DES MUSICIENS , ARTISTES ET AMATEURS , MORTS OU VIVANS
Qui se sont illustrés «n une partie quelconque de la Musique et des arts qui y sont relatifs, tels que conipositeurs, éciivains didactiques, théoriciens, poètes, auteurs lyriques, chanteurs, instrumentistes, facteurs, graveurs, imprimeurs de musique, etc.; avec des renseignemens sur les théâtres. Conservatoires et autres établissemens dont cet art est l'objet; précédé d'un sommaire de l'histoire de laMusique;
Par Al. Choron et F. Fayoli.e.
Grâce à M. Choron , nous avons de nouveaux re'gimens de grands hommes. Il n'est plus simplement question de se faire connaître, d'acquérir de la re'putation , d'avoir même de la célébrité , mais le titre de cet ouvrage nous prouve que l'on peut s'illustrer dans une partie quelconque d'un art relatif à la musique ; ainsi nous avons non-seulement d'illustres compositeurs , acteurs ou chanteurs , mais d'illustres graveurs , d'illustres imprimeurs ; et par Vet cœtera, l'auteur veut dire sans doute que nous avons aussi d'illustres faiseurs de cordes de boyaux, et d'illustres garçons qui rangent la musique sur les pupitres. Dans ce Dictionnaire , les vivans même prennent un avant-goût de l'immortalité ; et parmi les anciens , tous sont appelés et tous sont élus. M. Choron est venu pour
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juger les vivans et les morts ; il a sonne la trompette , et douze mille musiciens , secouant la poussière du tombeau , se remontrent à la lumière , et viennent nous demander si leur musique fait du bruit dans le monde.
Jusqu'à présent mes connaissances ont été' trèsbornees sur la biographie musicale , et quand je voulais faire le savant , je citais à tort et à travers , les Durante , Léo , Vinci , Porpora , Scarlati , Piccini , Sacchini , Cimarosa , tous noms moulés par rharmonie ; mais je viens d'acquérir une érudition immense, et j'annonce avec orgueil que la mélodie a répandu ses plus douces faveurs sur MM. Runge, Ruppe , Rust , Ryst , Schwickhardt , Schwachhofer , Staudinger , Woczitza , Schwaegrichen , Schvsrartzkopf, Malachian-Siebeimar, Zolliskofer, Obadiah-Shuttelworth et Gunther-Schwenckenbecher.
Deux réflexions m'affligent cependant quand je songe à la gloire des douze mille grands hommes : d'abord , je les trouve un peu nombreux ; mais , malgré la perfectibilité de la mnémonique, je crains que la postérité n'oublie une demi-douzaine de ces noms illustres ; et il serait bien fâcheux que , dans trois ou quatre siècles, on n'en cllàt plus que onze mille neuf cent quatre-vingt-quatorze.
D'ailleurs , uti grand nombre de ces musiciens fameux portent le même nom. Cette homonymie, toujours désagréable pour les glorieux , est bien plus défavorable encore aux réputations musicales.
En littérature, il reste toujours quelque chose des auteurs me'diocres : on cite de temps en temps une phrase d'un vieux chroniqueur, la réflexion d'un philosophe obscur, une villanelle de Passerat, un quatrain de Cotin , un joli madrigal de Pradon ; mais la plus belle musique ancienne repose en silence dans le fond d'une bibliothèque , où quelques érudils seulement la consultent, la pillent, et ne la chantent pas. 0r, quand on ne porte à la postérité qu'un nom sans titre, il est bien dur de le partager avec des gens qui ne doivent leur célébrité qu'à cette seule ressemblance. N'importe! le nom surnage et l'orgueil est satisfait. Ainsi, nos derniers neveux sauront qu'il a existé trois Gluck , quatre Otto, quatre Berger, quatre Porta, cinq Ritter, cinq Richter, cinq Hasse, cinq Arnold, six Krause, six Wolf, six Koch, sept Faber, sept Mayer, sept Pfeiffer , sept Agricola , huit Martin , neuf Beck , dix Benda , onze Muller, douze Fischer, quinze Bach , et qu'il n'y a qu'un Grétry.
On a reproché à M. Choron de prodiguer la louange ; le reproche est fondé ; mais il fallait ajouter, ce me semble , qu'il y a , dans son Dictionnaire , de nombreux correctifs à la banalité des éloges. Ami des individus , M. Choron est presque toujours ennemi des genres et des espèces ; poli jusqu'à l'adulation envers les particuliers , il lance sur les corporations des traits dignes d'un journaliste. A l'article Martin, par exemple , (m trouve une anecdote satirico -historique ; et il est ici ques-
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tion de M. Martin , artiste du théâtre de l' Opéra- Comique : « La fréquentation des meilleurs chanteurs , ce qu'il avait acquis de connaissances en musique , et son goût naturel , achevèrent de développer son talent : il voulut entrer à l'Opéra comme chanteur ; mais les maîtres de musique de ce théâtre jugèrent (\\\ il n'avait pas assez de creux. Il faut avouer, continue M. Choron , qu'un théâtre est bien à plaindre lorsque' sa constitution l'oblige à repousser des talens tels que celui de M. Marlin. Quels motifs alléguer pour justifier de semblables absurdités ? sera-ce les moyens qu'exige l'étendue de la salle? Mais celles d'Italie sont plus que doubles de celle de l'Académie Royale , et les chanteurs italiens qui chantent toujours à leur aise , s'y font entendre. Il vaut mieux le déclarer ouvertement , c 'est le détestable système d' exécution , le mauvais goût , V habitude des cns , des hurlemens et du bacchanal instrumental , régnant de tout temps à ce théâtre , qui obligent à en éloigner les chanteurs pour y introniser des aboyeurs et des chantres de lutrin. »
Ce n'est pas là , je crois , de la flagornerie ; cependant cherchez lesarticles nominaux des aboyeurs et des chantres de lutrin, vous verrez que , hors de la corporation , et considérés comme particuliers , ils reçoivent une énorme dose d'éloges , et M. Choron leur prodigue l'encens comme s'il avait à sa disposition toutes les plantes tharif^res de l'Arabie.
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Ce n'est pas seulement relativement à l'Opéra que M. Choron établit une si grande différence entre le corps et les membres, le Conservatoire de Musique reçoit aussi des apostrophes vigoureuses , tandis que tous les artistes de cet établissement sont loués avec une aménité tout-à-fait libérale. Yoici un trait anecdotique de l'article Martini :
« En l'an VI , le directoire le nomma l'un des cinq inspecteurs de l'enseignement au Conservatoire de Musique , place qui le mit à même d'encourager les jeunes élèves. Mais son talent, ni celui de MM. Grétry et M.on&\§ny n'e'tant plus à l'ordre dujour, il fut réformé avec M. Monsigny. M. Grétry avait déjà donné sa démission. » Ainsi les Grétry, les Monsigny, les Martini , n avaient pas assez de creux, et pour se consoler sans doute , ils ont prié M. Martin de chanter leur mauvaise musique. On voit par ces deux anecdotes que , semblable au Philinte du Glorieux , M. Choron fait beaucoup de salutations , et sait tirer l'épée quand il le faut.
M. Choron a une telle antipathie pour tout ce qui est collectif, que les corps de doctrine musicale , les traités d'harmonie , ouvrages didactiques et réunions de principes , sont vivement critiqués dans son Dictionnaire. Le P. Mersenne , dit -il , a publié une Harmonie universelle en un énorme volume in-folio , où il traite de toutes les parties théoriques et pratiques de l'art, selon les idées que l'on avait en France de son temps , et où il donne une très- mince idée de sa propre instruction.
Le traite du P. Martini, intitulo Saggio fundainentnle praiico di contra-punto, est pris en grande partie dans les Œuvres de Constantin Porta , et de Patescrina. L'harmonie de Ptamcau,surcharge'e (le dissonances , convient peu au style dramatique ;. sa facture est fort incorrecte ; il est , en ce point , très-inférieur à Lalande, à Campra, à Bemier et à CIcrambault. Quant à son traite de la basse fondamentale , qui est expose avec beaucoup d'obscurité', et une prof usion fatigante de démonstrations géométriques , voici une petite anecdote qui égaiera un peu cette matière sérieuse : « M. de Boisgclon, ami de Rameau , le mena un soir d'été auprès d'un marais où une multitude de grenouilles coassaient, P»ameau n'y put tenir et voulut s'en nller: mais M. de Boisgelon le retint un moment et lui dit : Mon ami , (C chant de grenouilles est dans la nature aussi bien que votre basse fondamentale. »
Fiez-vous donc aux réputations! Ce Rameau qui a si laboneusemcnt écrit sur son art (du moins on le croit), s'est constamment servi de la plume du P. Castel ; et le fameux Tartini , qui ne savait pas même V arithmétique , n'a fait que prêter son nom au père Colombo , et cependant l'Europe a retenti des profonds calculs de Tartini et de Rameau. L'abbé Roussier, ardent prôneur de la basse fondamentale, a bien écrit lui-même : mais il ne savait pas la musique , il ('tait également étranger à la physique cl à la géométrie ; et, sachant à peine les
quatre règles de l'arithme'lique , il a entassé des calculs puérils pour soutenir des systèmes absurdes. De tout ce qu'avance M. Choron , et qu'il développe dans différens articles , on peut conclure que la partie didactique de la musique n'a été traitée jusqu'à présent que par des musiciens qui ne savaient pas l'A B C , et par des gens de lettres qui ne connaissaient pas la gamme. Ne nous étonnons donc plus si l'on dispute tant sur cet art , et s'il y a si peu d'accord entre les maîtres d'harmonie.
Ce Dictionnaire contient un grand nombre d'historiettes amusantes, plaisantes et même gaillardes. J'indiquerai seulement celle de mademoiselle Maupin, actrice de l'Opéra, qui se battait comme le chevalier d'Eon , et qui enlevait les filles des couvens : celle de Piccini , avec un colonel russe , qui aimait la musique à fracas ; la guerre entre le plainchant et la musique , décrite comiquement à l'article Sébastiani ; l'aventure extraordinaire et tragique dont Stradella fut la victime : on ne trouve nulle part un exemple de vengeance plus atroce et plus longuement méditée ; l'anecdote plus que bouffonne rapportée à l'article Sonetti ; et une notice extrêmement agréable sur le célèbre Viotti et sur son excessive sensibilité.
En général, cet ouvrage, utile pour les amateurs de la littérature musicale , est en même temps curieux pour les gens du monde. Je ne garantis le peu que j'en ai extrait que sur la foi de M. Choron : tout journal doit tribut au malin : je n'ai fait que
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rrpëter ce qu'a dit l'auteur; et quand il a publié toutes ces petites anecdotes satiriques , il n'avait pas sans doute l'intention qu'elles restassent secrètes. Je finirai par cette observation : Chaque article présente la liste des œuvres musicales du compositeur; ces listes sont ordinairement si lonii;ues, et les œuvres de musique sont si volumineux, que si l'on entassait dans une vaste plaine , près de Paris , toutes les partitions , parties séparées , e;randes et petites feuilles dont on trouve les titres dans ce Dictionnaire, on verrait s'élever une montagne près de laquelle le mont Yaléricn s'humilierait, comme les maisons de l'Estrapade près du dôme de Sainte -Geneviève.
GRETPvY EN FAMILLE,
ou ANECDOTES LITTERAIRES ET MUSICALES RELATIVES A CE CÉLÈBRE COMPOSITEUR;
Rédigées el publiées par A. GrÉTRY neyeu , membre associé du Muséum de Francfort, de l'AtheDée de Vaucluse, de la Suciélé d'Emulation de Liège, etc.
Le nom de (irclry fait presque tout le mérite de cette brochure. Des anecdotes peu intéressantes , des mots peu saillans , cent cinquante page**