‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 49 sur 59 · LA MÉDECINE SANS MEDECIN · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE SANS MEDECIN

la diète et la patience. Mais gardez-vous de vous prescrire des drogues ; gardez- vous de céder aux conseils des amis et des parens qui vous entourent. Ils ne manqueront pas de vous indiquer des remèdes iiifailUbles ; ils vous citeront un oncle, une tante , un petit cousin, gue'ris comme par miracle : çhassez-les comme des empoisonneurs. Si vous croyez que les me'decins se trompent malgré leurs longues études, quelle confiance pouvez-vous avoir dans des ignorans, qui ne sauront connaître, ni le caractère de votre maladie , ni le remède qui lui convient, ni le temps opportun pour l'administrer? U A.ÇÎS au peuple , de Tissot, ne vous sera d'aucun secours. En vous accordant que ce médecin ne s'est jamais trompé, ni dans ses descriptions, ni dans ses prescriptions, comment reconnaîtrezvous que telle maladie décrite est précisément celle dont vous souffrez ? Par les symptômes, allez-vous dire : mais plusieurs symptômes semblables peuvent appartenir à des maladies très-différentes; comment apercevrez-vous les nuances quelquefois très-délicates qui les distinguent? D'ailleurs, Tissot lui-même vous aurait prescrit d'autres remèdes s'il avait connu votre tempérament , vos habitudes, si seulement il avait pu vous voir ; et dans son Açis au peuple , il vou* renvoie souvent au médecin , quoiqu'il ait prétendu faire de la médecine sans médecin. Je ne puis trop le répéter, craignez la médecine populaire ou domestique.

Tout le monde veut être médecin ; et tel qui

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affecte de ne pas croire à la médecine, ne laisse pas de prescrire des remèdes à tous les malades. Yous plaignez-vous de la fièvre et de quelques douleurs? Yîle une femme veut vous faire vomir. Ce n'est pas cela, dit une autre : il faut vingt-quatre sangsues où vous savez. Vous vous trompez, s écrie une troisième : ce sont les nerfs; la fleur de tilleul sufHra. Une servante vous conseillera d'avaler une gousse d'ail à jeun , ou de l'appliquer sur votre poignet gauche ; cl si , dans cette foule , il se trouve un soldat , il vous dira que, pour couper les fihres^ il n'y a rien de mieux que de la poudre à canon délaye'e dans de l'eau-de-vie. Dans ce chaos de médecine populaire , n'écoutez pas plus la duchesse que la servante , quoique la première déraisonne de meilleur ton. Mais appelez le médecin ; ou , si vous vous défiez des docteurs, ce qui ne m'étonnerait pas, ne faites aucun remède, n'avalez aucune drogue , pas même les délayans de M. Laigneau, ni le toni-purgatif de M. Kouvière: malgré J.-J. Rousseau , j'aime mieux le médecin sans la médecine , que la médecine sans le médecin.

TOYAGE Ai; HASARD. 4^5

Par Joseph Pain.

Voila" un titre qui promet. Avec de la facilite', de l'esprit, de la grâce, un peu de philosophie, beaucoup de gaieté, de la sobriété', mais de la finesse dans les réflexions , l'auteur peut nous conduire partout où il voudra : nous gravirons avec lui sur les rochers les plus arides, nous suivrons les détours sinueux du plus petit ruisseau , nous ne dédaignerons pas la plus humble chaumière, nous lorgnerons en passant la jolie villageoise qui porte son lait à la ville ; nous dirons le mot pour rire à la jeune fille galopant sur un cheval qu'elle monte à crû, comme un soldat romain ; nous braverons la pluie, le vent, et l'ardeur du soleil, et, réunis dans la mauvaise auberge qui sera pour nous un temple tutélaire , nous boirons le vin du Vexin français ouïe cidre de Bolbec, en nous égayant sur les accidens du voyage.

Le nectar dont je viens de parler indique assez que M. Pain voyage en Normandie: Paris est le point de départ , Rouen le centre , et le Havre le non plus ultra, \ejinis terrœ de cette grand : expédition. Mais que de choses pouvait offrir au lec-

leur cette ligne dont la longueur n'excède pas quarante-cinq lieues! sans aller à beaucoup près si loin, le sol qui nous environne fournirait matière à de nombreux volumes ; et si , aux qualités que j'aime à trouver dans le récit d'un voyage , l'auteur joint encore une instruction variée sans être pesante, que de choses agre'ables ou profondes, que de reflexions sérieuses ou plaisantes , que de faits glorieux ou affligeans, terribles ou ridicules s'offriraient à son imagination ou à sa mémoire dans la seule banlieue do Paris! Cet humble coteau, l'objet de nos railleries parce qu'il est habité par un malheureux et patient quadrupède, recèle des races d'animaux dont les espèces ont disparu , ou dont les analogues habitent aujourd'hui la zone équatoriale ; à ce gravier gypseux que naus foulons avec indifférence en allant à Saint-Cloud , sont mêlés des témoins de ces grands cataclysmes qui ont englouti les doctrinaires et les libéraux des autres âges. Nous mangeons les belles pêches de Montreuil, sans penser que les aïeux de ces beaux fruits ont germé près du golfe Persique, et que les branches de ces arbres délicats ombrageaient les bords du Bendemir, quand nos pères mangeaient des glands; la femme C|ul nous apporte les cerises de Montmorency, ne demande pas si Lucullus a été chercher cesbaiesde corail dans le royaume de IVli tridate ; le paysan qui nous étourdit avec ses abricots de plein-veni ne manquerait pas de crier : Arnieninca rnalns! s'il savait tout ce que vaut cette cty-

mologie ; la modeste et utile pomme de terre, le seul ve'ritable pre'sent que nous ait fait le Nouveau- Monde', n'obtient pas même de nous un regard fugitif; nous mettons du persil dans nos omelettes , sans songer à Rabelais qui nous l'a apporte' de Rome avec la laitue romaine ; nos marchands de vin nous vendent l'auvergnat fumeux pour du Bordeaux, sans porter un seul toast à la mémoire de Probus qui a fait planter des vignes dans lesGau'es, et nous croquons l'ignoble éclialotle dans nos sauces piquantes, sans nous rappeler les champs d'Ascalon ce'lébrc's dans l'une des plus belles odes de Rousseau. Et si nouseptrons dans la capitale, que de faits , que de folies , que de malheurs ! Lisez seulement les trois in-folio de Sauvai et les trois in-folio du commissaire Lamarre, et vous saurez tout ce que nos éle'gans négligent en faisant rouler le cabriolet dans les rues de Paris.

Voilà bien les journalistes ? va dire M. Pain ; ils aiment mieux parler de LucuUus que d'un auteur vivant; ils vont courir dans les champs d'Ascalon, quand je veux les conduire sous les pommiers du pays de Caux, et ils citent Lamarre et Sauvai au lieu de parler de ma Paola, de mon vieillard aveugle, et du terae que j'ai gagné à Rouen.

Que M. Pain se rassure : il me reste plus d'espace qu'il n'en faut pour apprécier le T^oyage au hasard; et si , comme je le crains, mon opinion ne satisfait pas complètement le voyageur, je l'cxpri-

merai toujours assez tôt, et ma digression préliminaire paraîtra moins déplacée.

Il laut avoir prodigieusement d'esprit pour écrire tout un voyage avec de l'esprit, et je doute que personne en ait jamais assez pour emplir deux volumes ; en fait de plaisanteiics, de saillies et de bons mots, le lecteur ressemble beaucoup aux anciens spectateurs du théâtre de INicolet ; il veut que l'on aille de plus fort en plus fort.

M. Pain a senti que des saillies parisiennes sur les mœurs provinciales, et des bons mots sur les habitudes des bourgeois de Rouen, ne suffiraient point pour soutenir l'att^tion du lecteur et lui faire parcourir sept cents pages, même d'un petit format. Que telle dame de Rouen soit entourée de quatre petits chiens bien criards qui se mêlent sans cesse à la conversation ; que tous les membres de la famille Desornières aient un dicton familier , comme M. Vautour à son c'est donc pour vous dire ; que l'on trouve des gascons même en Normandie; qu'un parent avide veuille faire sa main dans une vente après décès ; qu'un original qui se coiffe d'un bonnet de coton, et qui tutoie tout le monde, soit cependant un fort honnête homme: qu'un aubergiste soit anglomane, parce qu'il vend fort cher un vin de France que les Anglais boivent et paient fort bien ; que l'on fasse dans une auberge déménager un voyageur sans équipage, pour donner son appartement à un voyageur à grand train ; au bonnet de coton près, toutes ces choses

se verraient à Paris aussi bien qu'à Rouen, et un Rouennais qui aurait autant d'esprit que M. Pain, chose difficile sans doute, mais possible, pourrait s'égayer aux dépens des Parisiens , et trouverait peut-être à faire des observations plus originales et plus piquantes.

Mais M. Pain ne s'est pas borné à la critique ; et pour donner un corps solide à sa production un peu trop ae'rienne, il a fondé son Voyage au hasard sur un roman dont le plan paraît avoir été fait comme le voyage. Je suis loin de biàmer cette association d'un fond historique aux détails d'un voyage agréable. Supposons qu'une grande action dramatique se développe dans une ville de France, tandis que les personnages qui y sont intéressés, mais qui ne peuvent en être les témoins, parcourraient en voyageurs, des provinces éloignées , et recevraient du lieu de la scène des nouvelles successives qui embelliraient ou rembruniraient tour à tour les objets soumis à leurs observations ; supposons encore qu'au milieu de ces observateurs passionnés, un homme désintéressé et de sangfroid vît les choses telles qu'elles sont , et rétablît l'équilibre entre les deux extrêmes, je ne doute point qu'un pareil ouvrage n'offrît un très-grand intérêt, si l'auteur réunissait toutes les qualités dont j'ai fait l'énumération. Je voudrais bien que M. Pain nous eût donné le premier essai de ce genre ; mais M. deLantier l'a précédé dans les P^oyageurs en Suisse , ouvrage en trois gros volumes : c'est

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peut-être son plus grand défaut, mais écrit trèsagrcablcment, rempli de choses instructives, et basé sur un roman si vraisemblable que rien n'empêche de le considérer comme une véritable histoire. Ajoutons que la Suisse offre des tableaux plus imposans que le royaume d'Yvetot, et que l'action dont M. de Lantier place le foyer à Lyon, est un peu plus vive, plus importante, plus intéressante que celle de l'aimable Paola qui mendie pour son père aveugle , qui pince admirablement de la harpe, qui chante à ravir une fort jolie romance de la composition de M. Pain, qui fmit par épouser un beau soldat prussien, qui est reconnue pour noble, devient une grande dame, et qui se trouve partout comme lady Clancart célébrée par lady Morgan dans le roman de Florence Macarlhy. Ne voulant pas ravir au lecteur la surprise des aventures romanesques dont M. Pain a été le narrateur ou le héros, je me contenterai de dire que le pathétique n'a pas été négligé par l'auteur. L'une des gravures qui ornent le livre, représente une situation qui n'aurait pas été désavouée par madame Radcliff. Le chapitre auquel elle est attachée dira comment notre voyageur sauve la vie à une femme qui allait se précipiter. dans la Seine, près de l'endroit où Michu, de jolie mémoire, a volontairement terminé sa carrière théâtrale et sa vie. INotre héros sensible ne borne pas son bienfait à prévenir un suicide, et à sermonner la femme désespérée ; il lui sacrifie la totalité d'un terne de

1 7,875 fr., ni plus ni moins, qu'il vient de gagner, et re'tabllt buraliste à la place de madame du Hasard qui veut vendre son fonds. N'oublions pas que cette scène dramatique se passe au clair de lune, circonstance importante dans un temps où la lune joue un si grand rôle sur les grands et sur les petits the'âtres. Et pour qu'on ne me reproche pas d'avoir rien dérobé à une action si généreuse, ajoutons promptemcnt que le voyageur, ayant perdu sa bourse après avoir si glorieusement sacrifié son terne, n'a pas même de quoi payer l'aubade que les fifres et les tambours de la loterie viennent lui donner, et qu'il met sa montre en gage plutôt que de redemander une petite portion des 17,875 fr.

Après avoir exalté , comme je le devais , ce beau trait que je ne crois point romanesque , il me sera bien permis d'accorder une petite part à la critique ; car, si M. Pain a le droit de se moquer des MM. Vautour et des petits chiens de Rouen , mon métier, à moi , est de médire des erreurs ou des fautes que je rencontre dans les écrits des romanciers et des voyageurs.

J'ai été étonné de trouver dans ce livre une gravure et un chapitre qui rappellent la principale situation du Soldat magicien. M. Pain , qui en fait l'aveu dans un errata , proteste qu'il ne connaissait pas cet opéra comique. Alors c'est bien pis, car cette mauvaise farce devient encore plus nulle quand elle se présente sans musique. Une autre anecdote d'un soldat en faction sur un théâtre, et

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qui veut empcchcr le soufilcur de parler parce qu'il n'a pas de rouge , ne mérilait guère d'être rajeunie. L'aventure nocturne qui se passe dans un château près d'Elbeuf, est trop invraisemblable sans être bien comique, el un membre de l'Institut qui ne croit pas aux revenans , peut très-bien avoir peur d'un inconnu qiii entre nuitamment dans sa chambre , et vient le surprendre dans son lit. Je voudrais bien savoir aussi comment M. Pain e'tant au Havre -de-Grâce , a pu voir le soleil levant sortir du sein de la mer. On y voit souvent le soleil couchant se plonger dans les flots ; mais il faut laisser le plaisir de voir Apollon sortir de la mer aux peuples qui habitent les côtes orientales.

Il est temps , ce me semble , de parler de la préface. L'auteur nous y dit qu'ayant acheté de ce dessert de carême nomme les quatre mendians , il trouva le premier chapitre de son voyage sur le sac qui renfermait ces tristes friandises ; qu'alléché par cette trouvaille , il prit du goût pour les mendians , et qu'à quelques lacunes près , les sacs lui fournirent siicccssivcmcnt tout son livre. L'ouvrage sort donc de la boutique d'un épicier, et ordinairement les rivières ne retournent pas à leur source. Si le fait est vrai , et je ne vois rien qui s'y oppose , puisqu'une pièce de Collin-d'IIarlcville a eu le même sort, cl Sterne a trouvé un de ses chapitres sur la feuille de papier qui enveloppait un morceau de beurre: si le fait est vrai, disais-jc, je reprends tontes mes critiques , et je félicite M. Pain d'avoir

trouvé dans ses mcndians une aussi jolie mendiante que Paola , un voyage écrit avec de l'esprit , de la facilité , un livre enfin qui , malgré mes observations, et indépendamment des estampes, sera lu sans ennui par tout le monde , et avec plaisir par tous les désœuvrés.

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