PRADON
De ses longs beuglemens les rochers retentissent , Jusqu'au fond des forêts les cavernes gémissent ; Dans la vague écumante il nage en bondissant, Et le flot irrité le suit en mugissant.
Tel de nos poètes qui rit du pauvre Pradon , n'a jamais fait quatre vers semblables à ceux-ci.
J'ai dit que je ne citerais rien de Molière , parce que personne ne conteste ses plagiats; cependant je reçois des lettres où l'on me presse de démontrer
que le grand homme a été aussi le plus grand des pillards, ce qui , comme on sait , nuit beaucoup à sa réputation. Entre autres personnes, M. G. Henri me fournit une multitude de citations, connues pour la plupart, mais dont le rapprochement étonne. Si la lettre de M. Henri n'était pas un peu longue, je me ferais un plaisir de la copier, par égard pour un zèle si louable dans un temps où tant de braves se réunissent à la foule pour attaquer un seul homme. Je vais seulement rassembler les principaux traits de cette lettre.
Molière doit sa dispute de Trissotin et de Vadius à Saint- Evremont ; à Cyrano de Bergerac la fameuse scène des Fourberies de Scapin ; au Pédant joué du même auteur, sa Comtesse d'JEscarbagnas ; à Rotrou, des traits saillans de son Amphylrion.
ROTROU
Point, point d'Amphytrion où l'on ne dîne pas.
MOLIÈRE
Le véritable Amphytrion, etc.
ROTROU
J'étais chez nous long-temps avant que d'arriver.
MOLIÈRE
Et j'étais chez vous, je vous jure , Avant que je fusse arrivé.
ROTROU
{Amphytrion.) Et qui t'en a chassé?
{Sosie. ) Moi , ne vous dis-je pas ?
Moi que j'ai rencontré , moi qui suis sur la porte , Moi qui me suis moi-même ajusté de la sorte , Moi qui me suis chargé d'une grêle de coups , Ce moi qui m'a parlé , ce moi qui suis chez vous.
MOLIÈRE
Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi, Ce moi qui s'est de force emparé de la porte , Ce moi qui m'a fait fder doux ,
Enfin ce moi qui suis chez vous, Ce moi qui veut être mon maître , Ce moi qui m'a roué de coups.
Voici des imitations plus modernes : Marivaux a pris ses Jeux de V amour et du hasard dans i\Epreuve réciproque d'Alain ; Poinsinet , son Cercle dans les Mœurs du temps deSaurin; Coliin-d'Harleville , son P^ieux Célibataire, non pas dans la Gouvernante d' Avisse , dit M. Henri , mais dans le T^ieux Garçon de Dubuisson ; Le Grand , son Aveugle clair-voyant, dans Y Aveugle clair-voyant des frères de Brosse ; et si Ton s'occupait des plagiats plus modernes encore , quelle liste, bon Dieu! Celle des maîtresses de don Juan ne serait rien en comparaison.
J'ai cité des imations de pièces , des imitations de scènes, des emprunts à' expressions saillantes, de tournures de vers en tout genre. Dans cet océan de plagiats , quelle figure , je le demande , font les dix vers prosaïques, tant reprochés à M. Etienne , et disséminés dans les deux mille qui composent la comédie des Deux Gendres ? Un anonyme m'é-
crit avec un grand sérieux que M. Etienne n'a pas pris dix vers , niais quinze! Eh bien! soit, quinze; veut- on qu'il y en ait vingt? Je le veux aussi ; sur deux mille, cela fera juste un pour cent; c'est un compte qu'entendront très-bien certains ennemis de l'auteur : et quel est le poète vivant , quel est même l'académicien qui puisse dire avec assurance : les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de mes vers sont bien à moi?