‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 52 sur 59 · FIERTÉ · texte numérisé non relu

FIERTÉ

Maintenant , si nous entrons dans les menus détails , nous apprendrons que tout solliciteur doit savoir par cœur sa pétition , et avoir toujours avec lui un cahier de papier tellierc et un encrier portatif Quelque ordre qui règne dans un ministère, il arrive assez souvent que les placets s'y égarent ; et pour éviter les longues et ennuyeuses recherches, on doit toujours, par prévoyance, regardeiî e premier comme perdu. 11 n'est pas absolument nécessaire qu'un pétitionnaire sache parlai temcnt sa langue , ni même l'orthographe ; mais il est indispensable qu'il écrive correctement les mots . monseigneur , votre excellence, monsieur le duc,

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monsieur le comte, cfc On sait quuLi graïu-

mairlcn a déshérite son neveu , parce que ce jeune homme lui avait e'crit : Votre Ivès-umble et très- Ii obéissant ser\\\cur; ne serait-il pas cruel de perdre une bonne place pour avoir écrit exellence au lieu d'excellence , et monsieur le cotite , pour M. le comte ? On se moque des puristes et des pe'dans ; on voit cependant qu'il est bon de savoir le français même pour solliciter et ^ouv faire antichambre. La bibliothèque du solliciteur est peu volumineuse , mais excellente ; elle se compose de Y yilmanach Royal, celui de tous les livres qui contient le plus de vérités ; du Nobiliaire universel., ouvrage un peu sec, mais plein d'érudition; du Plan de Paris, qui doit abréger bien des courses, et de V yilmanach des vingt-cinq mille culresses. L'auteur ne de'signe que ces quatre volumes, mais j'y ajoute, meo periculo ., un livre de postes à l'usage des aspirans de province , et l Art de dîner en ville, ouvrage très-précieux depuis que les restaurateurs ont doublé les prix de la carte. Le chapitre des jambes et des voitures ne m'a pas paru aussi clair et aussi bien traité que les précédcns ; j'y trouve même une espèce de redondance et une contradiction , car on n'a pas besoin de voilure quand on a de bonnes jambes, et, connue l'auleur l'a fait observer lui-même, quand on sollicite pour avoir une voiture, on n'a pas une voiture pour solliciter. En revanche, le chapitre du ton est un chef-d'œuvre: on y apprendra le secret de mo-

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dulcr ses phrases selon les personnes auxquelles on parle , et selon les choses qu'on leur dit. Une affaire douteuse , habilement exposée , acquiert de l'intérêt et presque de l'évidence. Les répliques , les observations, les récits, ont comme la musique , leurs adagio , leurs andante, leurs allegro ; l'art de passer du grave au doux, de loiirer ses phrases , de lier ou détacher les mots , de filer les sons, est plus utile qu'on ne pense. On est quelquefois repoussé quand on prouve , on obtient tout quand on persuade. Un chanteur qui sollicite a mille fois plus de chances de succès que tout autre homme d'un mérite égal , et six mois de solfège seraient pour l'aspirant un temps bien employé. J'ai oublié le chapitre de la toilette; l'auteur prétend qu'elle doit être modeste , je ne suis pas d'accord avec lui sur ce point ; nous savons que l'eau va toujours à la rivière , et le dabitur hahenti est un grand argument contre le costume modeste.

Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent ne doit être considéré que comme des conseils préliminaires , ce sont les conditions préparatoires. Nous allons entrer maintenant dans la vaste carrière des sollicitations.

J'ai parlé des qualités physiques et morales que doit posséder tout bon solliciteur; supposons qu'un aspirant , après avoir médité sur le livre que j'annonce , se reconnaisse tous les avantages requis et toutes les vertus exigibles , il va donc entrer dans la carrière ; mais s'il est sage , il modérera son ar-

fleur, v\ fera sur lui-méinc quelques épreuves sérieuses : cliffércr. pour assurer le succès, c'est gagner du temps. Notre auteur a démontre que la patience et l'humilité étaient les conditions sine (jiiibus non : mais comment le solliciteur connaîtrat-il la force de son âme , s'il n'en a pas fait l'essai ? L'auteur n'a pas résolu cette difficulté , il ne l'a pas prévue peut-être ; c'est une lacune dans son livre , et je veux la remplir, bien ou mal. Comme il ne s'agit pas ici d'une patience ordinaire , je conseille d'abord à l'aspirant d'aller à une séance académique lorsqu'il y sera question d'éloges; s'il peut entendre un panégyrique tout entier sans éprouver une dilatation involontaire des màchoives; s'il a le courage de sourire agréablement à l'orateur, depuis l'exordc jusqu'à la péroraison , il doit déjà concevoir de grandes espérances; s'il assiste ensuite à une comédie de bon Ion, et s'il y rit comme à une pièce de Molière , Sâns laisser entrevoir la plus légère impatience, la moindre distraction, il peut se croire un honnue fort ; si enfin il a le courage d'écouler attentivement et gracieusement tout un opéra séria, sans avoir aucune communication avec Morphée, ses épreuves sont faites, il peut aspirer à tout, cl il n'est pas de ministre qui ose lui refuser sa protection. Relalivement à l'humilité , un seul conseil suffira : qu'il recherche el qu'il lise ime très-ancienne fable iuliluK'c le Coq et le Limaçon; il y apprendra (juc le ])remicr de ces deux cou)pétiteurs n'a pu alIcitHlre , en déployant ses

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ailes, au même point où l'autre est parvenu pr»r un proce'dc tout diffc'rent. Cette fable renferme tout ce qu'on peut dire sur ce sujet; et si l'aspirant en sent bien la moralité , il peut dès aujourd'hui se mettre en route , et frapper doucement à toutes les portes.

Que d'obstacles cependant ne lui reste-t-il pas à vaincre? En descendant du modeste fiacre, il se trouve face à face avec une sentinelle qui , d'une voix de trombone^ lui dit : on n'entre pas. Consterné de cette apostrophe , à laquelle il aurait dû s'attendre , s'il va se réunir à la foule des solliciteurs qui assiègent la porte, il est perdu. Qu'il sache donc que le terrible on n' entre pas u est sans réplique que de midi à quatre heures ; mais s'il se présente à l'heure où les employés arrivent à la besogne , et s'il passe avec la sécurité d'un homme qui entre chez lui, le calcul des probabilités nous démontre qu'il doit réussir. Si cependant ce moyeu échoue , il lui reste une grande ressource : qu'il aille déjeuner au café voisin , qu'il y laisse son chapeau, qu'il revienne tête nue, d'un pas délibéré , et si la sentinelle fait encore entendre son sinistre refrain, qu'il réponde sans hésiter : Je suis de la maison. Le voilà donc passé , mais quel faible avantage! l'infortuné tombe de Charybde en Scylla, car à peine échappé à la sentinelle, il voit une inscription de mauvais augure , et lit ces mots tracés en énormes caractères : parlez au suisse. S'il obéit, plus d'espoir. C'est ici que l'on reconnaît

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toute l'uliliU' du livre dont je fais l'ciogc ; il nous apprend que dans la langue des aspirans cette inscription signifie précisément : ne parlez pas au suisse. Mais comment faire? l'ordre est formel. Il faut savoir que ce suisse n'est pas toujours plante' sur le seuil de sa porte. Par un temps pluvieux , brumeux ou froid , cet argus , qui n'a heureusement que deux yeux , se retranche derrière un énorme poêle , et il aime mieux laisser passer un solliciteur que d'économiser une bûche qui ne lui coûte rien. Si cependant votre affaire presse , et si le ciel vous présente une effrayante sérénité , attendez que quelque gros homme ait la simplicité de parler au suisse, et pendant le débat qui s'établit entre eux, passez légèrement et rapidement à la faveur du corps opaque. Ce conseil, direz-vous , n'est bon que pour les solliciteurs fluets ; mais il faut espérer qu'il pourra convenir au plus grand nombre, et rien ne serait plus ridicule qu'un aspirant gros et gras.

Délivré de la sentinelle et du suisse , vous arrivez à la case du ga^on de bureau; celui-ci n'a pas la voix dure et la mine rcfrognée ; il est visible à toute heure , et il s'ennuie souvent de son oisiveté. Abordez-le franchement et cordialement ; ieigncz de croire qu'il a un grand crédit et qu'il entend parfaitement les affaires ; expliquez-lui longuement la vôtre, admirez son intelligence lors même qu'il ne vous comprendra pas; fréquentez-le souvent, saluez-le du nom d'ami , demandez-lui des nou-

l'art d'obtenir des places. 495 vclles de sa femme , de ses enfans , traitez-Ic enfin comme don Juan traite M. Dimanche : ces petits soins ne tarderont pas à fructifier. Le garçon de bureau est un personnage plus important qu'on ne pense ; le chef de bureau , le sous-chef, le chef de division , ont des rapports fréquens avec lui , ils le voient tous les jours, ils ne peuvent l'oublier; il leur rend à chaque instant de petits services qui établissent nécessairement entre eux un commerce d'utilité et de bienveillance ; il peut et il sait choisir le moment où ils sont accessibles : il a bien plus d'empire encore sur les employés; il n'a pas besoin, selon notre auteur, de leur dire : pensez à moi; on y pense quand on le voit , quand il ouvre la porte , quand il présente le petit pain modeste qu'on est convenu d'appeler déjeuner. Son silence même est pétitionnaire, et sa présence équivaut à une réclamation. Confiez-lui vos espérances, et n'oubliez jamais que les petits moyens ont souvent de grands résultats. ^

Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'un huissier ; notre auteur va nous l'apprendre : En arrivant dans l'anti-chambre du ministre , vous verrez un homme vêtu de noir de pied en cap, ordinairement d'assez bonne mine, et presque toujours d'un honnête embonpoint. Celui-ci ne crie point : on n 'entrepas; mais il dit : Son Excellence n ^ est pas visible ; et comme il répète cette phrase depuis quinze ou vingt ans, il la prononce avec une pureté remarquable. Ne vous laissez pas effrayer, et

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saclicz qu'un huissier n'est que le garçon de bureaix du ministr*;. Les conseils donnes ci-dessus s'appliquent à ce personnage , et produiront le même effet. L'huissier guette tous les niouveraens du m inistre ; // n 'est jamais à plus d 'un qiunt-d lieure de distance de la dernière action de Monseigneur; il connaît l'heure des repas, du travail, du repos, le retour périodique de tous les besoins , et il peut habilement saisir le moment fugitif où S. Exe. est vulnérable, Intelligenti pauca ; faites votre profit de celte leçon.

Le chapitre de V Employé' est un des meilleurs de l'ouvrage, et il est termine par une anecdote très-honorable à cette classe d'hommes utiles, qui, pour un modique salaire, font un travail pénible, opiniâtre, important et toujours ignoré du public. Ce chapitre n'est pas propre à être analysé, mais il est excellent à lire.

Le chef de bureau, dont le sous-chef n'est que le double, est le juge immédait à$ ce que font les commis; il peut casser leur décision, et rendre vaine leur bonne volonté pour vous; d'ailleurs, il présente ses conclusions dans une affaire: jugez par là combien la connaissance d'un tel homme est précieuse. Comme il est d'ordinaire grand travailleur et toujours occupé, n'espérez pas le fléchir par des discours ; les poètes et les avocats n'ont jamais réussi près d'un chef de bureau ; mais si vous êtes prudent , vous vous trouverez sur son passage sans lui dire un seul mot ; et vous vous rappellerez

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à son souvenir par une proronde rcverciuc , votre discrétion lui donnera de vous l'opinion la plus avantageuse. A ce moyen vous en joindrez un autre non moins clficace : vous adresserez à ce chef une lettre dont le contenu sera: Monsieur y pensez àmoi! elle sera jele'e négligemment sur le bureau, mais par la même négligence elle y restera le lendemain, le surlendemain, huit jours de suite; et ce témoin muet lui reprochera sans cesse sa dureté, lui rappellera son devoir, et pour se débarrasser de vous, il expédiera votre affaire.

Le chef de division est un Monsieur; il jouit de brillans honoraires, et il représente à lui seul la cinquième ou la sixième partie d'un ministre. II a tout autre chose à faire qu'à travailler : mais les cinq ou six bureaux qui sont sous ses ordres , fourmillent d'employés qui travaillent pour lui. Quoique d'une politesse parfaite, il est le moins abordable de tous les agens ministériels. Vainement on vous donne un numéro à l'aide duquel vous espérez être admis à votre tour ; vingt fois l'audience se termine sans que votre tour arrive, votre chiffre lût-il dans les unités. Vous criez à l'injustice, au passe-droit ; vous rêvez à mille idées de corruption : erreur, folie, imprudence; vous gâtez tout. Si enfin vous parvenez à être introduit, vous n'êtes guère plus avancé. Rien de plus adroit qu'un chef de division pouréconduire un solliciteur. Il fait un pas sur vous, vous reculez d'autant ; il en fait deux, vous rétrogradez encore; et cette malheureuse porte

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qui s'CvSl ouverte si cliffuilernent pour vous laisser entrer, se meut sponlanement et comme par miracle pour vous laisser sortir. Voilà, dit l'auteur, tout le secret des audiences. N'employez donc cette voie qu'à la dernière extrémité; et si vous demandez maintenant quels sont les moyens qu'il faut substituer à l'audience, consultez notre auteur, il vous les apprendra.

A plus forte raison je ne vous détaillerai point ce que contient le chapitre du Minisire; ne me demandez pas les motifs de ma réticence. Je me bornerai à un seul conseil, qui pourra vous être utile jusqu'à ce que vous ayez acheté le livre. Si la présence de Monseigneur vous imposait au point de ^ous faire perdre le sens et la mémoire; si, dans Votre trouble respectueux, vous faisiez quelque gaucherie et vous disiez quelque sottise, ne vous désespérez point, et n'im.aginez pas que vous avez gâté votre allaire ; le ministre n'a point de ressentiment, et dès que vous aurez disparu. Son Excellence aura tout oublié.

Je suis au bout de ma tache, et je n'ai encore examiné que les deux tiers de ce livre ; il faut donc me réduire à citer des chapitres sans les analyser. D'ailleurs , que dirait le libraire si j'insérais ici tout l'ouvrage ? Les laissez-passcr^ les vices ordinaires des pélifions , les diverses sinuosités qu'une pétition parcourt dans le dédale des h\\rcAux, les Jernmes , les rhongemens de visages, raudacc et VagUité ^ sont des sujets que l'auteur

l'art d'obtemiv des places. 4(^q a IralU'S avec sa profondeur ordinaire ; c'esl à regret que je renonce au plaisir de les développer aux yeux du lecteur, et que je garde le silence sur deux jolies anerdotesrelalives à l'audaceetà l'agilité; mais je ne puis me taire sur le chapitre des Cafcs. Il n'y a point de ministère qui n'ait son cajé attitré. C'est là que les employés viennent passer une demi-heure, en laissant leurs chapeaux près du . bureau qu'ils quittent; car un chapeau laissé au ministère compte pour un homme, et sauve celui-ci du reproche de négligence. Les chefs même ne résistent pas toujours au désir d'aller au café déjeuner à la fourchette, et ils y sont d'autant moins déplacés, que souvent ils y trouvent leur bureau tout entier. Solliciteurs, fréquentez ce lieu propice, devenez le commensal de ceux qui seront bientôt vos protecteurs. Gagnez d'abord leur bienveillance par quelques politesses, puis mêlez adroitement votre affaire à une tasse de chocolat. Un déjeuner fait naître la familiarité : ne craignez de ces messieurs ni morgue, ni airde grandeur. Peut-on conserver sa dignité lorsqu'on crie à un garçon : Mes oreilles ! ma saucisse ! mon pied de cochon ! Maintenant, si vous ne me comprenez pas, je vous renvoie à l'auteur pour plus ample informé. Quand vous aurez suivi ponctuellement tous les conseils qu'ils vous donne, je ne vous assure point le succès de vos démarches ; mais au moins vous échouerez dans les règles, et vous n'aurez rien à vous reprocher.

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