‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 8 sur 59 · GRÉTRY EN FAMILLE · texte numérisé non relu

GRÉTRY EN FAMILLE

entières copiées dans l'ouvrage du compositeur , tout cela n'a pas coûté beaucoup d'efforts à l'associé du Muséum de Francfort, de l'Athénée de Vaucluse , de la Société de Liège , et des et cœtera , qui promettaient quelques particularités plus neuves et plus piquantes sur l'artiste que nous regrettons , et que personne ne fera oublier. Les Essais de Grétry sur la Musique sont connus de tout le monde : ce n'était pas la peine d'en copier une partie pour la vendre deux fois aux lecteurs , et pour en diminuer le mérite en la détachant du tout qui était indivisible. Les anecdotes n'ont de prix qu'autant qu'elles caractérisent un personnage célèbre, et qu'elles offrent de l'originalité ou de l'intérêt. Grétry n'était pas un diseur de bons mots; dans la conversation, il lui échappait souvent des phrases pleines de sens et de justesse , des traits fins et même malins , d'autant plus agréables qu'ils contrastaient avec son air simple et sa figure de bonhomme ; mais la plupart de ces mots, séparés des circonstances qui les avaient inspirés , ne donnent qu'une idée fort incomplète de l'esprit de ce compositeur , qui cependant eut tant d'esprit : quelques-uns même nuiraient plutôt à sa réputation , si un mort était responsable des tristes spéculations d'un héritier. M. Grétry neveu, par respect pour le beau nom qu'il porte, aurait dû confier la gloire de son oncle auxcharmans ouvrages qu'il nous laisse , et dont le moindre vaut mieux que toutes les anecdotes recueillies avec si

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peu OU plutôt avec tant de soins. La pompe funèbre de Grëtry était une véritable apothéose : on avait fait un dieu du moderne Amphion, et M. son neveu a la maladresse de nous apprendre que Grétry n'était qu'un homme. Laissons donc là ces anecdotes, et parlons de l'admirable talent dont il nous a laissé de si précieux gages.

Le croirait-on? Ce talent, qui, pendant tant d'années , avait brillé avec tant d'éclat et de bonheur, fut oublié, méconnu, presque méprisé. Une révolution violente s'était opérée dans l'empire de la musique , à l'époque même où une révolution bien plus déplorable mettait la France en deuil et menaçait l'Europe. Des musiciens, fiers de posséder toutes les richesses de l'harmonie et d'en avoir exagéré la puissance , introduisirent un système qui des écoles passa bientôt sur nos théâtres lyriques. Les chants mélodieux, la déclamation vraie , l'esprit de la scène , disparurent de nos drames ; l'harmonie avec tout son cortège , les modulations recherchées et fréquentes , toute l'artillerie de l'oichestre leur succédèrent. Le danger était d'autant plus grand , que les novateurs avaient plus de mérite. Plus sages d'abord et plus sobres d'effets, ils craignirent, dans les commencemens , d'effrayer le goût et les oreilles. Leurs succès les rendirent plus audacieux ; ils franchirent toutes les bornes , et leurs imitateurs poussèrent l'exagération jusqu'à la folie. Dès-lors les compositions musicales furent partngc'cs en deux clavSses :

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on distingua la grande et la petite musique. On comprenait dans la grande tout ce qui était vigoureux et terrible ; on nomma petite musique celle qui n'avait que du chant, delà grâce, de l'esprit et de la ve'rité. Ce public, qui ne se trompe jamais, ce public qui jadis avait dédaigné Athalle et sifflé le Misanthrope , se déclara pour la grosse musique. La touchante mélodie de M. Monsigny , le chant si vrai , si varié de Grétry , ne furent plus pour les oreilles blasées que le son d'une serinette. Bientôt les ouvrages qui nous charmèrent depuis potre enfance , furent ignominieusement chassés du répertoire; les noms de Monsigny et de Grétry furent rayés de la liste des musiciens ; les colosses d'Encelade et de Briarée remplacèrent les statues de Vénus et d'Apollon, et les nouveaux Titans chassèrent de l'Olympe musical les dieux qui avaient régné avec tant de douceur. La révolution se fit de fond en comble : au lieu d'être un art gracieux , la musique devint une science assourdissante ; les pièces qui avaient fait nos délices furent méprisées ; Ze'mire et Azor ne parut plus qu'un conte de bonne femme propre à endormir les enfans-; et de tous les chefs-d'œuvre de Grétry , la seule Fausse Magie osait se faire entendre à longs intervalles, au milieu du bouleversement et du fracas universel.

Il arriva ce que les nouveaux Tyrtées auraient dû prévoir. La continuité des effets en affaiblit la puissiance ; l'habitude des grandes émotions nous

y rend insensible. Quand la musique savamment bruyante eut ëpuisë les ressources de l'airain et des doubles cordes , quand elle eut atteint le plus haut période des calculs algébriques , elle cessa d'e'tonner; et dès qu'elle n'étonna plus, son prestige s'e'vanouit.

Les come'dlens commencèrent à s'apercevoir que les calculs de leur caissier ne s'accordaient pas avec ceux des harmonistes. Ils se souvinrent de cette petite musique qui avait produit de grandes recettes , et ils songèrent à étayer les murs de leur théâtre ébranlé par les vigoureux assauts des instrumens à vent. Ils montèrent sur leur donjon , et, armés du télescope , ils cherchèrent dans le ciel musical cet astre bienfaisant qui avait été éclipsé par d'effrayans météores ; ils virent qu'il brillait encore d'un assez doux éclat , et ils se replacèrent sous son influence : Grétry reparut.

Les peuples qui vivent près des grandes cataractes ne parlent ni plus haut ni plus fort que ceux qui habitent les vallées silencieuses. L'habitude du bruit lait qu'il saisissent les moindres nuances de la parole , malgré le fracas des torrens : de même le public, aguerri contre les bordées de la science, entendit très-bien une voix juste et agréable , malgré les mugissemcni; des torrens harmoniques.

On crut voir Grétry pour la première fois : on fut étonné de trouver tant de fraîcheur à cette musique qu'on avait reléguée parmi les antiquailles ; on sentit le prix de cette déclamation toujours

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juste , toujours spirituelle et toujours chantante ; on appre'cia cette fe'condité qui sait toujours trouver de nouvelles couleurs pour de nouveaux sujets; on admira ce génie qui ne se répète jamais , ni dans les moyens qu'il emploie , ni dans les effets qu'il produit ; on reconnut que , s'il n'avait pas la haute science , il avait au suprême degré la science de plaire, qui est quelque chose dans les arts d'agrémens. Son orchestre , accuse de pauvreté, parut riche en intentions dramatiques et en chants heureux ; on avoua qu'il ne manquait pas même de vigueur, puisqu'il avait produit les émotions les plus vives avec les moyens les plus simples , et même en se privant des instrumens les plus retentissans; on ne douta plus que Grétry n'eût résolu le problême qui consiste à déclamer avec le plus de vérité , sans cesser d'être mélodieux, ou à chanter le plus agréablement possible sans blesser la déclamation.

Tout le répertoire de Grétry se déroulade nouveau sur le théâtre lyrique , et la contre-révolution fut achevée. Ce changement opéré dans l'opinion publique , força les détracteurs de Grétry à changer de langage : il était curieux de les entendre chanter les louanges de celui qu'ils avaient couvert de mépris. Leur exagération les faisait reconnaître : c'était une véritable expiation; mais dans quelques-uns la physionomie n'était pas en harmonie avec le ton des éloges ; le dépit et la contrainte faisaient un singulier contraste avec la pompe des paroles ; et , cette fois surtout , on crut voir

le Diable que Dieu force à loue?' les Saints. Les écoliers dont je parle jouèrent très- bien leur rôle aux funérailles du maître : ils s'arrangèrent pour être affligés , ils modulèrent le cantique , et montèrent leur enthousiasme sur toutes les clefs de la musique. Ils firent un d\eu de ce pauvre musicien; et je ne suis pas surpris de cette apothéose : ils aimaient mieux voir Grétry dans le ciel que sur la terre.

Tous les gens de lettres savent qu'il existe des incorrections et même de grosses fautes dans les ouvrages de nos meilleurs auteurs. Dans Molière et dans Pvegnard , on trouve de temps en temps une faute de langue, une césure boiteuse, un vers rocailleux, un enjambement désagréable; et Piacine , le plus parfait de nos poètes , n'en est pas tout-à-fait exempt ; cependant , ces taches n'obscurcissent pas l'éclat dont brillent nos chefsd'œuvre , et ne diminuent point notre admiration pour ces grands écrivains. Pourquoi donc les puristes en musique se sont-ils tant récriés sur les fautes d'harmonie qu'ils ont si bien cherchées dans les partitions de GréJry , et pourquoi ces fautes leur ont-ils fermé les yeux sur les beautés admirables qui les racliètent avec usure ? Je crois avoir trouvé la raison de cette différence.

Quand un jeune homme se consacre à la poésie, on lui présente d'abord les préceptes dans toute leur sévérité. Les règles gc'nérales sont inflexibles : le vers doit toujours être harmonieux, élégant,

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