L'USAGE DU MONDE
ou LA POLITESSE , LE TON ET LES MANIÈRES DE LA BONNE COMPAGNIE;
Contenanl les règles nécessaires pour se présenter avantageusement en société et s'y faire honneur; à l'usage de la jeunesse et des personnes des deux sexes de toute condition.
Ce titre seul pourrait être le sujet d'un commentaire fort e'tendu: il apprend d'abord que l'ouvrage contient les règles nécessaires pour se présenter avantageusement en société ; c'est un ordre de l'acheter et de le lire, car il n'y a pas à hésiter sur ce qui est nécessaire: on voit ensuite que ce livre se nomme F Usage du monde à \ usage de la jeunesse, ce qui veut dire sans doute que tout jeune homme qui veut avoir de Vusage, doit faire usage de cet usage, car l'auteur n'a sûrement pas fait ce pléonasme par inadvertance. Le titre nous indique enfin que cette poétique du bon ton est d'un usage fort étendu, car elle est à l'usage de la jeunesse et des personnes des deux sexes de toute condition ; or, il n'est personne, je pense, qui ne soit d'un sexe ou d'une condition quelconque : ainsi ce beau livre peut s'appeler l' Usage du rt tonde, à l'usage de tout le monde.
Je suppose mes lecteurs trop polis et trop bien élevés pour n'avoir pas lu la Civilité puérile et honnête, qui est le manuel de l'adolescence , et qui est imprime'e en caractères semi-gothiques, comme pour indiquer l'ancienneté des excellens préceptes que ce petit livre renferme. Nos bons aïeuxconnaissaientdonc aussi la civilité, et ils avaient leurs belles manières et leur bon ton. J'avoue que leurs usages, à cet égard, nous paraîtraient un peu surannés : le temps a apporté bien du changement dans la grave science du bon ton et du cérémonial. Il fallait qu'un écrivain, profondément versé dansce1tematipre,entreprîtlaréformederancienne Civilité puérile et honnête : c'est ce qu'a fait l'auteur du nouvel ouvrage. Il a d'abord retranché le laol puérile qui se trouvait dans le titre, et qui ne convenait plus à un livre destiné à toutes les personnes de toute condition ; mais dans le texte , il a conservé le puéril sous une acception plus moderne , car il n'a omis aucune des pratiques les plus minutieuses de la politesse. Il semble s'être dit, en composant ce chef-d'œuvre: Ce n'est pas le tout d'être puéril, il faut encore être honnête.
Pour prouver à mes lecteurs que cet ouvrage est bien plus grave et bien plus utile que la Civilité puérile et honnête., je vais transcrire quelquesunes des obseivations importantes et neuves dont fourmille ce livre précieux.
Dans des notes savantes l'auteur nous apprend que les Français étaient beaucoup plus polis autre-
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fois, et qu'ils poussaient le rigorisme de la civilité jusqu'à ne pas se permettre de se couvrir devant le portrait d'une personne de qualité', ni de s'asseoir le dos tourné à ce portrait. Il ajoute que les dames qui entraient chez la reine, ne manquaient pas de faire une belle révérence au lit de cette princesse, quand même la reine n'était ni dans ce lit ni dans la chambre. Parmi les préceptes que nous donne ce formaliste sur l'usage des saluts, il nous recommande surtout de ne jamais dire à une personne de distinction : Couvrez-çous , Monsieur; soyez couvert; mais il faut prendre une circonlocution honnête telle que celle-ci: P^oulez-çous m'en croire P laissons là les cérémonies : couvrons-nous.
Le chapitre qui traite de V emploi des mots., n'est pas moins instructif : il nous défend de joindre le mot Monsieur ou Madame à un autre mot qui puisse faire équivoque, et il confirme la leçon par ces deux exemples bien choisis ; il ne faut pas dire : Ce livre est relié en veau , Monsieur; c'est là une belle jument , Madame.
Voici un excellent conseil donné aux hommes mariés ; lorsqu'un mari parle de sa femme, il doit bien se garder de dire : Ma poule , ma petite femme ; il faut dire : Ma femme, tout uniment. Cette recommandation est suivie d'une autre plus importante : Un mari ne doit jamais faire de petites caresses à sa femme dans une société choisie, et ce serait le comble de V indécence de lui en faire de grandes.
Je regrette bien sincèrement que l'auteur n'ait pas trace' ici une ligne de démarcation, et n'ait pas daigné nous indiquer la nuance qui sépare les grandes et les petites caresses ; celte distinction était nécessaire dans un ouvrage à l'usage fh' la Jeunesse; car, sur ce point, les jeunes gens sont for! sujets à se tromper, (^est vraiment une lacune dans ce livre précieux. En revanche, l'article des bienséances n'en offre pas ; tous les cas y sont prévus, €t les pn'ceptes y ont surtout le piquant de la nouveauté. Nous y apprenons que dans une société de bon ton , il ne faut pas chantonner, sijjler^ tamhominerdes doigts et des pieds, car ce sont de mauvaises habitudes ; il n'est pas non plus du bel usage de se jeter sur un lit, surtout sur celui d'une dame, de s 'y étendre, et de faire ainsi la conversation ; enfin, quand on se trouve dans une compagnie de dames, ou rnérne dans toute compagnie honnête, la décence ne permet pas de quitter son habit, d'ôter sa perruque, de se couper les ongles ou de les nettoyer, ni de se mettre en pantoufles et en robe de chambre. On croit ici que l'auteur a épuivsé la matière ; mais quelques pages plus loin, il semble se reprocher d'avoir oublié quelque chose : car il vous dit cpie quand on est chez une personne de marque, il serait fort indécent de se fouiller dans le nez, et de se gratter (juelque part. V oici encore une de ces petites négligences qui donnent prise à la critique: .se gratter (/uelque part, est une expression trop vague, cl le qucbjur /fart venant
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après le nez, a tout l'air d'une mauvaise plaisanterie : ceci me prouve qu'il n'y a rien de parfait en ce monde, et que le meilleur livre a toujours quelques défauts. Je terminerai mes citations sur les biense'ances, par l'avis que l'auteur donne aux dames de bon ton, de ne pas relever leurs jupes auprès du feu, comme le font trop de femmes.
Le chapitre des visites est plein de recherches curieuses : on y voit que quand on se promène avec une personne supérieure, dans une chambre où il y a un lit, la place du Ut marque le dessus ^ et si la disposition de la chambre s'oppose k cet ordre, il faut se régler sur la porte. Une observation non moins importante, c'est que, quand on est assis près du feu, en bonne compagnie, il ne faut pas cracher sur le feu, ni contre la cheminée, ni faire du bruit avec la pelle et les pincettes : ceci est bon à savoir ; mais la promenade dans la chambre où il y a un lit, me paraît encore plus piquante.
L'auteur ne s'est pas contenté de donner des préceptes de politesse ; il les a , pour ainsi dire , mis en action dans un job dialogue qu'il établit entre une jeune personne et un jeune homme^ Cette scène est pleine d'esprit et de goût, comme on peut s'en convaincre par l'échantillon suivant. Le jeune homme arrive quand la demoiselle, qui a tous les lalens, est occupée à peindre une tempête (circonstance fort commune et fort bien choisie) ; il lui dit : « C'est une tempête ou un port de mer ; »
et la demoiselle repond avec le même esprit : « C'est » une tempête à la vue du porl. » Alors le jeune homme s'écrie : « Voilà qui est très-beau! Ces vaj> gués sont fort bien touchées, fort tendres; » et à ces vagues tendres, il ajoute un compliment digne de figurer dans la comédie des Femmes savantes : « Quoi! mademoiselle, avoir vous-même tant de » douceur, et peindre avec tant de vérité un élé- » ment si furieux! » Je recommande cette scène aux jeunes auteurs dramatiques; ils croiront lire une comédie du bon ton.
Il n'est aucune circonstance de la vie , aucune situation qui ne soit considérée dans cet excellent livre : il apprend comment il faut se conduire chez soi et chez les autres, avec les inférieurs, les égaux, et les supérieurs, à l'église ou au bal, à table ou au jeu, à la ville ou en voyage ; et tous les temps et tous les lieux fournissent à l'auteur des observations fmcs et judicieuses, comme on l'a vu par celles que j'ai rapportées. Elles sont en si grand nombre, et toutes si heureuses, que j'éprouve sans cesse l'embarras du choix. Je crois cependant que je montrerai du goût et du discernement dans la citation suivante : C'est une incivilité de se peigner devant » la personne que l'on considère ; il n'est rnèine » pas honnête de se peigner dans une cuisine, par- » ce qu'il peut voler des cheveux dans les plats. » Mes lecteurs ont sans doute remarqué la délicatesse du mot rnêrne que j'ai cru devoir souligner; et j'espère que dorénavant ils ne feront pas de leur
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cuisine leur cabinet de toilette. Il est de ces choses auxquelles on ne penserait jamais, si des gens d'esprit ne prenaient la peine de nous avertir. Par exemple, qui de nous aurait deviné que, quand on se trouve à un dîner de bonne compagnie , il ne j mit pas rnanger goulûment^ racler les plats ou les assiettes ^ avaler de gros morceaux qui fassent des poches aux joues en mangeant, ronger les os ou les casser pour avoir la moelle^ ni salir sa serviette, comme un torchon de cuisine^ ni enfin se lécher les doigts P N'est-il pas aussi fort important de savoir qu'il ne faut pas , en buvant , faire du bruit avec son gosier, et pousser un grand soupir après avoir bu, se curer les dents avec le couteau ou la fourchette, et prendre ce qui est dans les plats pour en emplir ses poches? Telles sont cependant les neuves et utiles leçons contenues dans cette nouvelle Civilité y qui, quoiqu'adressëe aux personnes des deux sexes, de tout âge et de toute condition, n'en est pas moins puérile et honnête.
CKtriQUE. T. vir. ?,^