seldÉ ^I. Lenoir, Pcrsée , Phaéton , Orion , Céphée , Hercule, le Booté , le Centaure , le Serpentaire et le Scorpion.

Je ne chicanerai pas l'auteur sur le dernier jour du triomphe du soleil au solstice d'été , et sur la veille de sa mort dans la Balance , époques qui sont à trois mois de distance , et où le ciel présente un aspect tout différent ; mais je lui demanderai si Pcrsée , fils de Jupiter, et le fameux Orion , qui a eu trois pères et n'a pas eu de mère , étaient des personnages égyptiens , et s'ils figuraient dans le planisphère de ce peuple : c'est ce qu'il faut d'abord prouver , si la franc-maçonnerie dérive des mystères d'Isis. 11 voudra bien ensuite m'expliquer pourquoi il ne place que deux assassins dans le ciel , tandis qu'il y en a trois daus le temple. Il

fiaut supposer que le Grand-Chien qui suit toujours Orion, était le troisième scéle'rat , et qu'il mordait les jambes d'Hiram quand Perse'e faisait le mauvais coup. Et que l'on ne rie pas de la trivialité de mon obsenation : si M. Lenoir peut compter le Scorpion paimi les maîtres qui vont à la recherche du corps , je puis bien placer un (bien parmi les meurtriers. Quand l'auteur aura résolu ces petites difficultés, il faudra encore qu'il nous apprenne comment les assassins Orion et Persée se trouvent parmi les neuf maîtres qui vont à la recherche d'Hiram. IN'est-il pas bien singulier que M. Lenoir en fasse d'abord deux perfides compagnons qui assomment leur maître , et ensuite deux maîtres expérimentes qm le cherchent? Et voilà ce qu'on appelle des preuves ! Et voilà ce que l'on nomme de la philosophie! Et voilà comment on fait des contes pour expliquer des fables !

Yoici sur l'origine de la franc-maçonnerie une opinion bien différente de celle de M. Lenoir : nous n'y verrons plus de merveilleux, nous n'irons pas fouiller sous les fondemens de lagrande pyramiile, nous ne ferons pas un procès criminel aux Orion et aux Persée , mais nous présenterons au lecteur des probabilités appuyées sur des faits, et des conjectures dont la vraisemblance est très-voisine de la démonstration.

La franc-maçonnerie est née en Angleterre ; non qu'il y eût dans ce piiys une corporation de maçons franche et priviK'giée, uiaislcs Anglais qui,

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de très-bonne heure, avaient parcouru l'Italie et la Grèce , voulurent transporter dans leur patrie les arts dont ils admiraient les chels-d'œuvre dans leurs voyages. Ils appelèrent donc en Angleterre des architectes , des maçons, des tailleurs de pierre et des charpentiers, auxquels ils promirent de grands avantages. Ces artistes et ces ouvriers ignorant les lois et la langue anglaises, on leur permit de se donner une espèce de constitution. Des ouvriers anglais , jaloux de jouir des mêmes privilèges et des franchises, se réunirent aux artisans e'trangers. Cette corporation e'tant devenue conside'rable , on lui accorda la faculté de se choisir des surveillans pour maintenir la police dans leurs assemblées qui se nommaient loges , et la grande loge eut le droit d'élire un grand-maître, qui néanmoins devait être confirmé par le roi. Les frais qu'il fallait faire pour la réception éloignèrent de la société un grand nombre d'ouvriers; mais, en revanche, son utilité évidente et l'éclat qu'elle répandait engagèrent des personnes riches et puissantes à s'y faire agréger. La reine Elisabeth conçut des soupçons contre la franc-maçonnerie , par cela seul que son sexe l'écartait de la grande-maîtrise ; mais Thomas Sackville sauva la société par son éloquence, et fit autant de francs -maçons des officiers mêmes qui étaient envoyés pour détruire la franc-maçonnerie. Jacques 1" fut maçon , puis grand-maître , et eut pour vicaire le célèbre Inigo Jones, à qui l'Angleterre doit des monumens estimés. L'infortuné

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Charles I", qui aimait les arts , se fit aussi recevoir franc-maçon , et devint grand-maître. A cette e'poque , les apprentis , les compagnons et les maîtres avaient de'jà leurs cate'chismes particuliers , et les eniblémes de leurs tapis étaient le compas , l'cquerre, la planche à tracer, le fil à plomb, la pierre brute et taille'e , la truelle , le marteau , le triangle, le quarre' , le soleil , la lune et les étoiles.

Jusqu'à la mortde Charles I", la franc-maçonnerie ne fut autre chose que la corporation des maçons privile'giés , mais les faveurs et la protection que le roi lui avait toujours accordées avaient inspiré à tous les frères un grand attachement pour le monarque. Il n'est donc pas étonnant qu'au 3o janvier 1649, ^^^ loges lussent remplies d'hommes qui détestaient le crime de Cromwell , qui songeaient à venger la royauté , et conspiraient pour la rétablir. Le secret de leurs assemblées n'était pas un motif de soupçon , puisqu'elles s'étaient toujours tenues à huis clos , et le banquet qui les terminait n'offrait rien qui pût alarmer la tyrannie. Les membres qui connaissaient réciproquement leurs opinions politiques lormèrent une société plus intime, et se rassemblèrent mêmeàl'insu des autres. Cette nouvelle société, très-différente de la franc-maçonnerie primitive, quoiqu'elle en fît partie, conserva les mêmes emblèmes, auxquels on donna un nouveau sens , adapté aux circonstances, et l'on y ajouta l'analogie du maître Hiram assassiné^ dont il n'avait encore été question

dans aucune loge. Celte explication, ce me semble, est un peu plus vraisemblable que le soleil assassiné par Persée, et à la recherche -duquel on envoie l'assassin même, accompagne' d'un scorpion..

Sous Charles II , la société secrète et conspiratrice n'avant plus d'objet, se fondit dans la francmaçonnerie géne'rale qui s'affaiblit peu à peu et fut près de se dissoudre , et la grande-maîtrise resta vacante depuis 1 708 jusqu'en 1 7 1 7. Mais en 171 8, sous le règne de Georges I", les assemble'es reprirent faveur, et )a Société , qui avait été réduite à quatre loges , en comptait déjà vingt--six en 1723.

II est vrai qu'Anderson a voulu prouver l'antiquité de la franc-maçonnerie , mais ses raisonnemens n'ont convaincu personne. On sait seulement que cette Société existait déjà pendant les querelles des maisons d'Yorck et de I^ancastre : la preuve en est consignée dans un vieux document que Locke trouva dans la bibliothèque Bodieïenne. Quant à l'opinion qui place le berceau de la franc-maçonnerie dans la Palestine, au temps des croisades, c'est un roman imaginé par Ramsay, et dont Anderson lui-même a fait sentir le ridicule.

Les hauts grades écossais ont été inventés en France par les seigneurs écossais et anglais qui avaient suivi le prétendant et qui s'étaient attachés à sa fortune. Les Français, quelques années plus tard , introduisirent encore de nouveaux grades dans la franc-maçonnerie , mais ils n'ont jamais

été , et \Taisemblablement ne seront jamais reconnus en Angleterre.

Ce que je viens d'exposer sous les yeux du lecteur, ne m'a coûté ni efforts d'imagination, ni recherches pénibles ; je n'ai presque fait que copier un éciit assez peu connu en France , quoiqu'il y ait été traduit et imprimé ; mais la nécessité d'être court m'en a fait retrancher une foule de détails qui ajouteraient à la conviction. Ceux qui désirent de plus amples éclaircissemens , peuvent consulter les Archives littéraires de l'Europe^ janvier i8o5, ou la Gazette générale de Littérature qui s'imprime à Halle, n" 3oi et 3o2.

Cette origine de la franc-maçonnerie est sans doute moins brillante que celle de M. Lenoir; mais, à défaut d'érudition et de philosophie , on y trouve le sens commun, qualité plus rare qu'on ne pense > et qu'on n'estime pas ce qu'elle vaut.

MISÈRKS DE LA VIE. agS

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