‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 32 sur 59 · LE TRIOMPHE DES FEMMES · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DES FEMMES

tude, et d'avoir modestement suivi le texte de la Genèse. La dernière phrase de son avant-propos contient l'idée mère de son ouvrage, et indique parlaifement le but que l'auteur s'est propose. Je ne puis trop louer cette me'thode ; faute de l'avoir suivie , bien des écrivains laissent le lecteur dans l'impossibilité de savoir ce qu'ils ont voulu prouver. M. Charles ne laisse rien dans le vague; il place sa conclusion dans la pre'face , et tout ce qu'il doit dire par la suite va démontrer incontestablement « que l'ambition , l'injustice et la tyrannie des hommes ont usurpé ce qui appartient de droit naturel à la femme ; que l'esclave est devenu maître, et que la maîtresse légitime est tombée en servitude. » Ainsi l'ouvrage de M. Charles peut se nommer la déclaration des droits de la femme.

A Dieu ne plaise que je veuille jamais excuserla tyrannie et l'usurpation des hommes! je sais que les dames aiment beaucoup à commander, et je sens combien il est affreux pour elles d'obéir; aussi, le font-elles le moins qu'elles peuvent. Mais malheureusement l'usurpation de l'homme date du jour où l'ange, armé d'une épée flamboyante , chassa nos premiers parens du paradis terrestre ; cela est encore plus ancien que le zodiaque deDenderah , et je crains bien qu'il n'y ait prescription contre les droits de la femme. Soixante siècles sont quelque chose; dût M. Charles en murmurer, dussent tous les royalistes me regarder de travers je déclare, à mes risques et périls, qu'une usurpa-

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tion devient possession légitime après six mille ans re'volus. Exposons cependant la doctrine de M. Charles que les savans nomnieront nn jour Gynophile, et que les dames reconnaissantes appelleront toujours y ami (Maries.

Il est bon d'aimer les femmes; peut -être même nous serait-il fort avantageux de leur confier le soin des affaires et toute l'autorité dans la maison, comme le désire M. Charles. Ce serait, je le pense, le meilleur moyen d'y être les maîtres, au moins tant que nous serions jeunes. Partout où la femme règne , c'est l'homme qui commande. J'approuverais donc une révolution qui , comblant les vœux de M. (>harles et les miens , ferait des femmes les chefs d€S lamilles , leur abandonnerait le barreau, la législation, le gouvernement des villes, despro-, \inces, des royaumes, et les ferait siéger dans les diverses académies. Une chambre de députés femelles serait un spectacle ravissant. Les discours y seraient clairs, précis, et surtout très-laconiques: on n'y entendrait pas ces interruptions inciviles et bruyantes ; point d'esprit de parti , point d'intrigue, point de côté gauche ou droit, tout serait centre ; les plus jolis garçons rempliraient les tribunes: la sonnette ne se ferait jamais entendre, et les lois toujours sages, y seraient toujours décrétées à l'unanimité. Je ne propose qu'un seul , amendement à cette (>harte gynocratique : je demande , et j'obtierulrai sans doute que l'âge d'éligibilité soit réduit de moiti('.

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Jusqu'ici M. Charles peut être comme le bien- Jaiteur du genre humain. Mais pourquoi faut-il que dans les ouvrages de génie on trouve toujours quelques imperfections et même quelques taches ? Piien de pur ne peut sortir des mains de l'homme. Oui le croirait? Ce bon M. Charles, ce chevalier du beau sexe , cet homme si dispose' à servir les femmes, entraîne par un accès de zèle, est tombé dans riiérésie, et presque dans l'irréligion. Un verset de la Genèse détruisait son système : Dieu a dit à Adam que sa femme lui serait soumise ; qu'a fait M. Charles pour éluder cet arrêt irrévocable ? Il a osé interpréter la parole de Dieu, et'torturer le sens de l'Ecriture. Il suppose que Dieu a prononcé ces mots d'un ton de compassion , comme s'il avait voulu dire : « Pauvre femme, je plains ton sort, je t'avais destiné le droit de commandera l'homme, et il devait te rendre obéissance; mais à présent que ce malheureux a mangé du fruit que je lui avais défendu , il a ouvert les yeux , et a connu qu'étant plus grossier et plus terrestre, il est auvssi plus fort et plus robuste , et qu'ainsi il pouvait secouer le joug , ce qu'il ne manquera pas de faire ; et quoique tu sois plus noble que lui , tu te verras malheureusement réduite à la honteuse nécessité de lui être soumise.» Eh quoi ! M. Charles , vous n'avez pas senti combien cette interprétation est téméraire, vous n'avez pas vu combien elle renferme de propositions mal sonnantes ! Quoi ! Dieu aurait dit: « Pauvre femme , je voulais que tu fusses la mai-

tresse , et ce coquin d'homme t'asservira malgré moi. > Prenez-y garde , M. Charles ; il est bon d'aimer les femmes , je vous le repète , mais il ne faut pas se damner pour elles.

Parmi les preuves que notre gj-nophilc accumule pour démontrer la supe'riorité de la lernme , en voici une fort ingénieuse, tirée de l'ordre que Dieu a suivi dans l'œuvre de la création. Les herbes, ditil , et les arbres ont d'abord été formés , puis les animaux, rampans , puis les poissons , les oiseaux , les bêtes à quatre pieds, puis enfm l'homme. Cette gradation démontre l'intention d'arriver à ce qu'il y a de plus parfait ; or, la femme a été créée après l'homme, ergo , la femme est la plus parfaite des créatures. J'admire le syllogisme , mais malheureusement les anges existaient avant toutes les créaturcs terrestres , et pour tirer M. Charles de l'embarras oti il s'est jeté, je lui conseille de dire que la création a commencé et a fmi par ce qu'il y a de plus parfait, c'est-à-dire par les anges et par les femmes, qui sont aussi des anges; il pourra ensuite loger entre ces deux extrêmes , les requins , les brochets, les loups, les vautours, les vipères et les hommes. Nous verrons bientôt pourquoi je place l'homme en si mauvaise compagnie. ^ oici les propres paroles de l'auteur.

« La conduite extraordinaire que Dieu garda quand il voulut créer la fçmme est une preuve sans réplique de son excellence. Remarquez, s'il vous plaît , que l'homme a cela de commun avec les bêtes,

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les animaux rampans et les insectes, qu'il fut produit dans le même endroit qu'eux, c'est-à-dire dans un lieu champêtre , sans aucune cérémonie ni distinction. Mais, quand il fut question de créer la femme , le sage ouvrier produisit le paradis terrestre, ce lieu d'agrément et de délices qui était un présage de la complaisance que Dieu devait avoir pour y produire une créature si achevée. » En analysant ce passage que j'ai déjà réduit au quart de son étendue, je vois clairement que Dieu i\ produit le paradis terrestre pour y produire la femme, tandis que l'homme a été pT^oduit sans cérémonie^ au milieu des -couleuvres, des Hmaçons, des cousins et des puces; voilà ce que M. Charles appelle garder une conduite extraordinaire ^ et ce qui est une preuve sans réphque de l'excellence de la femme.

Ce ne fut point sans mystère, ajoute M. Charles, que Dieu produisit la femme pendant le sommeil d'Adam. Cela signifie qu'avant la naissance d'Eve, Adam était le souverain des créatures, et pouvait se livrer au repos, n'ayant à répondre à personne; mais en s'éveillant, il vit sa nouvelle souveraine, et il sentit qu'il fallait renoncer au repos. Oh! certes, M. Charles, vous êtes parfois trop naïf

Une autre preuve de la prééminence de la femme est tirée de la différente manière dont l'homme et la femme furent formés. Celle-ci du moins provient d'une partie du corps humain; mais l'homme ,

dit énergiquement notre auteur, n'est qu'un rejeton de boue, une production d'immondices.

Le chapitre qui a pour titre : De la beauté de la femme^ est un tableau digne de l'Albane; rien de plus suave, de plus enchanteur; je n'ai à lui reprocher que d'être imurimé sur du papier gris , mais je m'en console en supposant que mademoiselle Julie trois étoiles a dû recevoir un exemplaire en papier vclin. C'est dans cette partie de son livre que l'auteur a de'ployc sa vaste e'rudition. Il nomme plusieurs femmes qui brillent dans l'histoire, et dont les yeux e'taient de petits incendiaires; mais dans la carrière historique il a fallu que M. Charles bronchât au moins une fois. Il fait d'Agnès Sorel la maîtresse de Charles YIII ; j'ai cru d'abord que c'e'tait une faute de l'imprimeur, mais le chiffre VIII est répète' trois fois. Cette erreur est si étonnante dans un homme aussi savant, que j'ai cherché à en connaître la cause, et j'ai soupçonné que, pour avoir eu la témérité d'examiner ce qui s'était passé dans la création, M. Charles a été condamné à se tromper au moins une fois dans chacune de ses phrases. A cela près il est irréprochable. Le tableau qu'il fait de l'homme est bien propre à nous inspirer l'humilité chrétienne. A prendre les clioses du bon côté^ dit IVI. Charles , nous sommes slllomiés de grosses veines qid tiennent plus du sauvage que de r humanité ; notre corps grossier est formé d'une chair crasseuse, et ne dément pas l'origine que nous tirons de la boue;

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nos mains grosses et nerveuses, notre peau rude, et surtout notre vilaine barbe nous rangent dans la classe des bétes, et quoique nous n épargnions ni savon ni savonnette^ nous ne pouvons atteindre à la de'licatesse de la femme, à qui toute savonnette est inutile. Qu'un homme se lave cent fois les mains dans différentes eaux, il salira toujours la dernière; mais que la femme les lave tant qu'elle voudra, l'eau demeurera toujours pure et limpide. Cette preuve me paraît incontestable : mais alors, mesdames, pourquoi vous lavez-vous les mains?

Je ne suis pas , à beaucoup près , aussi content du chapitre intitulé; De la chaleur de la femme. Comment M. Charles a-t-il pu connaître la température du sexe? Il ne me persuadera jamais qu'il ait appliqué son thermomètre à toutes les femmes qui sont sur le globe. Qu'il parle de la chaleur de mademoiselle Julie, je n'aurai rien à lui objecter, mais on ne doit pas conclure du particulier au général. J'espère que ce chapitre disparaîtra dans les éditions suivantes.

En revanche, M. Charles doit beaucoup amplifier celui où il discute cette importante question : Qui de lajemme ou de l liomme contribue le plus à la génération!^ Ici , l'auteur affecte un laconisme qui ressemble à de la pauvreté. Eh! à quoi sert-il de posséder toutes les sciences si l'on enfouit tant de richesses? Qui le croirait? Dans un traité sur la génération , le savant M. Charles ne parle ni des animalcules, ni des anguilles de Needham , ni du

jaune d'œuf de Haller, ni des expe'riences de Harwey sur les biches anglaises, ni des réseaux à mailles élastiques de Bonnet, ni des molécules organiques de Buffon, ni d'une foule de choses que j'ignore, mais que M. Charles doit savoir. N'est-il pas étonnant qu'avec des raisonnemens presque nuls, et après des prémisses d'une extrême faiblesse, il arrive cependant à cette conséquence si raisonnable que la reproduction de l'espèce est presqu'entièrement due à la femme, et que l'homme y est pour si peu chose que ce n'est pas la peine d'en parler? J'ai toujours pensé comme M. Charles. Sur ce point, il ne m'est jamais arrivé de contester la supériorité de la femme; mais il reste une difficulté dont je cherche en vain la solution. L'auteur a dit à mademoiselle Julie : Ce livre est votre produrAloUy avant qu'il soit mon ouvrage. Comment se fait -il que mademoiselle Julie soit si savante en pareille matière? Oserais- je dire à mes lecteurs: Ce chapitre de la génération est composé par une demoiselle, et M. Charles y est pour si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en parler.

Après avoir démontré l'immense supériorité de la femme sous les rapports physiques et physiologiques, l'auteur parcourt la nombreuse série des qualités morales, et les trouve toujours dans la femme plus émincnles, plus constantes et plusparfaites que dans le sexe masculin. Il n'emploie souvent qu'une seule phrase pour faire éclater une vérité jusqu'ici méconnue. Qui se serait douté , par exemple, que

LE TRIOMPHE DES FEMMES. SliS

l'art des Demosthènes et des Cicéron ne fût pas le partage exclusif de l'homme? Eh bien! M. Charles nous enlève cette prérogative, et nous fait reconnaître la vanité de nos prétentions sur ce point comme sur tous les autres. Son raisonnement est aussi simple que péremptoire. Les bêtes sont muettes ; le don de la parole est la faculté qui distingue le plus évidemment l'homme de la brute. Or, l'homme ne devient éloquent , s'il peut le devenir , qu'après dix ou quinze ans d'une pénible étude , après s'être perdu mille fois dans le dédale de la rhétorique et de la dialectique. La femme n'y fait pas tant de façons : sans préparation , sans étude , elle ouvre la bouche , et les mots en sortent avec une heureuse abondance et une admirable rapidité. « N'est-il donc pas vrai de dire, conclut M. Charles , que la femme tient moins de l'animal que l'homme, puisque la parole lui est plus familière qu'à lui ? »

Nous n'avions pas besoin de M. Charles pour savoir que la modestie et la pudeur sont les attributs du sexe féminin ; mais bien des gens ignorent que ces belles qualités subsistent chez la femme audelà de la vie. Le bon La Fontaine nous avait prouvé qu'une jeune fille est pudique même en mourant ; car , quand il nous peint Thisbé se poignardant pour ne pas survivre à son cher Pyrame, il termine son triste récit par ce trait délicat :

Elle tombe, et tombant, range ses vêtemens. Dernier trait de pudem* en ses derniers momens.

Mais M. Charles va bien plus loin que La Fontaine. Il nous apprend que si un homme et une femme se noient , la femme , long-temps après sa mort , reviendra sur l'eau , le i^enlre. dessous et le dos en dessus, tandis que l'homme impudent reparaît à la surface de l'eau dans une attitude immodeste. J'ajoute avec bien du regret que l'auteur emprunte cette belle observation à Pline. Ah ! pourquoi n'appartient-elle pas à l'aimable M. Charles!

Je ne dirai qu'un mot du chapitre des sciences; mais ce mot vaut des pages et des volumes : « 11 est constant que la femme est d'une complexion plus humide que l'homme, et par conséquent elle est plus dispose'e aux sciences. » M. Charles doit me savoir gré d'avoir cité ce beau raisonnement , car je suis fort sec , et par conséquent le plus ignorant des hommes.

J'épargne à mes lecteurs l'analyse du dernier chapitre : il traite de la tyrannie des hommes à l'égard des femmes. Comme en France surtout les pauvres femmes sont esclaves et malheureuses , toute réflexion sur <e sujet paraîtrait un reproche adressé à mes compatriotes ; je serais d'ailleurs trop ému en songeant que M. Charles est un tyran et mademoiselle Julie une victime. Je quitte donc la ])lnme , et c'est |)rut-etrc ce que j'aurais du faire après avoir éc rit le titre de cet ouvrage.

l'art de se faire aimer de son mari. 3^7 L'ART DE SE FAIRE AIMER DE SON MARI,

A l'iISAGE des demoiselles a MARIEK ; Par Eugène de PrAdel , membre de plusieurs académies.

La nature a départi aux femmes les grâces , la finesse et l'amabilité , en compensation de la force dont elle ne les a pas pourvues aussi libe'ralement; et l'e'ducation sociale leur a donné plus de souplesse , plus de politesse , et un sentiment plus délicat des convenances. L'adolescent qui est introduit pour la première fois dans un cercle de femmes , y apporte une timidité niaise ou une liberté grossière ; et si , par la suite , il devient ce qu'on appelle un jeune homme accompli, c'est au commerce des femmes qu'il doit cette métamorphose : les peuples chez lesquels la femme est esclave ne sortent jamais complètement de l'état de barbarie; ce n'est pas chez eux qu'il faut chercher la délicatesse du langage , l'élégance des manières, ni cette politesse de mœurs qui est le dernier degré de la civilisation , ou le premier de la corruption.

Ce sont donc les femmes qui sont nos institutrices dans l'art d'être aimable ; et cependant voilà qu'un homme leur adresse un volume tout entier

;)28 OUVBAGES DIVERS.

pour leur enseigner l'art de plaire. Un homme s'érige en professeur d'une science où le plus habile d'enlrenous n'est jamais qu'un écolier! Un homme prelend révéler aux femmes le secret de se faire aimer! n'est-ce pas, comme ditle peuple, porterde l'eau à la rivière ? Et le grave précepteur , lorsqu'il voudra faire l'application de sa méthode à quelque jeune innoctute, tant soit peu jolie, ne recevrat-il pas une bonne leçon de celle à qui il aura prétendu la donner ?

Mais , dira-t-on , il n'est pas ici question de l'art de plaire en général ; M. Eugène de Pradel se borne à V Art de plaire à son mari. Eh! messieurs, cela est encore bien plus difficile : personne n'ignore l'effet inévitable de la possession ; en diminuant le besoin de plaire , elle en affaiblit le désir, et semble nous dispenser des soins que ce désir suppose. L'art de plaire à son mari exige donc encore plus d'amabilité , plus de souplesse , plus de fmesse que l'art de plaire en général , et quand une femme y échoue, on peut croire ou qu'elle n'attache pas un grand prix au succès , ou que l'art est insuffisant ; dans l'un et dans l'autre cas , la théorie de M. Eugène de Pradel sera inutile ou impuissante.

Telles sont les réflexions que le titre seul de cet ouvrage m'a fait faire connue malgré nu)i, et il en ]»rovoquera bien d'autres <laas l'esprit des dames qui trouveront le livre sur leur toilette. Mais défendons-nous de tonte pjxivention , et voyons si le

l'art de se faire aimer de son mari. 329

ciel a fait naître parmi nous un génie capable d'endoctriner les femmes sur l'art de nous plaire quand elles veulent bien s'en donner la peine.

La prc'facc de M. Eugène de Pradcl est entièrement consacrée à la critique un peu amère d'un livre rival , intitulé : L 'Art de se faire airner de sa femme. Le précepteur des dames ne trouve dans ce dernier ouvrage que des phrases ampoulées , des comparaisons emphatiques, des hyperboles à perte de vue , un galimatias épouvantable. Cette belle colère est fort raisonnable : il faut tuer ceux qui nous ont devancés dans une carrière quelconque ; il faut déprécier le livre d'après lequel peutêtre nous avons fait un autre livre. Si l'on blâme M. Eugène de Pradel , il peut s'excuser sur de nombreux exemples. Un médecin veut-il parler de lui , il attaque toutes les nosologies existantes ; l'auteur d'une cosmogonie vous dira que Newton même n'a découvert que l'un des effets de la mécanique céleste , et qu'il était réservé à un homme du XIX'' siècle de découvrir la cause de tous les mouvemens qui ont lieu dans le monde physique et moral ; un nouveau musicien fera dire par des admirateurs qui ne connaissent pas la gamme, que le génie de la musique ne devait apparaître que dans le plus grand des siècles , et le plus grand des siècles est toujours celui où nous croyons être quelque chose ; un moraliste même , un moraliste et j'en ai la preuve , déclare avec une admirable naïveté que dans tout ce qu'on a écrit sur la mo-

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raie, il ne voit qu'obscurité, nuages, confusion, notions vagues, incohe'rentes, et que nous n'avons la llu'orie de rien. Est-il donc étonnant que l'auteur de l'Aride plaire à son inaii, foule d'un pied dédaigneux VArt de plaire à sa femme .^ Voyons maintenant quels sont ses droits à tant de sévérité, et par quels traits admirables il va faire oublier son compétiteur et son devancier.

Dans un premier chapitre , oii il traite de l'éducation des femmes, l'auteur veut que les jeunes iilles soient instruites de bonne heure des choses qu'elles doivent savoir plus complètement dans le mariage. Il s'étaie de l'opinion de J.-J. Rousseau, et je respecte une si grave autorité ; mais je demanderai à Rousseau et à M. de Pradel lui-même, si, dans le siècle des lumières , les jeunes filles ont encore besoin d'instruction?

Le chapitre suivant n'a pas moins d'importance; l'auteur s'y excuse d'abord de parler des demoiselles quand son livre s'adresse aux femmes mariées, et il dit avec autant de grâce que d'énergie : « Un terrain ne doit-il pas être préparé à recevoir la semence ? » Or, voici comment notre agronome prépare le terrain : il prend pour sujet de ses expériences les filles de quinze à seize ans ; c'est-à-dire que pour enseigner l'art de plaire aux jeunes demoiselles, il choisit précisément l'Age où elles plaisent sans instruction, et où l'instruction serait un fâcheux pronostic. Quoi qu'il en soit, il exige un long noviciat de ses ëcolières : « Durant une année

l'art de SiL TAIRE AIMER DE SUN MARI. 33 i

entière, dil-il, toute jeune personne devrait s'occuper exclusivement de la théorie de l homme , conséquence immédiate de mon système. Ce n'est point dans Locke , ajoute-t-il , ni dans aucun livre qu'on leur apprendrait à connaître V espèce masculine.... etc. » Ce passage me rappelle la bonhomie d'un médecin qui, ayant initié sa fille dans les mystères de la physiologie, disait avec l'enthousiasme de l'orgueil paternel : « Il n'y a personne en France qui connaisse le corps humain comme ma fille. » Il paraît que M. Eugène de Pradel voudrait avoir des disciples comme la fille du docteur, et enseigner l'art de plaire aux demoiselles qui auraient déjà plu.

Notre instituteur a tant de confiance dans sa doctrine, qu'il prétend rendre aimables aux yeux même de leurs maris , les femmes légères , capricieuses , boudeuses, violentes, paresseuses, coquettes et jalouses ; et , pour que le miracle soit complet, il veut bien supposer que ces maris seront avares , prodigues, inconstans, libertins, ivrognes, joueurs ou colères. C'est entre des éléraens aussi incompatibles qu'il veut établir une union solide et durable. Il passe en revue tous ces défauts , et il applique à chacun d'eux sa méthode curativc. Yoici comment il opère sur la légèreté des femmes : « L'épouse légère, dit-il, devra songer que la gaieté décente, pour être aimable , ne doit pas ressembler à la folie. Une heure, un quart d'hewre par jour de miéditation , en lui donnant l'habitude de penser ,

dirigera son esprit vers des sujets plus graves que ceux qui l'occupaient. On gagne du côte' du cœur à mesure qu'on se de'tache des idées toutes superficielles. » Les petits esprits se perdent dans les routes tortueuses et sinueuses ; le génie, au contraire , choisit toujours la ligne droite et les moyens les plus simples; et en effet, est-il rien de plus simple que de dire k la femme légère : « Méditez tous les jours, prenez l'habitude de penser, dirigez votre esprit vers des sujets graves , et détachez-vous des ide'es superficielles? » Oh! sans doute la femme légère ne manquera pas de se conformera des préceptes aussi sages. C'est ainsi qu'Apollon a dit à M. Eugène de Pradel : « Ecrivez un livre utile ; » et M. Eugène de Pradel a obéi comme la femme légère méditera , réfléchira , et s'occupera de sujets graves.

Le babil des femmes occupe vingt pages dans ce livre, et cerlainement ce n'est pas trop; il y a là de la politesse. C'est le meilleur chapitre de l'ouvrage , et M. Eugène de Pradel nous apprend qu'il l'emprunte à J.-B. Robinet, moraliste trèsvanté , et Irès-peu lu dans le dix-huitième siècle. Mais le nouvel auteur est trop modeste ou trop consciencieux , car , si le fonds du chapitre appartient réellement à Robinet, le commencement et la fin sont bien évidemment l'ouvrage de M. de Pradel. Or, dans ce commencement, l'auteur nous dénonce un grand plagiat , dont la révélation va causer une explosion terrible dans le monde savant.

l'art de se faibe aimer de son mari. 333 Qui l'aurait cru ? Le fameux système des compensations , ce chef-d'œuvre qui a procuré à M. Azaïs une réputation européenne , se trouve tout entier dans le livre de J.-B. Piobinet, où il est développé, dit M. de Pradel , açec une admirable sagacité ! Quelle découverte ! et où M. Azaïs trouvera-t-il une compensation à ce malheur ? J'aime à croire cependant, car, je le confesse. Robinet m'est toutà-fait inconnu quoique je l'aie vu citer fort souvent; j'aime à croire que M. de Pradel ne veut parler que des compensations dans les destinées Jiumaines y et qu'il n'a pas lu les huit gros volumes du Système universel^ où M. Azaïs applique la loi des compensations à l'astronomie , à la physique, à la chimie , à toutes les sciences , à tous les arts. Trèscertainement, ces huit volumes ne proviennent pas du Robinet du dix-huitième siècle , puisqu'ils portent l'empreinte du dix-neuvième ; il reste donc à M. Azaïs la découverte du fluide stellaire, et la compression universelle qui explique tous les mouvemens des corps célestes ; c'en est plus qu'il ne faut pour avoir le droit d'être fier; et après avoir donné à M. Azaïs cette fiche de consolation , je reviens au babil des femmes , qui a lui-même , comme on va le voir , son heureuse compensation dans les destinées humaines.

On ne saurait disconvenir que l'idée de Robinet ne soit fort ingénieuse ; en voici le résumé succinct : « Les femmes sont destinées à peupler la société ; elles sont chargées de noire enfance ; c'est

334 <J* VRAGLS nivtiîs.

dans leur compagnie seule que nous passons nos

premières années Or, contestera-t-on que le

babil des nourrices et des gouvernantes d'enfans n'exerce nos jeunes oreillers, et ne grave dans notre cerveau débile beaucoup de traces d'idées qui ne s'y imprimeraient pas sans ce secours ? C'est donc pour nous apprendre à penser de bonne heure , pour exciter notre imagination enfantine , et nous habituer à joindre les idées aux mots qui les représentent , que la prévoyante nature a donné tant de caquet aux femmes. >• Je n'ai pas cité fidèlement, parce que j'ai voulu abréger, mais j'en ai dit assez pour faire voir qu'il y a beaucoup d'esprit, et peutêtre beaucoup de vérité dans cette conjecture de Piobinet.

Malheureusement, le moraliste du dix-huitième siècle ne s'en lient pas là. Il veut prouver ensuite que cette intempérance de la langue est utile à l'art du chant , et il se perd dans des considérations physiologiques sur les fibres de la glotte, sur les cordes vocales et sur leurs vibrations ; raisonnemens dont on pourrait conclure que la plus grande babillarde a les meilleures dispositions à devenir la plus grande cantatrice. Mais, pour pouvoir tirer cette conséquence , il faudrait que le mécanisme de la voix chantante fût absolument le même que celui de la voix pariante, et que les muscles, les cartilages et les ligamens du laiynx jouassent le même rôle dans les deux cas : or , la différence qui existe entre la \o\\ modulée et la voix artl<ulée.

l'art de se faire aimer de son mari. 33 f> nous prouve que ces deux effets s'opèrent par des moyens diffe'rens : et cette différence est quelquefois si grande, que si nous entendons chanter une personne pour la première fois , sans la voir, nous ne la reconnaîtrons pas à la voix, quoique nous l'ayons entendu parler très-souvent. Ainsi, malgré Kobinet et M. Eugène de Pradel , nous avons connu des actrices passablement babillardes qui chantaient fort médiocrement. La compensation au babil, ne va donc pas jusqu'à l'air de bravoure. Ce beau chapitre sur le caquet des femmes est terminé par une pièce de vers qui n'est pas de Jean- Baptisle Robinet, et dont je ne transcrirai que la fin ; l'auteur y dit aux dames :

Votre féconde causerie A fait naître l'heureux talent De maint défenseur éloquent Des droits sacrés de la patrie.

Conservez un présent du ciel Dont s'applaudit notre fortune ; Grâce à ce babil éternel Qui peut d'un vulgaire mortel Fatiguer l'oreille commune , Foy, Benjamin et Manuel Sont l'honneur de notre tribune.

Non-seulement les écolières de M. de Pradel sauront plaire à leurs maris , quels que soient les défauts réciproques des conjoints , mais elles auront le pouvoir et le bonheur de les corriger de leurs vices, fussent-ils, comme je l'ai dit, avares.

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ivrognes, jaloux, etc.... Le di'taut d'espace m'empêche de développer sous les yeux du lecteur la longue séiie des moyens employés par la femme inslilulrice, mais en indiquant ce qu'elle fait pour l'époux avare , je donnerai une idée de la tactique de l'auteur.

Si une jeune personne douce et compatissante , a eu le malheur de tomber dans les mains d'un Harpagon, elle vSe gardera bien d'opposer le goût de la dépense à l'avarice de son mari ; ce serait l'aigrir saiis l'éclairer, dit fort bien M. Eugène de Pradel; mais elle affectera un esprit d'ordre et d'économie qui lui gagnera la confiance de l'époux ; elle usera ensuite d'un expédient encore meilleur ; sous un prétexte qu'elle saura faire naître, elle introduira dans l'appartement de son mari, quelque malheureux ouvrier plongé dans la misère , et qui racontera l'histoire de ses malheurs. Si la compassion se manifeste dans les traits de l'avare, l'épouse doit se borner à en diriger l'élan , mais qu'elle se garde bien de paraître plus généreuse que son époux! Si, au contraire, le cœur du vilain reste ferme comme le roc battu par la vague , la femme doit se faire violence, se montrer plus dure encore et plus insensible que son mari, afin que celui-ci conçoive le noble projet de faire voir qu'il vaut mieux que sa ieumie , et fasse par amour-propre ce qu'il n'eût jamais fait par commisération.

Ce procédé curatif , qui est bien plus étendu et bien mieux exposé dans l'ouvrage , me rappelle

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