DES JUIFS AU XIX' SIECLE
Caïus Caligula, eut un jour la fantaisie d'étrc Dieu. 11 s'essaya d'abord en s'habiliant en Hercule ; mais bientôt il parut vêtu en Mercure , en Apollon , quelquefois même en Diane, et se transforma enfin en Jupiter. Il fallut alors que tous les peuples l'adorassent , et lui offrissent des sacrifices. Ayant entendu parler de la magnificence du temple de Jc'rusalem , il voulut y faire placer sa statue , et il écrivit à Petronius , gouverneur de Syrie , pour l'exécution de cet ordre insensé'. Les Juifs étaient loin de souffrir une pareille abomination, puisque la loi leur de'fendait même toute peinture ou repre'sentation d'hommes ou d'animaux; et les soldats romains qui traversaient la Judc'c , avaient toujours eu soin de voiler leurs aigles , dans la crainte que ces figures n'excitassent une sédition. Dès que le peuple d'Israël connut la volonté de l'empereur, tous les hommes quittèrent spontanément les villes et les campagnes, sans autre signal que la commune douleur, et ils se portèrent avec leurs femmes et leurs enians à Ptolémaïde , où résidait Petronius. Dès qu'on aperçut de loin cette multitude , on crut que la nation entière venait attaquer les Romains; mais ces infortunés n'avaient d'autres armes que leur profonde tristesse , leurs pleurs et leurs gémissemens. Petronius leur représenta qu'il était inutile de vouloir résister à la puissance de Rome et à l'inflexible volonté de Caïus. « Nous sommes tous prêts , lui répondirent les Juifs , à souffrir la mort pour Dieu et notre loi. »
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— « \ on!cz-vous donc , répliqua le gouvcmenr, prendre les armes contre César:' » — << Non, s'ecrièrent-iJs ; nous sacrifions deux fois par jour pour fempcreur et pour le peuple romain : mais si Caïus veut mettre sa statue dans notre temple , il faut auparavant qu'il fasse exterminer toute la nation. Nous ne prendrons point les armes , et nous nous laisserons tuer tous jusqu'au dernier. » A ces mots, ils se couchèrent la face contre terre connue prèls à recevoir la mort, et leur nombre était si grand que les campagnes au loin en e'taient couvertes. Deux jours entiers ils restèrent dans cette effrayante attitude. Le temps était venu de labourer et d'ensemencer les terres , et le gouverneur, convaincu par ce qu'il voyait de l'inébranlable constance des Juifs, les fil relever el les congédia, en leur donnant quelque espérance. Le spectacle de tout un peuple prosterné et attendant la mort , est, à mon sens, un des plus grands tableaux que nous ojlre l'histoire.
Revenons maintenant à M. Bail , qui , dans l'intention louable de rendre les Juif; ititéressans, me paraît avoir été injuste envers le vainqueur de Jérusalem. » Ce fut , dit-il , ce Titus , surnommé /es ilrlices du grurr humain , qui exei'ça contre eux d'horribles cruautés. » Je réponds d'abord que Titus , en faisant le siège de Jérusalem, n'élaitque le lieutcnanl de N cspasien son ])ère ; je sais ensuite que , loin d'approuver les cruautés qu'on exerçait contre les Juils, il lit punir sévèrement tous ceux
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qui se It'S permettaient. Des Syriens et des Arabes qui servaient dans son arme'e , ayant su que des Juifs s'échappaient de Jérusalem pour éviter la lamine qui désolait cette ville , et qu'ils avaient avalé des pièces d'or pour les dérober à la rapacité du soldat , eurent la barbarie d'évcntrer tous les Juifs qu'ils rencontraient, et de chercher dans leurs entrailles cet or que souvent ils n'y trouvaient pas. On peut voir dans Josephe quelle fut l'indignation de Titus quand il apprit cette atrocité , le discours qu'il tint à ses soldats , et les ordres qu'il donna de punir du dernier supplice tous ceux qui se rendraient coupables d'une pareille infamie. Lorsqu'ensuite il entra dans Jérusalem , dont la longue résistance avait dû l'irriter, il défendit de tuer tous les Juifs qui cesseraient de combattre ; et il fit tous ses efforts , inutiles à la vérité , pour empêcher la destruction du temple. M. Bail ajoute que les cruautés contre les Juifs lurent répétées sous Adrien ; mais il faut rétablir les faits. Adrien n'a valu ni son prédécesseur ni son successeur; mais aucun historien ne lui reproche d'avoir été cruel. D'ailleurs , il n'était pas en Syrie quand Tynnius Piufus , son lieutenant , prit et saccagea la malheureuse Jérusalem , à peine remise de son désastre sous Titus. Pour être juste , il faut avouer aussi que , cette lois, les Juifs ne combattaient pas pour une cause aussi sainte et aussi légitime. Ils s'étaient révoltés, et ils avaient pris pour chef un insigne voleur, nommé Cozeb par les uns, et Barcozebas
selon d'autres. Ils furent se'vcrcment châtie's; mais dans celle circonstance , s'il est permis de les plaindre , on ne peut en même temps s'empêcher de les blâmer.
Aujourd'hui , quel est le motif de la haine et du mépris dont ils sont encore l'objet dans les pays et dans les villes où la population conserve un reste de barbarie? Personne ne croit plus que les Juifs dérobent des hosties consacrées pour faire des opérations magiques , et qu'ils enlèvent des enfans pour les crucifier dans des assemble'es nocturnes; pendant les horreurs de notre re'volution , je n'ai pas vu de Juifs au nombre de nos bourreaux ; ils avaient cependant alors une bonne occasion de se venger, s'il e'tait vrai qu'ils eussent pour nous une haine implacable. Dira-t-on que leur religion est le motif de l'horreur qu'on affecte pour eux? jSe nous y trompons pas : ceux qui de'clament contre les Juifs avec le plus de fureur, sont souvent aussi peu chrétiens que les Juifs mêmes, et très-certainement ils sont moins religieux. Si, parmi leurs persécuteurs les plus acharnés, vous reconnaissez des sociétés de marchands, soyez certains que la religion est le prétexte, mais l'industrie des Juifs la véritable cause de la haine qu'ils inspirent.
Il est un point cependant sur lequel on prétendra qu'il est impossible de justifier les Juifs: c'est l'usure : et cela est tellement incontestable, dirat-on, que les mots JuiJ q\ usurier sont devenus
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synonymes. Il est facile de répondre à cette accusation : tant qu'un gouvernement privera un peuple ou une poilion du peuple des droits de citoyen, et lui ôtera les moyens de se prociu'er la subsistance par des voies honorables, la nécessité, la plus impérieuse des lois, forcera ces malheureux à recourir aux moyens illégitimes. Supposez un peuple chrétien , placé et isolé au milieu d'un peuple étranger qui l'accablerait de mépris et le priverait de tous les droits de la civilisation, serait-il plus scrupuleux et plus désintéressé que les Juifs? Que dirons-nous donc des chrétiens qui, appelés à toutes les places et jouissant de tous les droits, cherchent dans l'usure un moyen de grossir promptement leur fortune. Il y a aussi un proverbe pour eux: le peuple les nomme des Juifs qui ont la barbe en dedans. La métaphore n'est pas de bon goût, mais elle est plaisante ; et je soupçonne que parmi les Allemands qui persécutent les Juifs, il y en a plus d'un qui ont la barbe en dedans, et qui n'agissent que par jalousie de métier. Quelques personnes croient, ou feignent de croire, que la loi des Juifs leur permet l'usure envers les étrangers; M. Bail relève cette erreur: le mot nechech., dit-il ( je crois qu'il faut écrire neschech^.^ ne signifie pas usure., mais un intérêt quelconque ; et puisque dans l'hébreu il n'existe aucun mot qui distingue l'intérêt légal de l'intérêt usuraire, il faut dire seulement que la loi permet aux Juifs de prêter à intérêt aux étrangers. Il me
35o OUVRAGES DIVERS.
semble que 1 aiifeiir aurait pu rendre cette démonstration plus sensible qu'il ne l'a fait. Traduisons le précepte hc'breu en latin, nous Irouverorjs cette phrase que l'on reproche aux Juifs .Noiifœnerabensjralriluo scd aliéna. La main aise inlerpre'tation du vaoX fœnc'rahci is a fait croire que la loi disait: Tu ne prêteras pas à usure à ton frère., mais à l'étranger. Cependant le mot V.ûmjœniis., onfenus^ comme on l'écrit aujourd'hui, ne signifie qu'un inte'rêt quelconque : un pour cent s'exprime par Jenus unciarlurn : trois, cinq, six pour cent, par Jeniis tjiei lia n'uni., etc.... Le mot iisura même n'a pas une autre signification. Ci( êron et les autres auteurs les en)ploienl indifféremment l'un et l'autre pour exprime]- rint('rêt le plus modique , et les aggrave d'une épilhète pour exprimer intérêt usuraire. Cherchez dans tous les dictionnaires le mot usure, vous trouverez/i?«M.ç usura ; cherchez //?/*4y'^ deVargerit,, vous trouverez encore usura c\ jenus. Lepréceplecontre lequel on s'élève nedésigne<lonc pas l'usure comme nous l'entendons; et ici les Juifs ont certainement l'avantage sur nous, puisqu'il leur est défendu d'exiger le plus modique intérêt de leurs frères, tandis que nous prêtons à intérêt à d'autres chrétiens, à nos amis et à nos parens.
M. Bail pense avec beaucoup de raison que ce n'est point assez d'avoir émancipé les Juifs, qu'il faut encore réformer leur éducation; mais les paragraphes où il développe cette idée doivent être lus dans l'ouvrage même.
DU SOKT DE L HOMME. Ùbl