DE FORMER UN BON DOMESTIQUE
Ouvrage où l'on trailc de la manière Je faire le service de l'inlérieur d'une maison; avec des règles de conduite à observer pour Lie» remplir ses devoirs envers sis maîtres.
Par M. N
Vivent les ouvrages utiles! Le vulgaire qui en profile les dédaigne ; il leur préfère les futilités spirifuelles , les niaiseries sentimentales, mais les colifiehets se brisent, et le solide reste. Je suis si persuadé de cette vérité , que j'ai tout quitté pour annoncer l'ouvrage modeste qui va nous donner d'excellens domestiques , espèce d'hommes dont Paris surtout a grand besoin.
Beaumarchais a dit, avec son audace accoutumée , que, d'après les qualités que l'on exige dans les domestiques , peu de maîtres seraient dignes d'être valets; on verra bientôt que Figaro exagère. Notre auteur est moins exigeant; il veut seulement qu'un domestique soit fidèle , discret , vigilant, sobre, économe, attentif, respectueux, adroit, ennemi du jeu, du vin et des femmes : en vérité, c'est si peu de chose, qu'il faut avoir bien du malheur pour être mal servi.
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Celle poétique de la domeslicité est précéde'c d'une réponse à des observations critiques adressées à l'auteur directement ou indirectement. M. N. répond en effet si victorieusement, que ses ennemis ont dû pâlir; mais aussi où la critique allaitelle se fourrer? Que va-t-on penser des journalistes quand on saura qu'ils n'ont pas même épargne l'art de former un domestique ? M. N. dit avec une noble simplicité : « J'ai écrit pour les domestiques, » et non pour les bibliothèques. » Il se trompe ; sa modestie n'empêchera pas que la bibliothèque du roi n'ait deux exemplaires de son livre ; et quant aux domestiques , ils liront, approuveront, et n'en feront ni plus ni moins.
Une belle préface, sous le titre d'introduction, expose les motifs de l'auteur, et justifie son entreprise. Il fait observer que les traités de gastronomie ont eu beaucoup de succès, et cependant on y a toujours oublié de parler du domestique qui , « par son intelligence , son adresse, sa célérité, sa préçoyance , peut ajouter aux succulentes voluptés dont s'etiiçre le gourmand ; par cet homme inappréciable, s'il est habile, il n'y a plus d'intervalle entre les désirs et leur objet : pendant que le maître dévore un morceau , le valet l'observe; il voit oii ses regards se portent, et quels mets ils désignent; son assiette est à peine vide, qu'une assiette chargée se présente à sa fourchette infatigable; les vins qu il préfère parmi les meilleurs sont sans cesse à sa disposition. De cette manière s,
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son l'erre, son assic/fr et sa boncJie, tout est dans la ])his hrillanUi acliltc. » Cette belle tirade , qui est évidemment du genre classique, nous conduit à la conséquence que , si le domestique est déjà si précieux sous le seul rapport de la gourmandise , combien n'est-il pas admirable, lorsque, dans le cours de cet ouvrage , on le voit battre les habits, cirer les bottes, et balayer avec un balai sec ; car, comme l'observe M. N. avec sa sagacité ordinaire, un bajai mouillé fixe la poussière sur le parquet , ce qui n'est pas du meilleur ton.
Quarante-sept chapitres apprennent aux domestiques les devoirs qu'ils ont à remplir et les vertus fju'ils doivent avoir; mais l'auteur ne dit pas un mot des cpialitcs que l'on a droit d'exiger dans les maîtres. Si on lui reproche cette omission, il répond : «< C'est ce que je n'ai pas voulu ; je n'ai pas besoin de dire mes motifs à ceu^ qui sont raisonnables ; ils les sentiront de reste. » J'ai grand peur qu'il n'y ait un peu de malice dans cette réticence ; M. ÎS. vciu-il dire que tant de vertus ne conviennent qu'aux petites gens , et cela ne me rappel le-t -il pas la phrase de Beaumarchais.^
J'allais aussi demander à l'auteur pourquoi il ne parle que des domestiques mâles; mais je me suis souvenu qu'il interdit au domestique le babil et la curiosité ; dès lors mon observation devient inutile.
Quelques remarques sur des passages pris au hasard achèveront de donner une itléc du livre et
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de l'auteur. M. N. blâme fort judicieusement la* domestiques qui, en faisant l'appartement, jettent les meubles les uns contre les autres. J'ose ajouter qu'il ne faut pas non plus jeter les meubles par la fenêtre ; cette proposition est aussi vraie que l'autre, et M. N. ne vise qu'à être vrai. Il veut que le valet dont les mains ne sont pas propres mette des gants; cela est bieti ; mais je crois Cjue les gants ne tarderont pas à être aussi sales que les mains , et ce précepte n'a pas toute la clarté désirable. Quand un maître porte de la poudre, il ne faut pas, dit-il, imprégner la vergette de celle qui couvre le collet, pour la répandre ensuite sur toutes les parties de l'habit. Ceci est beaucoup plus clair, et il n'y a pas un journaliste qui ne pense comme l'auteur , tant la vérité a d'empire même sur ces médians critiques ! Le service du cabinet est encore plus délicat que celui de la chambre ; mais c'est à la table surtout que brillent les qualités d'un excellent domestique : par exemple^ dit l'auteur, // ne laissera jamais manquer de vin. Deux pages plus bas, il rappelle cet utile précepte en faisant observer que rien n'est plus désobligeant que de manger sans boire; certes, Grégoire ne le contredira pas. Si parmi les convives il s'en trouve quelqu'un de plaisant, les domestiques se garderont bien de rire ; ils ne s'appuieront point sur le dos.de la chaise de leur maître ; il leur est expressément défendu de cracher, de se moucher ; et M. jN. s'écrie : « A-ten jamais imaginé rien de plus indécent cju'un
Soj ()^^nAGF.s uiviins.
domestique, quand on est à table, par exemple, qui fait le cor de chasse avec son nez? Cette sortie est vigoureuse; cependant j'y trouve une légère inexactitude. M. N. préicnd que le nez d'un domestique fait le corde chasse ; je crois, moi, qu'il lait la Irompelte : je prévois que les avis seront partages, et il n'y a qu'un jui-y de musiciens qui puisse terminer le différend.
11 y a peu de livres écrits avec autant d'oi'dre et de mclhode que celui-ci, car M. N. parle du café immédiatement après le dîner. Quelque bon qu'ait élé ce dîner, il ne satisfait pas les gourmands, si le café est mauvais. « J-.e rrifé^ dit l'auteur, en est le dernier acte^ celui, sur lequel repose le souvenir des comives. Nous niions un bon dîner, dit- on, mais le cnféne valait j tu s le diable. » Le dernier membre de phrase n'est pas aussi cla.ssique que le reste, mais il est naturel; et à l'instant même je me suis surpris à dire: Cela ne vaut pas le diable, en pensant à toute autre chose qu'à du café.
Après le matériel du sev\ice , viennent les observations morales : c'est là que notre auteiu' triomphe. 11 est rli];oureux , mais il est juste. L'article Fidélité est traité ex professo. M. N. ne parle pas (le cette fidélité qui fait qiion ne vole pas ; il ne peut pas soupçonner celte bassesse dans le domestique qu'il ivnaç;ine, mais il tonne contre toutes ces |X'lileslnfidéHii'sqiie noire morale relà( liée nomme des espiègleries. Il blâme d'ahonl cette espèce de compensation (jue les domestiques savent éta])lir,
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SOUS prclexlc que leurs gages sont trop faibles, et. les cadeaux que les valets reçoivent des fournisseurs ; il leur ordonne de ménager le bois et le charbon, précepte qui devient de jour en jour plus utile: il leur défend de prendre le vin à la cave, et surtout d'aller souiller au nez du maître les fumées du vin qu'ils lui ont dérobé ; descendant enfin jusqu'aux plus petits détails, il leur interdit même les restes d'un dessert, comnje pâtisseries, sucreries ou liqueurs. Je crains que JNl. N. n'exige trop, et que sa rigueur ne soit aux yeux des domestiques un prétexte pour ne rien accorder.
Le chapitre de la Discrétion est d'une grande profondeur: les valets, selon lui, ne doivent jamais écouter ce qui ne leur est pas personnellement adressé ; lors même qu'on n'a pas assez de défiance pour les faire sortir ils doivent bien prendre garde de ne rien entendre. Prendre garde de ne rien entendre est une tournure dont l'originalité n'échappera pas à la sagacité de mes lecteurs. Le domestique n'apercevra point les ridicules de ses maîtres, s'ils en ont, encore moins leurs délauts ; s'ils en ont est d'une grande délicatesse ; et , pour finir par où j'aurais du commencer, le valet n'en- Icndra que ce qu'on lui dit, ne verra que ce qu'on lui montre , pour tout le reste il n'a point d'yeux^ il n'a point d'oreilles.
Jusqu'ici j'ai marché sur des fleurs; mais j'arrive enfui à un sentier rocailleux que M. N. n'a pas assez adouci. Après avoir exigé une discrétion
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égale à celle d'un sourd et d'un aveugle, l'auteur conçoit un scrupule , et se demande si le domestique est encore obligé d'être discret lorsqu'il s'agit de la maîtresse de la maison , et quand le secret laisse en souffrance l'intérêt ( il aurait dû dire l'honneur) de son maître, M. N. avoue que le cas est embarrassant , et il fait la remarque très-fme que la révélation peut humilier celui même à qui elle est faite. Il hésite quelques momens sur le parti à prendre, puis il décide enfin que le domestique, dans ce pas gUssant , doit tout confier à un ami sage qui avertira le maître , et lui fera doucement avaler la pilule. Cette dernière expression n'est pas de M. jN., ce cpie je fais observer afin qu'on ne la lui reproche pas , si , comme je le crains , elle n'était pas de très-bon goût.
îl m'en coûte de le déclarer, le palliatif de l'auteur est insuffisant ; car supposons que la dame soit infidèle , et que le domestique ait vu , de ses propres yeux vu , ce qu'on appelle vu , j'avoue que la supposition est impertinente. Je sais qu'il y a très-peu de femmes infidèles, aujourd'hui moins que jamais ; car voyez comme elles sont sévères à la comédie , et comme elles se courroucent contre la moindre plaisanterie un peu trop gaie. Mais quelque rare que soit l'infidélité conjugale , on convicutira qu'elle; est possible; et si, par hasard, le domestique , voulant tout confier à un ami , s'adressait justement à l'ami qui.... l'idée seule me lait frémir. C'est un casque M. N. n'a point prévu;
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c'est une difficulté qu'il doit résoudre dans une troisième e'dition.
J'attends sa de'cision sur un point aussi important, et alors j'achèverai l'analyse de son livre.