‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 15 sur 117 · CHAULIEU · texte numérisé non relu

CHAULIEU

Digne de plus de vie et de plus de fortune.

VOLTAIRE

Digne de plus de vie et d'un autre destin.

RACINE

Du ministère saint tour-à-tour honorées.

VOLTAIRE

Du ministère saint par Dieu même honorée.

RACINE

De tout ce vain amas de superstitions

VOLTAIRE

Et d'un antique amas de superstitions

RACINE

D'un geste menaçant, d'un œil brûlant de rage.

VOLTAIRE

D'un bras déterminé , d'un œil brûlant de rage.

RACINE

Prenant son diadème ,

Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même.

VOLTAIRE

Prenant son diadème ,

Sur le front du vainqueur il le posa lui-même.

On va dire sans doute que ces vers ne se ressemblent pas parfaitement, que il l'a posé et il le posa sont des tournures fort différentes chez Restaut , chez ^Wailly, et même chez Domergue. Je l'avoue ; je sais que blanc bonnet et bonnet blanc ne sont pas tout - à - fait la même chose : je propose donc à M. Etienne une variante qui va le faire triompher de tous ses ennemis. Au lieu de dire :

Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?

Vous sauriez qu'aujourd'hui c'est le premier du mois;

qu'il écrive :

Lisez-vous quelquefois dans le calendrier? Vous sauriez que du mois ce jour est le premier.

et les amis de Conaxa s'écrieront dans leur style habituel : voilà deux fiers vers ; le jeune homme ira loin. Continuons.

L'insatiable Voltaire ne s'est pas contenté de voler les riches , il a dépouillé des pauvres du peu de biens qui leur restait. Cotin , l'ignoble Cotin pouvait montrer ce beau vers à la postérité :

Il arrachait la foudre à l'aigle des Césars; Voltaire le gâte en disant :

Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars.

On lisait dans le père Lemoine :

. . Cette nue embrasée

Qui ravit autrefois le maître d'Elysée.

Voltaire dit:

. . ' Cette nue embrasée

Qui dérobant aux yeux le maître d'Elysée , etc.

Et cet autre vers :

Et vous apprendre à vaincre ou du moins à mourir.

Vous croyez qu'il est tout entier de Voltaire! Eh! non, le bienheureux Scudéry avait écrit déjà :

Allons chercher à vaincre ou du moins à mourir. Le gouverneur du château d'If avait dit encore :

Sous leurs coups redoublés les casques étincellent. Voltaire y a fait ce changement notable :

Sous leurs coups redoublés leur cuirasse étincelle.

Je viens de transcrire à peu près la moitié des emprunts que M. Clément a remarqués dans la seule

Henriade; et, je le répète, il ne reproche à Voltaire que ceux où il change pour affaiblir. Mais voici un plagiat bien plus plaisant que tous ceux dont il a été question jusqu'ici.

On s'est beaucoup moqué de Sedaine quand il a fait dire à son Déserteur :

Chaque minute , chaque pas , Ne mène-t-il pas au trépas?

Sedaine pouvait bien se moquer des moqueurs en leur citant ce vers de Voltaire :

L'instant où nous naissons est un pas vers la mort.

Et ne croyez pas que Voltaire l'ai dit le premier. Rousseau avait écrit :

Le premier moment de la vie Est le premier pas vers la mort.

Et Rousseau n'était pas l'inventeur. Thomas Corneille réclame la priorité pour ce vers :

Chaque instant de la vie est un pas vers la mort.

Mais Roileau , qui le croirait ? Ce régent du Parnasse , ce poète cent fois plus méchant qu'un journaliste , a fait au dur Chapelain l'honneur de le voler.

CHAPELAIN

On quitte alors le temple , et l'innombrable foule Par le triple portail avec peine s'écoule.

BOILEAU

Aussitôt on se lève , et l'assemblée en foule Avec un bruit confus par les portes s'écoule.

CHAPELAIN

L'infortuné guerrier, contre ce double orage , Vainement dans son sein recherche du courage.

BOILEAU

Le chantre , qui de loin voit approcher l'orage , Dans son cœur éperdu cherche en vain du courage.

CHAPELAIN

Chinon baisse , décroît,

S'éloigne , se blanchit , s'efface et disparoît.

BCILEAU.

Sous leurs pas diligens le chemin disparoît , Et le pilier loin d'eux déjà baisse et décroît.

Le même Boileati ne s'est pas fait de scrupule de prendre des expressions neuves et poétiques dans les auteurs les plus obscurs ; par exemple dans ce vers :

Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ,

Il imite Théophile qui avait dit :

Bacchus riant dans le cristal.

Je demande à tout homme de goût si une pareille expression n'est pas plus remarquable que vingt vers insignifians tels que

Vous trouverez bon feu , bon lit et bonne table.

Et ajoutons que Bacchus riant est une image plus juste que le vin qui rit.

Il me semble entendre les amis de Conaxa qui me crient : vous nous ennuyez. Messieurs , je n'en doute pas ; mais voilà deux mortels mois que

vous ennuyez le public avec vos sottises contre M. Etienne ; et il n'y a rien de plus juste que la loi du talion. Quaut aux personnes qui ont eu la faiblesse de vous croire , il n'y a pas grand mal de les ennuyer une bonne fois afin qu elles s'en souviennent, et qu'elles ne chicanent plus les hommes d'un talent distingue pour dix vers communs qu'ils empruntent , quand ils font les bons vers par centaines.

Cependant rassurez- vous , je vais bientôt terminer mes citations , et pour ménager votre sensibilité je ne les tirerai que de l'Iphigénie et de la Phèdre de Racine : si vous y prenez goût , nous examinerons dans la suite les autres pièces.

Rien n'étonne plus dans un poète que de le voir employer heureusement des expressions qui semblaient incompatibles avec la poe'sie ; et une seule de ces expressions a souvent plus de prix que plusieurs vers, parce qu'elle est une véritable invention. Je ne sais, par exemple, si un poète tragique oserait dire aspirer à descendre , opposition que Corneille a trouvée. Par la même raison , le mot chatouiller qui paraît si peu noble , et que Ptacine a su ennoblir, semble appartenir exclusivement à l'auteur d'Iphigénie. L'employer aujourd'hui serait sans doute un grand crime , puisque ce mot est si remarquable, et que nos auteurs sont si honnêtes gens. Racine cependant n'a pas été si scrupuleux ; cette expression qui est devenue son bien , il l'a dérobée à Corneille.

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