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àmc aucune incertitude , et Athalie nous olfiirait peut-ctre lide'al de la poésie dramatique , tel du moins que nous avons pu le concevoir jusqu'à ce jour. » Oui , Joad se faisant pousser par le peuple , serait bien plus noble et plus digne de la tragédie que le pontife concevant une grande idée et rétablissant le trône légitime au péril de ses jours ; mais cela ne suffirait pas pour faire d' Athalie une tragédie romantique ; il faudrait encore que la reine égorgeât sur le théâtre les fils d'Ochosias; il faudrait surtout qu'on eût vu Jésabel mangée par les chiens ; mais Piacine vivait dans un pauvre siècle, et, jde son temps, l'art était encore au berceau.
Qu'on ne prenne pas ces derniers mots pour une plaisanterie : M. Guizot nous dit tî'ès-sérieusement que Corneille ignorait presque le tlicâtre. Bien Aq.s gens partagent cette opinion , et regardent Corneille com.me un génie brut qui ne devait rien à l'étude. Je ne puis cependant supposer que M. Guizot n'ait pas lu les oeuvres de ce grand homme, qu'il n'y ait pas au moins parcouru trois grands discours sur le poème draniaticiue , et ces nombreux commentaires dans lesquels Corneille examine ses propres ouvrages , et les critique avec une candeur admirable , et souvent , j'ose le dire , avec une sotte humilité. Personne n'a plus médité sur les règles du drame et sur la poétique d'Aristote. M. Guizot sait tout cela mieux que moi, sans doute; iladonc voulu dire qucCorneille ignorait le
SHAKESPEARE. l^?t-J
théâtre romantique, et, en cela, je suis de son avis. On concevrait une idée bien bizarre du talent de Shakespeare , si on ne jugeait cet homme de génie que sur les éloges de M. (iuizot. Il dit d'abord qu'on ne doit pas distinguer les ouvrages du poêle anglais en tragédies et en comédies , parce qu'il n'y arien dans les premières qui ne se trouve aussi dans les secondes. Ainsi le meilleur système dramatique serait celui oij la comédie et la tragédie se trouveraient confondues. 11 veut ensuite que l'on distingue dans Shakespeare les tragédies hisionques des véritables tragédies. Dans les premières, dit-il, le poète suit les événemcns comme l'histoire les présente; dans les autres, les événemens se groupent autour d\in homrne ^ et ne ^ semblent servir qu 'à le mettre en lumière. Ne voilàt-il pas une belle définition de la vraie tragédie ? Descvénemensquise groupent autour d'unlîomme! Et tous ces événemens qui forment unité d'action ! J'avoue qu'Aristote n'a jamais dit cela, et je crois que Boileau ne l'aurait pas compris. Cependant, malgré sa belle poétique , Shakespeare a des défauts ; M. Guizot lui en reconnaît. « Toujours simples dans leurs émotions , dit-il , les héros de Shakespeare ne le sont pas également dans leurs discours; toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont pas aussi constamment dans les combinaisons qu'ils en forment. » Eh! comment M, Guizot sait-il tout cela? Dans un discours qui n'est ]ias simple , comment devine-t-il que les émotions
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sont d'une paHaite simplicité :' A-t-il la faculté' de lire dans l'âme des personnages, et d'y voir une pense'e simple quand l'expression est complexe ou embrouillée? Si un héros tragique fait du pathos ou débite des amphigouris , par quelle sagacité magique M. Guizot voit-il que , dans le cerveau de ce déclamateur, les idées sont vraies et naturelles? Yoilà encore un secret ignoré de Boileau , d'Horace et d'Aristote : les bonnes gens avaient la simplicité de ne juger des pensées que par l'expression.
M. Guizot avoue aussi que Shakespeare travaillait peu ses ouvrages : « C'est l'apparence trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due au contraire qu'à l'absence du travail. » Mais il ajoute imiuédiatement : « Accoutumé par le goût de son siècle à réunir souvent les idées et les expressions par leurs relations les plus lointaines, il en contracta l'habitude de cette subtilité SA- VANTE qui aperçoit tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien. » Nouvelle phrase que je n'entends ])as : je sais que le génie est inn(-, qu'il ])eut exisler sans l'étude et même au sein de riguorauce ; mais la science n'est et ne peut être que le fruit de l'élude, du travail et de la réflexion, et je ne concevrai jamais que l'absence du travail puisse produire une sjibtiUtc savante ., ni rien de savant.
Cet article est bien long el il le serait bien davantage si j'examinais toutes les phrases dans lesquelles M. Gul/.ol a fait de la logique romantique.
Je ne puis mieux le terminer qu'en citant le jugement que Voltaire a porté sur Shakespeare. Il ne se contente pas de le nommer un génie barbare ^ comme le dit M. Guizot : il juge l'auteur anglais avec autant de justesse que d'esprit , et si ses ide'cs sont vraies et naturelles , ses expressions ne le sont pas moins.
« Quand je commençais à apprendre la langue anglaise , dit Voltaire , je ne pouvais comprendre comment une nation si éclairée pouvait admirer un auteur si extravagant ; mais, dès que j'eus une plus grande connaissance de la langue , je m'aperçus que les Anglais avaient raison , et qu'il est impossible que toute une nation se trompe en fait de sentiment , et ait tort d'avoir du plaisir, lis voyaient comme moi les fautes grossières de leur auteur favori , mais ils sentaient mieux que moi ses beautés , d'autant plus singulières que ce sont des éclairs qui ont brillé dans la nuit la plus profonde. Il y a cent cinquante années qu'il jouit de sa réputation. Les auteurs qui sont venus après lui ont servi à l'augmenter plutôt qu'ils ne l'ont diminuée. Le grand sens de l'auteur de Caton , et ses talens qui en ont fait un secrétaire d'Etat , n'ont pu le placer à côté de Shakespeare. Tel est le privilège du génie d'invention ; il se fraie une route où personne n'a marché avant lui ; il court sans guide, sans art^ sans règle; il s'égare dans sa carrière , mais il laisse loin derrière lui tout ce qui n'est que raison et qu'exactitude. »
44o OUVRAGE3 DIVERS.
Admirons donc le génie de Shakespeare, rendons justice aux beautés qui lourraillent dans ses tragédies, mais gardons -nous de proposer pour modèles et pour règles de l'art les ouvrages d'un homme qui a couru sans guide , sans art cl sans règle.