‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 51 sur 59 · NOUVELLE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE HISTORIQUE

Précédée d'un mot sur les KéflexioDS politiques de M. de Chateaubriand, et suivie de couplets sur l'héroïâme de Guelon-Marc ; par M.Auguste Hus, fidèle sujet de S. M. Louis XVllI, décoré de la fleur de lis, filleul de la feue reine de France, épouse de Louisle-Désiré; auteurs de différens hommages poétiques aux Bourbon;:, et d'une esquisse littéraire sur madame de Staël.

Connaissez-vous M. Auguste Hus-* Je ne le crois pas. Moi-même , qui ai souvent annoncé ses inévitables productions , je ne puis me rappeler aucun des titres de sa gloire. ÎS'en concluez pas que je manque de mémoire, ou que M. Auguste Hus n'ait pas , selon l'expression anglaise, un considérable mérite; mais l'heureuse obscurité qui l'enveloppe et se dissipe par intervalles , est un phénomène littéraire très-digne de piquer la curiosité du lecteur.

Presque tous les auteurs adressent leurs écrits à l'immortalité ; et quoiqu'k ce bureau de poste (le plus infidèle de tous ) des millions de paquets soient mis au rebut , l'affluence y est toujours grande , et la boîte toujours pleine. Mais M. Au-

HISTOIRE DE SUTHAUGUSE. ^yo

guste Uus a trop de philosophie pour se laisser séduire par une vaine apparence ; il sait que l'immortalité' est une chimère, et il travaille pour le présent. Il semble borner ses pre'tentions à plaire un moment , et à se faire oublier. Par cette ruse bien innocente , il paraît nouveau lui-même à chacune de ses nouvelles productions ; il a toujours l'air d'une jeune Muse qui offre ses prémices au public; il donne à ses ouvrages la dimension, l'importance et l'esprit nécessaires pour surprendre un instant le lecteur , sans jamais surcharger sa mémoire; vingt pages et yS centimes sont l'étendue et le prix courant du talent de M. Auguste Hus. Semblable à ces dévots chinois qui brûlent des morceaux de papier doré devant les images de leurs aïeux, M. Auguste Hus lance tous les ans dans l'éternité dix ou douze brochures qui ont l'éclat , la consistance et le sort des papiers de la Chine ; mais , fort heureusement , l'auteur est incombustible ; il reparaît, comme une nouvelle comète , avec une queue de nouvelles brochures , et c'est de lui qu'on peut dire avec une exactitude rigoureuse :

Tous les jours je le vois , Et crois toujours le voir pour la première fois.

Aujourd'hui cependant le calcul de l'auteur pourrait bien être en défaut : il a choisi un si beau sujet, il donne tant de choses pour 7 5 centimes, que nous serons forcés d'y penser très-long-temps;

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souvenir qui va ravir pour toujours au beau nom d'Auguste Hus le charme piquant de la nouveauté'.

J'ai été, je l'avoue, un peu fier de ma sagacité, Jorsqu'au premier coup-d'œil j'ai deviné que l'étrange nom de SutJiauguse était l'heureuse anagramme à' Auguste Hus. M. Auguste Hus, que, par euphonie, je me permettrai de nommer Augustus, est donc, comme César, le héros de son livre et l'histonen de ses propres exploits. Il est vrai que César ne parle de lui-même qu'à la troisième personne , tandis que M. Augustus se sert toujours an je et du moi:\\ y a sans doute encore quelques petites différences entre César et Augustus ; mais ici la plus petite conformité est toujours très-honorable , et M. Augustus doit dorénavant renoncer à l'espoir d'être oublié de ses lecteurs.

M. Augustus a la bonté de nous apprendre qu'il est né le lo juillet 176g, au pied des Alpes, et d'une famille distinguée dans les arts ; noblesse qui en vaut bien une autre., s'écrie-t-il avec un point d'exclamation ou d'admiration; car, malheureusement, nous n'avons pas deux signes pour distinguer ces deux mouvemcns oratoires. La mère de M. Tïus «' joignait la beauté phvsique à celle » de l'âme....; elle t'tait sage jusqu'à la rudesse,» et son tendre fils, craignant sans doute que cette déclaration ne soit pas suffisante, se hâte d'ajouter que madame sa mère n'était pas libertine. Jamais

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le respect filial ne s'est exprimé plus décemment , et n'a montré mie plus touchante sollicitude.

<( Deux grandes époques pour moi, dit noble- » blement M. August us, furent celle que la lec- » ture de J.-J. Ptousseau produisit dans l'hisloire » de mes idées, et celle que la \ue d'une jolie » femme produisit dans l'histoire de mes sensa- » tions. » Une lecture et une femme qui pjvdiiîsent des époques/ ^' est -ce pas là une tournure toute neuve? Et ces époques sont produites dans l'histoire; et dans quelle histoire? dans celle des idées et des sensations de M. Augustus. Vraiment il y a des écrivains qu'il faut disséquer pour savoir tout ce qu'ils valent.

M. Augustus avait à peine seize ans , qu'une « surabondance de vie lui fit sentir qu'il n'était >) pas seul sur la terre , et le poussa vers une comte pagne , par un attrait irrésistible , qui est une i> des grandes vues de la nature ; » enfin M, Augustus apprit qu'il avait un cœur, découverte qu'il veut bien nous communiquer, et dont je m'empresse de faire part à toutes les sociétés savantes. Que deviendra le cœur de notre héros? Hélas! il sera malheureux. Mais aussi , pourquoi un philosophe s'avîse-t-il d'aimer une marquise? Il répondrait à cette question d'une manière victorieuse : « Cette femme embrasait toutes les puis- .>•> sances de mon élre. » Et puis , « l'amour est un » vrai sans -culotte , qui ne calcule pas pins les » distances morales que les physiques. «Un rotu-

CniTIQUE. T. Vl[. àl

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rler qui 06C aiincr une femme noble « est commr » du vin de Surcne près du Champagne mous- » scux. Mon amour, continue l'auteur, ne fut pas » dangereux pour la noble race de ma céleste » marquise , dont la fm tragique de son époux » vint détruire nos amours.... métaphysiques. «

Je jure ici par Apollon et par les chastes sœurs, que je n'ai point altéré la pureté du texte que je viens de transcrire ; la belle répétition du mot amour, les deux génitifs dont, de, et les quatre points qui forment une ingénieuse réticence, sont de M. Augustus, et méiitent de faire autorité dans la littérature à soixante-quinze centimes.

Mais je pressens l'impatience du lecteur, dans une situation si neuve et si intéressante. Je lui dirai donc que la céleste marquise se consola doucement, ayant cependant Vair affligée pendant six mois; puis elle perdit ses attraits et sa fortune, puis elle partit pour Naples, où elle fit une belle action , puis on n'en parla plus.

Cependant M. Augustus \ient à Paris ; la fièvre révolutionnaire y faisait ses ravages : jiotre héros fut atteint de la contagion. Jefs des imprudences, dit-il ; noble aveu qui désarme le lecteur, et qui dit bien des choses en peu de mots. L'amour est un sans-culotte, a dit M. Augustius, et M. Augustus fut un amour. Mais qui pourrait lui en faire un crime, après son acte de contrition? Si quelques censeurs sévères lui refusaient l'absolution que je lui donne, qu'ils lisent la longue épigraphe

HISTOIRE DE SUTIIMGUSE. /,83

qui décore cette petite brochure, et ils sentiront le reproche expirer sur leurs lèvres. Consolez -vous, M. Augustus ; le roi- vous a compris dans le pardon général. Vous savez qu'il y a grande joie en paradis , quand un grand pécheur vient à résipiscence ; vous savez aussi qu'on a tué le veau gras pour le retour de l'enfant prodigue : consolez-vous donc , et mangez du veau gras. D'ailleurs, j'aime à croire que vous n'avez pas été bien méchant , et quand cela serait , votre aveu répare tout. L'homme a une telle conscience de sa faiblesse , qu'il prend intérêt k ceux qui ont failli. Les héros tragiques ne doivent pas être parfaits ; les autres héros ne le sont pas davantage. Il semble même que de grandes fautes donnent une certaine considération : on parle sans cesse des hommes qui ont substitué la cocarde blanche au bonnet rouge , et à peine s'occupe-t-on de ceux qui ont toujours eu le bonnet blanc. Je vous le répète encore, consolez-vous ; mais n'aimez plus les marquises , et tâchez d'écrire un peu mieux le français.

La pénitence de M. Hus méritait bien cette digression. Je reprends maintenant Ihistoive de ses sensations et l histoire de ses idées.

M. Augustus avoue ingénument qu'on ne déraisonne jamais plus en France que quand on y élève des temples à la raison. Il fit pendant la révolution plusieurs voyages de Paris k la ville de.... , voilà encore quatre points qui feront le désespoir

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des futurs Scaligcr; et que de commentaires ne publicia-l-on pas avant de de'couvrir le nom de la ville où M. Augustus a laildesimprudcnccs! Enfin, noire héros se fixe à Paris, « où Ton sent mieux » l'existence, et où l'on vit plus dans un mois que » pai'tout ailleurs dans un an. L'âge des amours « commençait à passer, ajoule-t-il, j'avais tout rw, » tout connu^ tout analysé; » n'est-ce pas là le veni^ vidi, vici? Nouvelle conformité' avec César. « Pour faire quelque chose de nouveau je devins j) sage. » Bravo, monsieur Hus; voilà une phrase qui vaut les 70 centimes ; vous pouvez donner le reste pour rien.

Tel est le grand roman de Suthauguse , que je n'ai guère abrège' dans cet extrait , car il ne remplit que dix pages et un tiers, et les ide'es comme les sentimens de M. Hus sont fort à l'aise dans cet espace.

Mais voici bien autre chose ! Un prospectus, sorti de l'imprimerie de Poulet , m'annonce que M. Auguste Hus est proprie'taire d'une manuiiicture de romans. Ces romans seront allégoriques , philosophiques et critiques; il en paraîtra chaque mois un volume de 260 pages ; toute l'Europe, et la France surtout, passeront en revue, dans cette galerie philosophique , littéraire et dramatique: le premier volume paraîtra le 10 mai prochain, et l'on s'abonnera pour c) francs par trois mois. Neuf francs! Ah! ah! ce ne sont plus des centimes: M. Auguste Hus a lait autrefois des im-

l'art d'obtenir des places. /^SS

prudences, et maintenant il veut faire fortune. Qui pourrait clouter de son succès? Le seul premier volume contiendra treize romans, parmi lesquels on distinguera sans doute les faux Mollets, le Fif;nro poUlIque , V Avocat couleur de rose et le Clystere dramatique. Mais treize romans, bon Dieu! Un volume par mois! ei de la façon de M. Auguste llus ! Il avait dit cependant qu'il e'tait devenu sage.

L'ART D'OBTENIPt DES PLACES , OU CONSEILS AUX SOLLICITEURS j

Ouvrage dédie aux Gens sans emploi.

Jamais livre ne fut plus utile et ne parut dans des circonstances plus heureuses. Je vais plus loin; il y avait urgence. Si mes lecteurs pouvaient embrasser d'un coup-d'œil les nombreuses cohortes de solliciteurs, coureurs de places, re'clamans , fonctionnaires réformés, ou aspirans de toute es- ]>èce , ils apprécieraient l'éminent service Cjue cet ouvrage va rendre à la société, et ils voteraient des remercîmens à l'auteur. Un calcul modéré porte à quarante mille le nombre des solliciteurs pour chaque ministère , et à mille dépèches les récla-

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mations de chaque jour. Tous les demandeurs ont raison , leurs titres sont evldens , leurs droits incontestables, leurs requêtes ne contiennent que l'exacte ve'ritc' ; .loin de se faire valoir , ils ont tous la modestie de dissimuler une partie de leur me'rite, et d'implorer comme une grâce ce qu'ils ont le droit de demander comme une justice ; leur style est toujours clair, pre'cis, concis, presque laconique ; et cependant les ministres ( oserai-je le dire) ont la dureté de tromper des milliers d'cspe'rances, de repousser des milliers de supplians, et (horresco refrrcns) de laisser même quelquefois sans re'ponsc de magnifiques placets sur papier gigantesque, doré sur tranche, lustre' de sandaraque, caresse' parla patte de lièvre, orné d'une écriture alternativement ronde, coulée et bâtarde, alignée au transparent, et dont les traits, plus purs que ceux du burin, semblent porter un défi aux Piolland et aux Saint-Omer.

Est-ce donc un travail si pénible que de lire tous les matins, avant le déjeuner, un millier de placets correctement écrits, et de laire, avant le dîner, un millier de réponses? Le style ministériel n'étant jamais diffus , cette dernière partie de la besogne est l'affaire d'un moment. Dans quel temps d'ailleurs les aspirans ont-ils mérité plus d'égards et plus d'intérêt ? Interrogez-les : ils sont tous, et lis ont toujours été pour la bonne cause ; s'ils ont quelquefois dissimulé leurs sentimens, si quelquesuns même en ont manifesté de contraires, ne vous

l'art d'ubt£]siii des places. 4^7

y trompez pas : ces actes de prudence leur laissaient la liberté' en écartant le soupçon , et ces braves gens conservaient toujours in petto l'amour de la le'gitimite'. D'autres , il est vrai , ont été aussi ardens solliciteurs sous les gouvernemens illégitimes qu'ils le sont aujourd'hui ; on pourrait encore trouver chez eux les minutes des pétitions adressées au citoyen ministre , puis à monsieur le ministre , puis à monseigneur le ministre ; ils ont demandé des places et en ont obtenu ; mais, à la manière dont ils s'acquittaient de leurs fonctions , il était aisé de voir qu'ils ne comptaient pas sur la stabilité d'un pouvoir usurpé , et que leurs protecteurs n'étaient que leurs dupes. D'autres enfin , ayant commerce avec les Muses, ont fait de temps en temps de jolis vers de société pour les altesses et les majestés temporaires ; mais ils ont eu soin de les faire assez plats , pour qu'on ne pût douter de leur intention , bien différens en cela du poète W^aller qui fit de meilleurs vers pour Cromwell , que pour Charles II. Il est donc reconnu que tous les solliciteurs pensent bien y qu'ils ont toujours aussi bien pensé que bien sollicité , qu'ils ont tous de la capacité, du zèle, du talent, et qu'ils sont propres non-seulement aux places qu'ils demandent, mais à toutes celles qu'on voudra leur donner. Je ne parle pas du désintéressement et de la probité, ces qualités sont si communes qu'elles ne peuvent plus être un sujet d'éloge.

Mais ce n'est pas le tout d'avoir des droits et

des titres, d'ctrc capable , travailleur intègre et intelligent, il faut encore savoir solliciter et connaître l'art d'obtenir ces places que l'on mérite , art profond <lont un anonyme vient d'exposer la savante tlicoric dans la brochure que j'annonce. Tout solliciteur doit acheter ce livre sous peine de n'arriver à rien ; ainsi à quarante mille aspirans parministère, voilà deux cent quarante mille exemplaires vendus; j'en fais mon compliment au libraire.

L'art de solliciter suppose dans le candidat, un grand nombre de qualités physiques et morales , toutes plus ou moins indispensables. Le solliciteur doit être imperméable h la pluie , insensible aux variations de la tempe'rature , et capable de rester quatre heures de suite immobile et silencieux dans une antichambre, où il doit figurer comme une caryatide. Selon notre auteur, il est à désirer que la taille et la figure préviennent en faveur de l'aspirant; ceci serait fort bon, si les suisses, les employe's, les chefs de bureaux et les chefs de divisions étaient des femmes ; mais je ne sais trop s'il serait avantageux de se montrer mieux fait et plus beau que celui à qui l'on demande : disons donc que , dans ce cas , on peut être bel homme , mais pas trop. Le ne/, du solliciteur est un point impoitant sur lequel l'auteur ne veut pas faire la plus légère concession ; si ce nez excède une longueur modeste, il risque d'être atteint par une porte fermée bruscjuement , comme il est arrive' à un pétition-

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naire qui est devenu camard après trois mois de sollicitations: la nature lui avait cependant accordé un nez de trois pouces, et il demandait un entrepôt de tabac. Parmi les qualités morales , la patience est la plus nécessaire : et quelle patience ! Le chat qui guette une souris , n'est qu'un emblème imparfait de l'aspirant qui guette une place. En seconde ligne, nous placerons VhuinilUe. Donner vingt saluts sans en recevoir un seul , se courber sans cesse devant un homme droit comme un pal, prendre une brusquerie pour de la familiarité , sourire même à une apostrophe incivile , voilà ce que doit observer scrupuleusement tout bon solliciteur. Si l'on en croit le Dante , on lit sur la porte de l'enfer: laisse ici l'espérance; sur la porte des faveurs on devrait inscrire : laisse ici toute

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