‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 36 sur 59 · ET PLUS PARTICULIÈREMENT DU SORT ACTUEL DU PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ET PLUS PARTICULIÈREMENT DU SORT ACTUEL DU PEUPLE FRANÇAIS

Par H. AzAïS. (Première partie ; théorie fondamentale.)

Crébillon ayant travaille pendant trente anne'es à sa trage'die de Catilina , on disait plaisamment de lui : Il a fait Calilhia^ il le fait et il le fera toujours. Le Système des Compensations est le Catilina de M. Azaïs. Les compensations sont la pensée-mère, la vie, l'essence de M. Azaïs ; elles ont fait sa réputation, elles assurent sa gloire, et, comme tout est éternel et universcldanslesconceptionsdeM. Azaïs, sa gloire ne trouvera de bornes ni dans l'espace, ni dans la durée. Malheur à lui ! car si son système est vrai, une terrible compensation, non moins universelle , et non moins éternelle , doit peser éternellement sur le glorieux et malheureux philosophe.

Ce début vous apprend que le nouvel ouvrage de M. Azaïs n'est autre chose qu'une confirmation

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de son premitr ouvrage, il la présenté d'abord, en 1800, sous la forme d'un modeste volume; la sini^ularitcdu système, les conséquences philantroplques et consolantes qui en résullaicnl, une logique adroite et subtile, un style fort agréable, firent sourire le lecteur, et comme, ainsi que l'a dit Voltaire ,

Toujours un peu de vérité

Se mêle au plus grossier mensonge ,

le système des compensations, considéré comme un jeu d'esprit, lut accueilli du public qui se garda bien de l'approfondir, et le nom de M. Azaïs se répandit dans le monde avec une telle rapidité, que l'universalité de sa réputation a paru démontrer l'universalité du système. Azaïs et Compensation sont devenus deux synonymes inséparables : si un pauvre diable fait subitement une fortune brillante, c'est un Azaïs qui lui tombe du ciel; si un Crésus se ruine et meurt à l'hôpital, c'est un Azaïs qui l'a écrasé ; puisque tout est compensation dans la nature, tout est Azaïs dans l'univers

En 18 10, M. Azaïs, considc-rant sans dt)ute le succès de son livre comme un assentiment à son système, le développa complètement, lui donna l'énorme extension de huit volumes, et le iiounna Système universel. Dans cet ouvrage , fauteur embrassait l'universalité des connaissances humaines, et cherchait à démontrer que dans la rialure tout est compression et dilatation , composition et dis-

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Solution, c'est-à-dire , compensalion. Co gros livre réussit beaucoup moins que le petit , et il était facile de pre'voir qu'il serait accueilli avec moins d'empressement. Il est très-peu de lecteurs qui possèdent la science universelle ; et, pour suivre le système de M. Azaïs dans toutes ses ramifications, il fallait être aussi instruit que l'auteur même , et connaître assez l'astronomie , la physique , la chimie , la physiologie , etc.... puis l'histoire, la politique, la morale , etc.... puis les arts en ge'neral , pour juger l'application que l'auteur faisait de son système à toutes ces connaissances. Ainsi , plus l'instruction de M. Azaïs e'tait vaste, moins il pouvait trouver de lecteurs capables de l'apprécier. Une autre cause s'opposait au succès du gros livre : c'était son ampleur même. On voulait bien lire un seul volume agre'ablcment e'crit , et admettre, sans disputer , un système ingénieux qui flatte l'imagination ; mais huit volumes de science , de philosophie et de discussion, sont bien capables de faire frémir le lecteur le plus intrépide; on ne voulait pas d'ailleurs payer si cher pour apprendre que le résultat des destinées humaines , peines et plaisirs compensés , se réduit tout justement à zéro ; entre le prix de huit volumes et le zéro de la félicité humaine on ne voyait pas de compensation. La logique enfin combattait contre le système universel, car on se disait : Si la doctrine des compensations est aussi certaine et aussi évidente que l'auteur l'assure , et que le succès de son livre a paru le

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prouver, comment a-t-il fallu écrire huit volumes pour la confirmer? et si les huit volumes ont été nécessaires, le système n'était donc pas clair comme le jour, et l'auteur n'a dû son succès qu'à son talent propre et à son esprit.

Je l'ai lu cependant ce Système universel dans son immense développement ; il ne m'a ni convaincu, ni persuade; j'ai fait à l'auteur même toutes les objections que mon peu d'instruction et de logique a pu me fournir. M. Azaïs n'a pas dédaigné d'argumenter contre moi ; il a même pris la peine de m'écrire une longue lettre dans laquelle il essayait de répondre au reproche que je lui faisais de ne considérer, dans son Système^ que le volume des corps célestes, et non pas leur masse; mais, ni sa lettre, ni ses discours n'ont pu vaincre mon incrédulité. Cela n'est pas étonnant, dira-t-on, je suis coiffé d'un étcignoir, et les lumières du siècle sont perdues pour moi. Je crois cependant que M. Azaïs ne me déclarera pas totalement aveugle quand j'ajouterai que son gros livre est très-curieux, que je l'ai lu avec beaucoup de plaisir, que son système même tout inadmissible, tout insoutenable qu'il paraît, est présenté avec beaucoup de talent, et ce qui est le plus extraordinaire, avec beaucoup de clarté, et que, radicalement faux lui-même, il est cependant fondé sur des vérités démontrées , sur des notions précises, et sur l'état actuel des connaissances humaines ; mais ce n'est pas la première fois qu'on aura tiré des conséquences fausses des

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verlles les plus incontestables. Quiconque aura le courage d'aborder le Système universel^ ne s'en repentira pas, s'il a déjà quelque teinture des sciences, et s'il connaît un peu la langue didactique ; il y puisera même une instruction réelle et varie'e, quoique le fonds de l'ouvrage soit une erreur; et il y apercevra tant de vraisemblances et.de probabilités apparentes , que l'auteur sera excuse' de s'être laissé séduire. En effet, les compensations ne sont-elles pas innombrables dans la nature? Les deux forces auxquelles sont soumis les corps célestes ou se compensent avec exactitude, ou se surpassent mutuellement , ce qui est encore une compensation ; la seconde partie de l'ellipse que décrit une planète est la compensation, en sens contraire, de l'arc décrit dans la première partie ; sans la compensation, tous les corps célestes, obéissant à une seule force, ne formeraient bientôt plus qu'une seule masse. Sur la terre cette loi n'est pas moins évidente. Il ne tombe des régions de l'atmosphère que la quantité d'eau que l'évaporation y a portée ; dissolution et précipitation sont tout le secret de la pluie et du beau temps. Les arts même sont fondés sur des compensations: en musique, c'est l'alternative de l'aigu et du grave, du fort et du doux, du vite et du lent; en peinture, c'est la distribution compensée du clairet de l'ombre ; en architecture, c'est la compensation de l'équilibre, cause de solidité; en littérature, enfin, ce vers:

Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ,

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exprime inic véritable compensation. Voilà sans

doute des ve'rités, mais voici les erreurs.

M. Azaïs a dit: « Dans la nature où tout s'encbame, il ne peut exister un ordre partiel ; si l'ordre n'était pas universel, il ne pourrait avoir aucune ^-xistence, » et il est parti de là pour e'tablir les compensations au moral comme au pbysique. Or, je ne sais quel nom donner à la prétention de soumettre à une loi rigoureuse, e'ternelle et universelle, les institutions humaines, les révolutions des empires, les passions de l'homme, ses erreurs, ses caprices, ses folies qui influent si puissamment sur sa desline'e, ses plaisirs, ses peines, ses idées, ses rêveries, ses opinions si variables qui augmentent cependant ou diminuent ses peines et ses plaisirs ; je ne sais comment un homme , jouissant de son bon sens, a pu sérieusement soutenir que le pauvre, en proie au besoin, à la misère , aux infirmités de toute espèce, et terminant sa \ie dans les souffrances, a reçu , au bout de sa carrière, une somme égale de biens et de maux, et qu'un homme jouissant de la santé la plus parfaite, comblé des dons de la fortune, et doué d'un heureux caractère, a éprouvé dans sa vie autant de mal que de bien ; je ne sais enfm comment on a pu écrire: qu'il n'est pas une situation où un coup mortel ne tranche la vie de manière à ce que les deux parties ne soient égales. Voilà cependant ce que M. Azaïs affirme avec la plus inconcevable conviction. Le raisonnement par lequel il étaie cet étrange

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syslème est si extraordinaire qu'il en devient plaisant: notre vie se compose de deux périodes. Pendant la première, il y a croissance et formation; pendant la seconde , de'croissance et dc'composition. Ces deux pe'riodes sont égales, puisque tout se compense dans la nature ; or, il y a plaisir dans la formation, il y a peine dans la décomposition ; il y a donc une somme égale de peine et de plaisir. Voilà le résumé d'un paragraphe que sa longueur m'empêche de citer textuellement. Quand j'ai lu ces prétendues preuves, il m'a semblé entendre un physiologiste qui , après avoir exposé l'admirable mécanisme de l'économie animale , en conclurait que tout homme doit éprouver une somme égale de force et de faiblesse, de douleurs et de plaisirs, d'appétits et de dégoûts, de santé et de malaise, puisque la nature a donné à tous les mêmes organes, le même appareil digestif, musculaire et vasculalre, même faculté de croître, même nécessité de se déformer et de périr. Mais la nature a fait les hommes pour qu'il parcourussent la même carrière, et cependant tous meurent à différentes époques ; elles les a faits pour qu'ils jouissent de la même santé, et cependant il n'y en a pas deux qui aient exactement la même santé ou les mêmes maladies, elle lésa jetés sur le même globe, mais ils se sont répandus sous différens climats , et ils vivent dans des situations plus ou moins favorables à cette composition ou à celte décomposition qui, selon M. Azaïs, sont des sources de plaLslrs et de peines..

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Ainsi, tandis que ceux-ci puisent plus largement à l'un des tonneaux de Jupiter, ceux-là sont inondés par l'outre tonneau. Que l'espèce humaine, prise on niasse , ait reçu arithmctiquement la même somme de biens et de maux, j'y consens ; mais que la somme des uns et des autres soit exactement la même pour chaque homme, en particulier, c'est nn paradoxe qui ne devient jamais une ve'rite'.

I-e principe même , pose par M. Azaïs , est destructeur de son système. Si , dans l'enfance , la jeunesse et l'âge ^iril , il y a plus de plaisirs que de peines, ce qui est vrai; si, dans la vieillesse, la caducité et la décrépitude, on éprouve le contraire, ce qui n'est pas moins évident , pour que la compensation soit parfaite, il faut que l'homme parvienne au bout de la carrière : or, il en es* peu qui parcourent toutes les phases de la vie humaine ; la compensation est donc une exception et non pas une loi. D'un autre côté , si l'équilibre est une loi universelle , 11 ne dépend pas de l'honnne de le rompre ; cependant un meiu'trier serait le maître de déranger le calcul , en tuant un hounne avant le moment où la compensation allait s'établir.

Au reste , cette doctrine n'est pas neuve , et je la trouve tout entière dans un conte oriental dont l'auteur m'est inconnu; Un génie apparut un jour il un roi de Sérçndib ; c'était sans doute le génie (]ui a dicté , à M. Azaïs , la brochure des Compensations et le gros livre du Système universel. Il apprit au roi que , dans le sein d'une énorme mon-

DU SORT DE l'homme. ZS^

tagne (le pic d'Adam, peut-être), il existait un trésor immense , et que ce trésor était destiné au prince qui aurait le courage de se frayer une route dans les entrailles de la montagne. Aussitôt, ordonnance du roi qui met tout le peuple en réquisition; jeunes, vieux, nobles et vilains sont armés de la pelle et de la pioche ; les rochers sont abattus ; les terres enlevées , la moitié de la population périt à la peine ; mais après trente ans de travaux le monarque a la satisfaction de posséder le trésor. Son premier soin est de compter les espèces , et il trouve à livres , sous et deniers une somme parfaitement égale à celle qu'il a dépensée pour l'enti'cprise. Le roi meurt après ce beau succès. Eh bien! voilà mes compensations, dira M. Azaïs; oui, pour le prince , répondrai-je , mais interrogez les ombres de ceux qui ont travaillé sous le bâton de l'ordonnateur , qui ont pioché et brouetté , qui ont passé leur^ beaux jours dans les sombres galeries de la montagne , qui y sont morts de fatigue ou de désespoir , et vous verrez si le calcul est juste.

M. Azaïs est loin d'être toujours d'accord avec lui-même, et une contradiction suffirait pour faire crouler le système le mieux coordonné. En voici cependant une si grossière et si palpable, qu'elle doit choquer les scnslesplus obtus. On a vu que, d'après ce système , la première moitié de notre vie est une période de formation et de plaisir , et la seconde une période de destruction et de peine.

36o OUVRAGES DIVERS.

Maintenant, lisons ce paragraphe: « L'imagination échappe sans cesse à l'homme qui a vécu dans l'habitude de la fortune et des hommages; il est fatigué , importuné de ce qu'il possède , ou du moins il le possède sans y penser, sans en jouir, etc....» Je néglige le reste de l'alinéa, qui est un développement de cette idée juste , et je propose ce dilemme : Ces hommes fortunés , mais fatigués et importunés de leur bonheur, ces hommes qui ont possédé sans jouir , mourront nécessairement dans la première ou dans la seconde moitié de la vie humaine. S'ils meurent dans la première, ils n'ont eu pour bonheur que la fatigue , l'importunité , ou tout au plus un bonheur dont ils n'ont pas joui, et conséquemment nul ; s'ils meurent dans la seconde période , ils auront les peines de la vieillesse pour faire équiHbre à un bonheur nul, à la fatigue et à l'importunité. Où donc est la compensation.^ Dans tout ce fatras d^ subtilités et de sophismes, il n'y a de vrai que cette proposition si simple .Les plus grands biens sont mêlés de quelques peines, ce sont les épines de la rose; dans les plus grands maux, le temps nous apporte quelques consolations quand le désespoir ne nous conduit pas à la mort ou au suicide. Il y a long-temps qu'un poète a dit :

Lemis Jil patientiu

Qiii(/<jiii(l currigcre est nrfas.

Mais il n'a j^as fait de celle vérité un système des

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