FRAGMENS SUR LA MUSIQUE
EXTRAITS DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE, PIIILOSOPIITE , POLITIQUE , HISTOIRE ET MORALE ;
Par le rhainbellan comte d'Escherny.
Une note jointe k ce titre , nous apprend que les Me'langes dont on a extrait ces Fragrnens sur la musique , sont eux-mêmes extraits d'un ouvrage sur le Moi humain , que l'auteur a commencé il y a plus de vingt-cinq ans : ainsi l'article où je rends compte de ces Fragmens est l'extrait d'un troisième extrait; et s'il en est de cette opération en littérature comme des extraits en chimie , si ce n'est qu'un rapprochement de principes , une rectification de substances , une concentration d'esprit, mon extrait doit être excellent.
Fiez-vous donc aux journaux , disent les gens du monde , et vous jugerez tout de travers : les gens du monde ont souvent raison , et les journeaux souvent tort. L'un d'eux , par exemple (le Journal de Paris) , m'a donné une bien fausse idée de ces Fragmens sur la Musique ; au compte qu'il en a rendu , je me suis représenté l'auteur de cette hi'ochure comme l'un de ces enthousiastes ama-
leurs par ton de la musique ultramoritaine , l'aimant ou croyant l'aimer avec tous ses défauts, et renonçant à l'cxercic e de leur esprit et de leur raison pour se livrer sans distraction au plaisir des oreilles; plaisir qui est d'autant plus grand , que l'organe qui le reçoit a plus d'étendue. Je faisais , je l'avoue , une grande injure à M. le comte d'Escherny ; voilàcequec'estque de voir par les yeux d'un autre; on est presque toujours trompe : ainsi je conseille à mes lecteurs de ne point s'en rapporter à ce que je vais dire , et de juger par eux-mêmes ces Fragmens^ où ils trouveront de l'esprit , de l'originalité, de la bizarrerie , et souvent beaucoup de raison.
Je serais fort embarrassé d'exprimer une opinion déterminée sur le mérite de celte brocbure ; la première partie m'y semble si différente de la seconde, que je ne sais comment des idées aussi opposées ont pu se réunir dans le même cerveau. Bien loin de regarder l'auteur comme un amateur aveugle et enthousiaste , je lui ai reconnu d'abord un goût si pur et si raisonnable , que j'allais inscrire son nom avec ceux de l'abbé Arnaud, du P. Martini, de l'abbé Çonti , de D. Eximeno , de Benedetto Marcello , et d'autres qui ont donné sur la musique drnrndl'upie des préceptes si vrais et si sensés. Je lis bien de ne pas céder à ce beau mouvement ; car en continuant à lire , je \is la scène changer entièrement ; des idées étranges succédèrent à celles qui m'avaient paru si justes ; un enthousiasme bizarre pour une singulière rspèec
d'artistes^ se manifesta d'une manière si prononcée , que j'allais inscrire le nom de l'auteur sur une autre liste , lorsque je me rappelai les excellentes ve'rite's contenues dans la première partie de l'ouvrage , et je restai dans ce doute qui est, dit-on , le commencement, et peut-être îa f.n de toute sagesse.
Suivons pas à pas M. d'Escherny dans les diffe'rentes routes qu'il parcourt. Tout le monde convient que le premier progrès vers le beau, est le de'goût pour ce qui est mauvais. Ainsi , en rappe lant ici tout ce que l'auteur n'aime pas en musique, nous devinerons ce qu'il aime , ou du moins ce qu'il doit aimer.
Dès les premières pages il attaque nos éternels récitatifs , et certes je lui en sais bon gré , car il y a bien quarante ans qu'ils m'ennuient ; et si j'ai quelquefois fait semblant de les aimer, c'est que, comme tant d'autres, je voulais avoir l'air de m'entendre à la musique. « Tous ces récitatifs , dit M. d'Es- » cherny, qui ne sont ni parlés ni chantés , et j'y » comprends le récitatif des opéras italiens, je le « demande aux oreilles sensibles et à tous les gens M de goût , y a-t-il quelque chose au monde de » plus ennuyeux , de plus insupportable ? » Si tous ceux qui pensent , à cet égard , coirime M. le comte d'Escherny, s'avisaient de répondre tous à la fois, nous entendrions un beau chorus. On doit remarquer ici que l'auteur n'excepte pas les récitatifs italiens : cela prouve de l'impartialité ; mais il me semble qu'il aurait dû dire : à fortiori.
74 BEAT X- A RTS.
Son Opinion sur la langue française est également remarquable ; il déclare que malgré tous les (l('fauts qu'on lui reproche, elle est encore la plus belle et la plus parfaite des langues mnclenies. " Quant à nos opéras français et italiens , <lit-il plus » bas , je ne crois pas qu'il y ait de la témérité à 1) prononcer que leur constitution est entièrement » vicieuse , et que le genre en est radicalement » mauvais. Je pourrais me borner, pour le prou- » ver, à un seul fait : c'est qu'ils ennuient également » les amateurs de l'intérêt dramatique et de la vraie » déclamation; car on n'y trouve ni l'un ni l'autre. » L'arrêt est mi peu sévère : mais j'ai si peur de le trouver juste, que, selon l'expression de Sedaine , je vais m 'appliquer à n'y point réfléchir.
Voici maintenant une sortie contre le grand Opéra. Je vais me contenter de transcrire sans paraphravSer, et ce sera déjà un assez grand crime que de répéter un pareil blasphème : « Quant à la » musique, ce n'est pas au grand Opéra qu'il faut » la chercher, à moins qu'on n'entende par mu- « sique le bruit, le hacas , les cris, les éclats de » voix, les chants âpres, mordans ou glapissans. » Celte dernière ligne m'a tellement edrayé , que je n'ose transcrire le reste du paragraphe : mes lecteurs devinent ce qu'il peut contenir, car ce début promet beaucoup.
M. le comte d'Escherny n'e.si pas, à beaucoup
près, aussi rigoureux envers l Opéra- Comique
français :i.iAm-i:\ y dit-il, •< suit une bien meilleure
» route ; on y chante inconiparahlemcnt mieux » qu'au grand Opéra, et l'usage de la parole y re'u- )> iiit à la bonne musique l'intérêt dramatique. » Je n'ai garde d'approuver ou de blâmer l'opinion de l'auteur ; si la mienne perce , ce ne sera pas ma faute; je fais ce que je peux pour la retenir : les théâtres sont des puissances qu'il est dangereux d'offenser ; mais je puis au moins faire observer qu'il n'y a pas dans les passages précités de partialité ullramontaine. La justice de M. le comte d'Escherny se fait surtout remarquer, lorsqu'il dit : « Je citerai Garât , à qui j'ai entendu exécuter, » avec une égale perfection , des scènes italiennes , » des récitatifs obligés, suivis de leurs airs adagio j> ou largo. »
Opposons à cette manière d'envisager nos théâtres lyriques , l'opinion de l'auteur sur les opéras italiens : « Maintenant , s'ccrie-t-il , cjue dirons- « nous de V opéra .sma d'Italie? Tout le monde » sait qu'on n'y trompe Y ennui de cinq mortelles « heures , qu'en le transformant en lieu de rendez- » vous , et d'assemblées divisées entre toutes les ji loges , où , au lieu d'écouter , on joue , on boit, j) on mange et l'on fait la conversation : on ne » pose les cartes que pour venir au-devant de la y> loge entendre un récitatif accompagné de deux » ou trois airs ou duos , supérieurement chantés , » mais non joués , par un excellent soprano et une » prima donna. Ces morceaux délicieux appar- » tiennent à un concert bien plus qu'à une tra-
7^^ HE AUX- A RTS.
» gcdie lyrique , d'autant plus que les grands chan- » tcurs ne sont nuUeinent acteurs , et ei oiraicnt » même de'roger et s assimiler à des histrions , » d'en avoir la pensée (sono acadcmico , disent » ces messieurs). » Ce paragraphe nous offre beaucoup de choses dignes d'attention : i" Les cinq mortelles heures d'ennui que l'on doit au channe de l'opéra sérieux italien ; 2° que les morceaux y sont chantes , mais non joués ; 3° que les chanteurs secroiraient déshonoréss'ils avaient l'esprit de comprendre et de bien dire les beaux vers d'Apostolo Zeno ou de INIétastase. Certainement ici la France a l'avantage : d'abord , nous ennuyons moins long-temps: en second lieu, quand nos chanteurs jouent mal , ce n'est point par orgueil , mais tout bonnement parce qu'ils n'en savent pas davantage; et enfin, nousnc connaissons pas de virtuose avSsez impertinent povu' traiter d'histrions les hommes qui ont le talent d'exprimer et de nous faire sentir les nombreuses beautés des Racine et des M obère.
« L'opéra bouffe, ajoute M. d'Escherny, l'o- » péra bouffe , qui a tous les défauts de l'opéra » sérieux, à la longueur près, est encore bien plus » insupportable, parce que le jeu des acteurs n'y >' a ni l'élégance , ni le naturel , ni la noblesse , » ni la franche gaieté des acteurs de l'opéra comi- » que français; qu'il est guindé, ou quelquelois » même ridicule : et qu'enfin ces acteurs ne font » enlciidre ijuc de uiisérabics pièces, auxquelles ou
» ne conçoit pas que des hommes tels que Piccinl, » Gimarosa, Sacchini, Paësiello, Paër, aient voulu » associer leur savante harmonie , et leur sédui- « santé mc'lodie. »
Ce que je viens de transcrire est bien suffisant , je pense , pour prouver que l'auteur n'est point un amateur aveugle , exclusif, qui veut faire l'e'loge de l'Italie aux dépens de la France ; et il est bien complètement absous du reproche injuste qu'on a lui fait da choisir la capitale de la France pour y dénigrer les Français. Il critique chez nous ce qu' il croit y apercevoir de répréhensible , et l'on voit qu'il ne me'nage pas l'amour-propre des Italiens. D'ailleurs , que répondre k un écrivain qui s'exprime ainsi : « Il n'entre dans mes jugemens ni » partialité', ni pre'vention ; je m'abandonne aux » impressions que je reçois ; je les dc'cris : permis à » chacun d'en avoir de différentes, et même d'opw posées ? »
Je vais user amplement de cette permission qu'il mie donne. Autant je lui ai trouvé de goût , d'esprit et de raison , quand il a signalé les vices des scènes lyriques italienne et française , autant il me paraît s'être trompé sur les moyens de corriger çqs défauts. Il y a même une contradiction un peu forte entre la première et la dernière partie de son ouvrage. Là, il faisait remarquer que les airs et duos, en Italie, sont chantés et non joués, que les chanteurs auraient même honte d'y être acteurs; il a fait l'éloge de la grâce , de l'élégance, du na-
7 8 BtAtX-ARTS.
turcl des acteurs de rOpera-Coinique français; il se plaint des misérables pièces que nous donne l'Opéra-Bouffe : tout cela ne (ait-il pas croire que M. le comte d'Escherny voudrait trouver à l'Opéra même de l'esprit, de la raison, ou tout au moins du bon sens? Gomment donc concilier ce désir si juste avec son amour pour le chixnï traçai //e\ pour les airs intercalés dans des scènes qui n'ont, pas été laites pour les recevoir , et sur-tout avec son goût passioimé pour les sopranes ? Il propose de faire un recueil des airs et duos les plus agréables que l'on trouve dans Métastase, avec la musique des plus grands maîtres de chapelle ; de les destiner à l'usage des concerts, et de les imprimer à la suite des scènes françaises avec lesquelles ils auraient de l'analogie; et l'on jouirait alors, dit-il, des deux manières d'imiter la nature et V accent des passions par la musique et par la déclamation.(^nç\c^\c bons, en eux-mêmes, que fussent ces morceaux, ils composeraient , je pense , un tout fort mauvais. Ces espèces de pasticci me rappellent ce dîner où l'on avait réuni dans une seule jatte tous les plats qui auraient dû être servis séparément : l'on ne trouva plus qu'un salmigondis désagréable dans l'union de tant de mets qui , goûtés successivement , devaient être délicieux. Je n'étendrai pas davantage ma pensée ; mais elle se réduit à cette question : I^a musique dramatique doit-elle ressembler a celle de concert? SI elle doit «Hre la même, M. le comte d'Escherny
MUSIQUE. 7g
doit trouver fort bon qu'en Italie les acteurs chantent et ne jouent pas , et fort mauvais que nos chanteurs d'opéra comique s'avisent d'avoir de l'élégance, du naturel et de la déclamation. Si, au contraire , la musique dramatique doit se modeler sur le caractère du drame , des personnages , du sujet , du site , et sur le sentiment , l'esprit , la pensée , exprimés dans les paroles , alors je conseille à M. le comte d Escherny de s'en tenir aux excellentes réflexions qu'il a faites dans la première partie de son ouvrage. A l'égard du chant travaillé, je divise encore mon opinion : s'il n'y a point de musique dramatique , chantez comme 11 vous plaira , pourvu que mon oreille soit satisfaite ; s'il existe une musique dramatique , c'est au compositeur à savoir à quel point il doit orner son chant : tout style (et alors la musique en est un ) est imparfait dès qu'il faut y ajouter.
Quant aux eunuques oxisopranes, la chaleur, l'enthousiasme , la passion même avec lesquels M. d'Escherny en parle , ne sont point concevables. Il va jusqu'à maudire Ganganelli pour avoir défendu ces mutilations : il accuse de sottise ceux qui ont loué cette bonne œuvre du pontife, et peu s'en faut qu'il n'excommunie ce pape pour avoir empêché une mère de spéculer d'une manière aussi cruelle sur le malheur de son enfant , et de dire avec une joie révoltante : Ho fatto la fortuna al ni'io ragazzo. M. d'Escherny avoue qu'il est affreux de mutiler des hommes pour en faire les
8o BEAUX-ARTS.
gardiens des femmes dans un harem ; mais que re'pondrait-il si un bon musulman lui disait : Quoi ! vous approuvez une barbarie souvent inutile, pour vous procurer, ou plutôt pour augmenter un vain plaisir, et vous la trouvez criminelle quand il s'agit de l'amour, qui est la passion la plus impe'rieuse , la plus nécessaire, et de la jalousie, toujours inséparable de l'amour excessif ? Mais M. d'Escheniy n'entend pas raison sur cet article ; il appelle barbares ceux qui veulent empêcher cette barbarie ; il ne parle qu'avec transport de la voix de soprane; voix par excellence , dit-il , qu 'on n 'entendra plus que dans le ciel, si on la supprime sur la terre.
Je ne puis que plaindre ceux qui se sont fait un besoin de cet étrange plaisir, et cependant je vais leur donner un conseil fort raisonnable : si cette mutilation n'est point criminelle , si elle ne fait pas le malheur de ceux qui la subissent , si enfin les amateurs des sopranes ne peuvent exister sans cette noble jouissance , eh bien ! qu'ils fassent un pareil sacrifice , et qu'ils chantent eux-mêmes ; on leur permettra ensuite de faire l'éloge de la méthode.
MUSIQUE. 8l