LE MÏROTR DES GRACES
ou l'art de combiner l'élégance , LA MODESTIE , LA
SIMPLICITÉ ET l'Économie dans l'habillement;
Avis utiles adressés aux femmes sur la conservation de leur sanlé et de leur beauté', sur l'agrément des manières et le bon ton dans la société ; par une Dame qui a étudié la mode et le bon goût cliez les nations les plus civilisées de TEurope. Traduit de l'aDglais.
Joj.i petit livre, fort bien imprimé, contenant quatre gravures très-agréables , dont chacune représente deux jolies femmes avec le costume de la promenade , celui du rnntîn, celui du soir, et la grande parure. Il me semble que j'ai dit l'essentiel ; le livre en lui-même n'est plus qu'un accessoire dont je m'occuperai seulement pour la forme. Son succès est bien certain. Quelle est la femme
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qui se refusera le Miroir des Grâces ? L'annonce d'un pareil meuble est un emprunt forcé.
Cet ouvrage est, dit-on, traduit de l'anglais. Les grâces , l'e'le'gance , l'agrément des manières et le bon ton viennent de Londres à Paris ; ce sont des rivières qui remontent à leurs sources.
Ce Miroir des Grâces commence par des observations préliminaires. Je savais bien que le miroir est le préliminaire de toutes les affaires sérieuses chez les dames ; mais je ne connaissais pas les préliminaires du miroir.
La dame auteur annonce qu'elle se tiendra dans un juste milieu entre les épicuriens et les stoïciens; ceux qui sentent la valeur des termes, conviendront que cette dame a fort bon goût. Elle fait remarquer d'ailleurs, que les épicuriens accordent la préférence à la partie physique de notre être, et cela pour des raisons qui se présentent tout naturellement. Elle n'est pas tout-à-fait de leur avis , mais elle ne les condamne point ; et elle fait cette question , dans laquelle mes lecteurs verront la plus profonde métaphysique : « Comment mépriser l'agent prompt et obéissant de tout ce qui est voulu par le mobile caché de notre existence ? « L'agent prompt et obéissant de tout ce qui est voulu par le mobile ! Oh ! cette fois les commis n'ont pas fait leur devoir, car cette phrase est évidemment de fabrique anglaise. Après cette dissertation sur la fermeté stoïqueet la volupté d'Epicure, l'auteur ajoute : « Vous sentirea aisément que la personne
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de la f(Mnine est l'objet essentiel de cet ou-sTage. » Je fais observer que le mot personne a clé souligné
' par l'auteur.
Vous croirez pcnt-eire que la dame anglaise ne va citer que des auteurs légers, damer<;ts , des faiseurs d'épîlres à Cloris, de petits vers pour de
jeunes arnans, ou de ces petits-maîtres, papillons des toilettes. Désabusez-vous: les personnages qui entourent ce Miroir des Grâces, sont le docicnr Knox , lord Cliesterfield , la (cnime de Phocion , la maîtresse d'Alcibiadc, Cliarlemagne , les rois Edouard , Henri, Charles I", Charles II, les reines Elisabeth, Anne : et enfin, la Grèce, llome, l'Egypte, la Chine, la Turquie cl llndustan. L'auteur parcourt ki^us les pays, interroge tous les siècles , et nous donne des détails historiques et philosophiques sur la parure des dames dans tous les temps et dans tous les lieux.
Mais au milieu de cette chronologie de la fiililité, on trouve des observations pleines de finesse, des réflexions d'une excellente morale, des conseils sages et des vérités utiles. La philosophie y est tout étonnée de se voir si intimement unie à la toilclte, et le lecteur plus étonné encore de trouver tant de raison dans la prétention à la science , l'affectation du style, et dans une foule d'idées présentées bizarrement lors même qu'elles sont justes.
L auteur veut qu'une jeune personne dès qu'elle s'éloigne de l'enlancQ, apprenne à connaître le monde tel qu'il est , ci qu'on ne lui cache point
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ce que la société exigera d'elle sur tous les points. Ce précepte est bien général , et cependant il me semble inutile ; fiez- vous aux jeunes personnes ; elles apprendront beaucoup de choses sans qu'on les leur enseigne ; elles ont, en général, beaucoup de pénétration : il en est même qui placent la pratique avant la théorie.
« J'ai toujours vu , dit la dame anglaise, que le bon goût dans les manières et dans l'habillement , était le compagnon d'une saine morale , etc. » Malheur aux femmes gauches et mal mises! Si cette observation devient un axiome , la femme qui ruinera son mari pour atteindre au non plus ultra du bon goût, dira qu'elle fait un cours de morale.
La toilette est, sans contredit, le plus ancien de tous les arts, car elle fut inventée \e]onvoiirhomme rougit de sa nudité et de celle de sa compagne. Certes , on ne pouvait pas aller plus loin , et Eve eût été la première marchande de modes, si elle eût trouvé des acheteurs. Ainsi , le besoin de se parer précéda celui de se nourrir ; si je n'avais pas annoncé que l'auteur de ce livre est une femme, mes lecteurs, ce me semble , l'auraient bien deviné.
« L'irruption des Goths et des Vandales obligea les femmes à se vêtir d'une manière plus défensive. » Défensive ! toujours le mot propre , toujours l'expression de l'expérience.
« Ensuite arrivèrent les corps de métal , les vastes paniers... tant de lignes de circonvaïlation , tant de boulevards de baleine , de bois et de mé-
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tal , tant delalbalas, (ïc^âvn'duvcsd'ernpechernens de toutes les espèces repoussaient les regards et les désirs d'un homme , qu'il avait peine à de\iner
que sous tant dlobstacies une femme existât »
Empéchemens est bien joli; il offre ici un mélange de regret et de naïveté ; mais je critiquerai la dame sur ses lignes de cArcom allation : moins instruite dans la tactique militaire que dans celle des boudoirs, elle a cru que ces lignes étaient les défenses d'une place : elle se trompe : les lignes de circonvallalion sont tracées par les assiégeans : c'est le cercle de Popilius; une femme n'en peut sortir qu'en faisant des concessions.
Après avoir examiné gravement tous les pompons de l'antiquité et dumoyenâge, l'auteur s'occupe des parures modernes , et observe judicieusement que les femmes aujourd'hui n'ont plus de costume national, mais qu'elles accumulent, sans ordre et sans mesure , les ornemcns empruntés à la Grèce , à Rome, à l'Egypte et à la Chine. Les jeunes personnes liront avec autant de plaisir que de désir les conseils C[ue l'Anglaise leur donn<' sur l'art de paraître plus jeune , plus fraîche et plus long-temps jolie ; mais les mamans ne souriront pas toutes à la phrase suivante : « Qu'on ne soit jamais forcé de vous rappeler que la leuune de quarante'ans n'est plus celle de trente!» Quelle réflexion! est-ce qu'une femme a jamais quarante ans? elle reste à l'âge de trente ans pendant quinze années : c'est son solstice.
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Les préceptes d'hygiène ne sont pas moins raisonnables que les conseils sur la parure ; « Eûton la fraîcheur d'Hébé et la grâce de Ve'nus , dit la dame, on les verrait bientôt disparaître dans l'abus des jouissances de la table et des insomnies qu'elles entraînent. » Elle conjure les jeunes demoiselles et les jolies femmes de ne pas trop manger, à déjeûner, de viandes chaudes, et dégraisses chaudes qui donnent de la bile ; et d*e ne pas engloutir^ à dîner, des mets d'une variété recherchée ; de ne point sabler le Champagne , de ne pas trop boire de vin de Madère et de liqueurs fortes , etc.... Tous ces conseils me paraissent fort sages, et quand l'auteur était en si beau chemin, j'ai cru qu'il allait s'écrier : Mesdames, n'allez pas au cabaret !
Quant aux vieilles qui se fardent ,
Pour reparer des ans l'irréparable outrage ,
la dame anglaise leur prédit que la tempête fracassera leur barque ruinée, si elles essaient encore de la lancer sur la mer des Amours. Voilà ce qui s'appelle tirer à boulets rouges sur de pauvres barques.
L'auteur nous assiu*e que les dames anglaises n'ont pas l'usage du bain , et qu'elles ne connaissent pas même les baignoires : cette particularité me rappelle un mot assez joh que l'on attribue à un prélat dont j'ai oublié le nom. On disputait devant lui sur la propreté des Anglaises et des Fran-
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çaises : « les Anglaises, dit-il , sont plus propres devant les hommes , et les Françaises devant Dieu. »
J'ai parcouru presque tout l'espace qui m'est accorde, et je suis à peine au quart de cet ouvrage ; je vais donc me hâter de designer au moins les objets principaux. Après un beau chapitre sur le corps de lafemrne, l'auteur considère la beauté dans ses détails; c'est effeuiller une rose; pourquoi n'est-ce pas un homme qui soit charge de ce soin? Ici les dames apprendront le danger qu'elles courent en passant trop subitement duchaud au froid, et rc'ciproquemcnt. S'il n'était question que d'une pleurésie, d'une fluxion de poitrine , ce ne serait qu'une bagatelle : mais elles risquent la perte de leurs charmes; il y a bien de quoi frémir. Je trouve ensuite un discours très-sage sur la nécessité de propoîiionner son lucce à son rang et à safojiune; je doute que ce précepte soit fidèlement observé. Ce sermon est suivi d'une dissertation très-délicate sur le sein. « Cet ornement admirable , dit l'auteur , quand il reste en proportion avec le corps auquel il appartient , est devenu une espèce d'attrait mobile et portatifs qui se place au gré de l'artiste qui en dispose. » Celte phrase amène naturellement la description de la machine que l'on nomme dii>orce ; et parce mot, le lecteur devine qu'elle est destinée à séparer ce qui a trop de propension à se réunir.
La beauté étant considérée dans ses détails , on
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s*occupe de la vêtir et de rcmbellir encore , s'il se peut; de là suit un traite savant sur les innombrables formes d'habillemens et de parures assortis à la taille , aux traits, à l'âge de celle qui les porte. Parce que la comtesse ou la marquise a paru en robe coquelicot^ il ne faut pas sottement les imiter avant d'éprouver si l'on a un teint et une physionomie capables de résistera cette couleur. Nouvelles dissertations sur l'argent, /'or (employés comme ornement ) , sur la brune , sur la blonde , sur le cou , sur le bras , sur le pied , etc. : toutes les parties de la femme passent ici en revue avec les bijoux qui leur conviennent. Petit avertissement : souvent un ornement maladroit a fait remarquer chez une femme, des défauts qu'on n'avait pas aperçus. Autre observation : la recherche dans les bas et les souliers ne convient qu'aux danseurs, parce que, dit la dame, les jambes et les pieds sont toute leur ressource , et il est naturel qu'ils fixent sur cette partie l'attention du public.
Il fallait bien que l'auteur nous apprît s'il a trouvé en Europe quelques femmes qui réunissent toutes les perfections qu'il désire ; la dame n'a pas manqué de nous donner satisfaction sur ce point ; elle a trouvé des femmes charmantes à Paris, à Madrid , à Lisbonne, à Naples ; elle en fait les portraits ; mais , hélas ! Londres n'est pas si bien partagé ; les Virginie , dit l'auteur, y ressemblent à des soldats des gardes prétoriennes.
L'ouvrage est terminé par deux jolis chapitres
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sur la danse et sur la musique. Dans le premier, la dame parle du vieux menuet, de la danse de village, de la ronde écossaise, de iawalse dangereuse, à\\ boléro peu modeste, ci (]\i fandango ])lus périlleux encore. Dans le second, elle donne d'excellens pre'ceptes sur l'art d'avoir bonne grâce en chantant ou en jouant d'un instrument quelconque.
Eh! bon Dieu ! cela n'est pas fini. Voici encore des rétlexions sur la différence des rangs , et sur le son de voix dans la conversation. La différence i\cs, rangs me fournit une citation qui terminera fort heiuTusement mon article : « Comme une étoile diffère d'une autre en grandeur et en éclat, suivant la place où la Providence l'a mise, de même , dans la société , les hommes sont doués de talens, de richesses, de pouvoirs différens. Dans l'astronomie, on ne méprise pas Mercure parce qu'il est moins gros que Saturne... Nous ne devons pas non plus mépriser ceux qui ne tiennent pas sur la terre les premiers rangs , etc. » Un plaisant dirait que cette comparaison est céleste : mais moi qui ne plaisante point je me contenterai de faire observer qu'elle est juste ; au reste. Mercure sera toujours un personnage fort important : si , dans le ciel , il est près du soleil , on l'a vu souvent aussi près de nos soleils terrestres.