‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 19 sur 117 · QUESTION MORALE · texte numérisé non relu

QUESTION MORALE

Je reçois tous les jours des lettres anonymes*; on me croira facilement quand je dirai qu'elles ne sont pas toutes fort polies. Quelques-unes cependant m'ont étonné par la modération qui y règne. Pourquoi ne pas signer ce que l'on peut avouer sans rougir? Je ne parlerais point de ces lettres , si l'on ne m'y faisait pas le reproche d'avoir été peu modeste, en annonçant la fin de ce ridicule procès. Comment a-t-on pu se méprendre sur le sens de mes expressions ? Ai -je dit que je terminerais tous les procès que l'on peut intenter à M. Etienne ; que je ferais cesser toutes les injures ; que j'apaiserais toutes les querelles? J'ai parlé des Deux Gendres et de Conaxa, voilà tout. Si j'ai prouvé que M. Etienne n'a point trompé le public en disant qu'il ne connaissait pas le manuscrit intitulé Conaxa ; si je prouve ensuite que M. Le Brun Tossa mérite seul le reproche de déloyauté qu'il adresse à M. Etienne , je me serai acquitté de ma promesse , et j'aurai terminé ce procès, sans me mêler dans les autres différends qui peuvent s'élever par la suite. Je n'ai pas besoin de modestie pour affirmer que deux et deux font quatre ; eh bien! la honte de M. Le Brun Tossa sera aussi évidente que cette proposition arithmétique.

On attribue généralement aux succès de M. Etienne la haine furieuse dont il est l'objet.

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Ses succès, son bonheur y entrent pour beaucoup sans doute ; mais les pamphlets et les lettres anonymes m'ont révélé une cause bien plus certaine et bien plus agissante. C'est la place de rédacteur en chef du Journal de V Empire qui vaut à M.Etienne cette haine implacable et ce torrent d'injures. Ses ennemis se sont persuadés qu'il pouvait à son gré faire distribuer le blâme ou la louange ; qu'il peut diriger, selon son caprice, la conscience et le goût des autres rédacteurs ; qu'il peut commander des articles critiques ou favorables. Jamais on n'imagina rien de plus faux. Un M. Bouvet a la naïveté d'adresser publiquement cette phrase à M. Etienne : « Vous l'avez bien mérité, et pour » Y insouciance et pour la partialité que vous avez » montrées dans mes querelles avec Dussault. » Tâchez , si vous le pouvez , de concilier la partialité avec X insouciance ; voyez si les ennemis de M. Etienne sont insoucians. Eh bien! c'est pour dire une pareille absurdité que l'on fait circuler une brochure. On m'écrit a moi : « On vous par- » donne vos méchancetés dans le Journal de l'Era- » pire , parce qu'on sait que vous obéissez à » M. Etienne. » Ces messieurs ont trop bonne opinion de mon caractère ; il n'a pas tant de docilité : et s'ils refusent de m'en croire , quand je dis que M. Etienne est incapable de donner de pareils ordres, il est au moins bien sûr que je ne les recevrais pas.

N'est-ce que depuis la nomination de M.Etienne

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que l'on déclame contre le journal de l'Empire? Autrefois M. Dussault avait-il toujours l'encensoir à la main ? Les mauvais écrivains le regardaientils comme leur protecteur? Le Journal de l'Empire a-t-il jamais passé pour être doucereux?

Qu'on cesse donc d'attribuer à M. Etienne un pouvoir et une intention qu'il n'a pas ; et occupons-nous enfin des fameuses révélations de son très- cher ami.

On se demande quelle a été l'intention de M. Le Brun Tossa, ce qu'il a voulu prouver, quel a été son but en publiant sa brochure. Il dit qu'il figure bien malgré lui dans ce procès ; quelle puissance Ta forcé d'y entrer? Ce n'est pas moi du moins qui lui en fais le reproche ; je lui ai de grandes obligations ; il a considérablement allégé ma tâche: sans les aveux de ce nouvel ennemi, bien des personnes seraient restées dans le doute. Il dit qu'il n'a point reçu d'argent ; et il le répète avec une affectation qui a tout l'air du regret. M. Etienne est en effet bien ingrat, car s'il n'a pas dû payer le manuscrit de M. Le Brun, il devrait au moins payer sa brochure. M. Le Brun affirme qu'il n'a pas travaillé aux Deux Gendres : eh! bon dieu ! son innocence, à cet égard , est bien évidente; j'ai sous les yeux quelques-uns de ses ouvrages ; ils suffisent pour l'absoudre de toute comparaison avec M. Etienne. Est-ce pour éloigner un pareil soupçon que M. Le Brun Tossa se croit obligé de déshonorer son ancien ami, qu'il l'ac-

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cuse d'avoir commis un faux , d' avoir falsifié une lettre? Ici je prie le lecteur de me prêter toute son attention ; voici véritablement la fin de ce procès. M. Le Brun Tossa devait s'associer à M. Etienne pour faire avec lui la comédie des Deux Gendres. Il rompit , comme il l'avoue , la société avant d'avoir travaillé à la pièce. M. Etienne devait donc exiger de lui une reconnaissance, un titre par lequel il fût bien démontré que M. Le Brun Tossa n'avait aucune part à la paternité, ni à la propriété de l'ouvrage. La date d'un pareil écrit était fort indifférente , pourvu qu'il constatât la non propriété de M. Le Brun. M. Etienne avait le droit, et, par un esprit prophétique , il a eu la précaution d'exiger que cette déclaration fût conçue dans les termes les moins équivoques. Il a pu, il a dû dire : On croit que nous avons travaillé ensemble , vous y avez renoncé , donnez-moi une reconnaissance par laquelle il soit prouve que j'ai fait seul l'ouvrage, et qu'il m'appartient tout entier..

M. Le Brun Tossa dit qu'il a eu la complaisance d'écrire et de signer cette lettre ; que M. Etienne ne l'a imprimée qu'après l'avoir altérée ; mais il ne dit pas qu'à cette lettre il avait joint le billet que je vais transcrire. Je préviens le lecteur que , dans ce billet et dans les lettres suivantes, je soulignerai des expressions utiles , qui ne sont point soulignées dans l'original.

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Billet dé M. Le Brun Tossa. ( Sans (laie. )

« Voyez , mon ami , si cela vous convient. Dans le cas où vous jugeriez à propos de faire des changemens notables , je ne vous demande qu'à les connaître avant le public. Vous êtes trop bon pour me refuser cette petite satisfaction.

» Plaisanterie à part , changez, , conservez , je vous en laisse le maître. Il ne tenait qu'à vous d'avoir beaucoup plus tôt cette preuve de mon entier dévouement à vos intérêts. Les commères *** et autres ne prévaudront pas contre mon imperturbable loyauté, Je ne tourmente, en vous donnant celte lettre, ni ma conscience ni mon coeur.

» Votre domestique ne m'a point apporte la préface annoncée ; je présume que vous ne l'avez pas faite encore. »

Ce billet n'est signé que par trois initiales ; mais il est entièrement de la main de M. Le Brun Tossa , et de la même écriture que ses lettres qui sont bien signées, et que l'on trouvera, avec le billet , chez Ms Grelet , notaire , rue Basse-d'Orléans.

M. Etienne avait donc , par ce billet, la permission de changer ou de conserver, dans la lettre , tout ce qu'il voudrait, et le droit d'y choisir les expressions qui constatassent le mieux qu'il est possible son entière propriété de la comédie des Deux Gendres. Si cette lettre avait été une ruse , une supercherie convenue , M. Le Brun Tossa parlerait-il

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de son imperturbable loyauté? si elle avait été un mensonge , dirait-il qu'il ne tourmente, en la donnant , NI SA CONSCIENCE NI SON COEUR ? enfin , dans ses indignes révélations mêmes , il dit que cette lettre n'énonce rien de faux.

Mais quelle a été la conduite de M. Etienne pour mériter l'infamie dont son cher ami cherche à le couvrir? Ces mots .plaisanterie à part, changez, conservez, je vous en laisse le maître, le dispensaient de toute communication ultérieure ; cependant il renvoie à M. Le Brun Tossa cette lettre et sa préface , toutes deux imprimées , en épreuves, pour les soumettre à son approbation définitive, par égard pour l'ancienne association; et M. Le Brun Tossa lui répond la lettre suivante, où je souligne également les mots qui feront apprécier sa conscience et son cœur.

Lettre de M. Le Brun 2 "os sa.

Paris, le 10 décembre 1811.

» Je vous remercie, mon très-cher ami, de votre communication , et vous renvoie tous les matériaux. Je trouve cette préface bien convenable, et quant à ma lettre, je vois que vous n'avez fait que les changemens exigés pour que l'ensemble soit coordonné. »

» Je désirerais cependant qu'à cette phrase , et surtout (1) écrire, envers, une comédie , vous ajou-

(1) Ces mots sonl soulignés dans l'original.

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tassiez du haut genre. Une pièce peut être du haut genre en trois actes comme en cinq ; il n'y aurait rien là de contradictoire avec votre narration.

» Je vous prie aussi de soigner la phrase italienne de la fin ; elle est barbarement imprimée.

» Je ne sais quelle espèce et quel nombre de sottises on me prête , mais sans doute que ma lettre clora le bec aux corbeaux , oies et grenouilles qui font tant de bruit. Attendu que ma franchise, peut-être un peu brusque, m'a de tout temps valu de nombreux ennemis , si quelqu'un d'eux allait se cacher derrière un journaliste pour m'adresser des camouflets, dans cette circonstance je dois compter assez sur votre amitié pour m'épargner la peine d'écrivasser dans les journaux, et de perdre à répondre un temps dont je ne suis pas tout-à-fait le maître.

» Adieu, mon très-cher ami; j'irai vous voir

dans quelques jours , si le temps et mes nerfs y

consentent.

Signé Le Brun Tossa. »

Et c'est après avoir laissé la liberté de changer, et c'est après avoir approuvé les changemens, qu'il fait cet odieux scandale , qu'il imprime une infâme calomnie , et qu'il choisit pour publier ce mensonge le moment où son ancien ami est l'objet de tant de haine et de persécutions !

Ce billet et cette lettre suffisent bien , ce me semble , pour prouver V imperturbable loyauté de

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M. Le Brun Tossa ; mais ils ne dévoilent pas encore entièrement sa conscience et son cœur. Je viens de vous montrer son portrait de profil, vous allez le voir en face et parfaitement ressemblant. Cet homme se plaint , dans sa brochure , de ce que M. Etienne parle seulement d'un projet de canevas , tandis qu'il lui a remis une comédie entière, qui offrirait identité parfaite avec Conaxa, si le litre et les noms étaient les mêmes , s'il n'y avait pas des gravelures dans le manuscrit de M. Le Brun Tossa , et sans une note où l'auteur parle de Bordeaux , et non pas de Rennes et d'un jésuite. Yoici ma réponse.

L'intention de M. Le Brun Tossa était-elle de faire jouer cette comédie telle qu'elle se trouvait dans le manuscrit ? Non certainement , puisque pendant plus de trois ans les deux associés sont convenus verbalement des premières données, des principales bases du travail à faire , comme il le dit dans ses belles révélations. Or, la pièce la plus complète n'est plus qu'un canevas pour l'auteur qui veut en faire un autre sur le même plan ; et tant que ce plan n'est point tracé, tant qu'on ne s'en occupe que verbalement , le canevas n'est encore qu'un projet. Mais que vont dire mes lecteurs quand ils verront que l'honnête M. Le Brun Tossa pressait M. Etienne d'avouer au public non pas une pièce , ni même un canevas , mais seulement une anecdote. Ecoutons ce qu'il dit dans une autre lettre , qui sera également déposée.

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Autre Lettre de M. Le Brun Tossa.

» Puisque des journaux ont dit que Piron avait ou paraissait avoir bâti son mauvais drame sur une anecdote , quel inconvénient trouveriez-vous à imprimer vous-même que je vous ai communiqué cette anecdote avec des détails qu'on ne peut guère douter que Piron ne l'ait connue , et qu'on ne conçoit pa's comment il a pu se déterminer à substituer des fils à des gendres. Vous me remerciez, chemin faisant, de vous avoir beaucoup pressé de traiter ce sujet , et moi de me pavaner comme l'eunuque présent aux couches de la sultane T^alidé. (Souligné dans l'original.) Croyez-moi, réfléchissez sur ma proposition. Si la forme que j'indique ne vous paraît pas bonne , choisissez- en une autre. J'écrirai moi-même , si vous voulez , et ce que vous voudrez; il suffira de nous entendre à cet égard. Pensez-vous qu'il n'y ait rien à faire ? Je ne suis pas de votre avis, mais je n'insisterai pas ; c'est bien à vous, au reste, à juger de vos véritables intérêts, les miens sont de vous prouver quey'e vous suis attaché de tout cœur, parce que vous êtes un bon enfant, et le *** d*** est de mon avis.

» Tout a vous.

» Le Brun Tossa. »

» Ce que je propose pourrait avoir son application dans la préface ou postface de votre ouvrage imprimé ; mais il serait mieux encore de l'employer

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doublement. Si vous ADHÉREZ, ed ancli io piu non muojo. Feriam sidéra vertice. Je le puis sans danger, car j'ai la tête dure. »

Mais vont dire les personnes prévenues , M. Etienne voulait ensevelir dans le plus profond secret la communication même de l'anecdote. Je réponds que cela était impossible , puisque les Fils ingrats de Piron existaient , et que M. Etienne ne pouvait plus passer pour inventeur du sujet; mais si l'on en doute encore, écoutez M. Le Brun Tossa ; il dit, dans la même lettre : «Vous avez vousmême dit et redit à certaines gens, qui ne méritent ni votre confiance, ni la mienne, que je vous avais donné ce sujet. » C'est un plaisant moyen , sans doute , de garder un secret , que de le dire et redire à des gens qui ne méritent point de confiance.

Maintenant je déclare que je n'ai point transcrit en entier cette longue lettre, parce que M. Le Brun Tossa y a nommé plusieurs personnes que je n'ai pas le droit de tympaniser et de mêler à cette discussion. C'est par le même motif que j'ai désigné par des *** le nom propre qui se trouve dans le premier billet ; il est celui d'un homme de lettres, et je ne crois pas devoir , pour le plaisir de défendre M. Etienne, citer une personne honnête d'une manière désagréable. Il faudra bien que, sur ce point, mes lecteurs m'en croient sur parole, ou qu'ils se donnent la peine de vérifier mon assertion chez le notaire désigné ci-dessus.

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En reunissant tous les traits de franchise de M. Le Brun Tossa, le lecteur peut apprécier toutes les expressions de sa brochure. Dans ses révélations il dit , page 6 : « La prodigalité de mes confi- » dences explique comment et pourquoi circulaient » tous ces bruits plus ou moins rapprochés de la « vérité. » Dans sa lettre du ier septembre 1810, il se plaint au contraire de ce que c'est M. Etienne qui dit et redit avoir reçu ce sujet de comédie. Dans les révélations , M. Le Brun Tossa est un homme si franc qu'il n'a pu s'empêcher de prodiguer les confidences; dans sa lettre, c'est M. Etienne à qui l'on reproche de dire trop franchement ce que M. Le Brun Tossa voudrait cacher. Dans les révélations de janvier 1 8 1 2 , M. Le Brun Tossa blâme la ridicule préface des Deux Gendres; dans sa lettre de décembre 181 1 , c'est-à-dire quinze ou vingt jours auparavant, il avait trouvé cette préface trèsconvenable. Dans ses révélations, il réclame contre l'altération de sa lettre ; dans son billet il avait dit : changez, conservez, je vous en laisse le maître. Par ses révélations il semble prouvé qu'on a imprimé sa lettre altérée sans sa permission ; dans sa lettre de décembre 181 1 , il remercie M. Etienne delà communication , approuve les changemens , et se félicite de sa franchise , qui clora le bec aux corbeaux , oies et grenouilles. Par ses révélations il paraîtrait que la lettre imprimée dans la quatrième édition n'était qu'une ruse concertée ; dans son billet, M. Le Brun Tossa dit quelle ne tourmente ni

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sa conscience ni son cœur. Par les révélations il semble que M. Etienne voulait taire la vérité , et que M. Le Brun Tossa , beaucoup plus honnête , conseillait un aveu qui ne fût ni une vérité ni un mensonge (page 7) ; dans sa lettre du ier septembre 18 10,. M. Le BrunTossa imagine et conseille le mensonge ; il offre de mentir publiquement, il dit : J'écrirai si vous voulez, et ce que vous voudrez. Et qu'on ne croie pas que M. Etienne ait désiré, demandé, sollicité cette supposition; M. Le Brun Tossa ajoute dans la même lettre : « Pensezvous qu'il n'y ait rien à faire ? » Est-ce ainsi que l'on parle à celui qui propose ? Il dit ensuite : si

vous adhérez Exprime-t-on ce doute si l'on a

été sollicité? Dans ses révélations enfin M. Le Brun Tossa fait soupçonner , sous le voile de l'ironie , que M. Etienne lui a de grandes obligations nonseulement pour le manuscrit , qui était une pièce toute faite, mais pour l'idée d'introduire des femmes dans l'ouvrage , et surtout pour le dénouement qui paraît être un fruit du génie de M. Le Brun Tossa; mais cet homme si imperturbablement loyal a fort peu de mémoire. On a vu qu'il avait oublié le nom du principal personnage dans une pièce qu'il a méditée pendant trois ans, et voici qu'il oublie la lettre qu'il écrivit à M. Etienne le 12 août 18 [O, c'est-à-dire le lendemain de la première représentation des Deux Gendres. Je prie le lecteur de bien peser les expressions de cette lettre, et de décider si elle ressemble à celle d'un homme

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qui juge l'ouvrage qu'il connaissait d'avance , ou qui voit une pièce toute nouvelle pour lui.

Lettre de M. Le Brun Tossa.

Paris, 12 août 1810.

» Mon cher ami, les fondemens de l'édifice sont solides, et les Deuœ Gendres auront le prix décennal au second concours.

» Quelques crudités dans le style, quelques contrastes trop brusques , et qu'il serait superflu que je vous indiquasse, attendu que vous ne manquerez pas d'indicateurs , voilà les défauts que la tourbe a remarqués hier.

» Trous avez fait un parent du protégé éconduit, je ne l'improuve pas ; mais il y a , je crois , à modifier le refus. Ce n'est pas tout-à-fait de cette manière que des ambitieux, des gens qui caressent l'opinion publique , éconduisent ceux que le sang ou l'alliance rapproche d'eux. Je ne développe pas mon idée ; si elle est bonne , vous la saisirez bien.

» Je suis mécontent de la scène où les valets insolens viennent s'excuser auprès de Comtois. En la pressentant, tout le monde espérait qu'elle serait très -comique : elle est vide , ou du moins trop écourtée. Regardez-y.

» Puisque le membre du comité de bienfaisance est un avare, pourquoi ne pas motiver principalement sa restitution sur l'espoir d'obtenir exclusivement, par ce procédé, le reste imposant de la

fortune qu'on suppose au beau-père ? la vengeance ne peut être une raison suffisante. C'est ici que vous devez regarder de vos deux yeux. Je vous le répète , les corrections me paraissent et sont , en effet , très-faciles ; mais , sans elles , point de prix décennal. On dira avec raison que , soit précipitation, soit autre cause, vous n'avez pas fait tout ce qu'il fallait et tout ce que vous pouviez.

» J'irai vous voir quand je le pourrai ; mais si , en attendant , vous pouvez disposer d'un billet pour un de nos chefs de bureau , qui est mon ami, et pour sa femme , je vous en remercierai.

» Vous m'avez également offert des billets de Centlrillon. Pourriez-vous m'en envoyer un de galerie ou de secondes loges, ne fût-il même que de troisièmes? C'est une vieille dame et sa fille qui m'ont arraché la promesse de vous. en demander un.

» Evohé ! évohé ! toutes les Cendrillons passées, présentes et futures ne valent pas la moitié d'un acte des deux Gendres.

» Félicitations et amitié constante.

» Le Brun Tossa. »

Comparez le ton de cette lettre avec les faits allégués dans les révélations. Si l'on dit vrai dans les révélations , a-t-on dû écrire cette lettre? Quand on a écrit cette lettre , a-t-on pu faire de telles revélations? Eh quoi ! c'est avec celte douceur, cette

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complaisance, cette constante approbation, cette offre d'écrire ce que Ton voudra, ces protestations d'amitié, de dévouement, que le faiseur de révélations écrit toujours , même jusqu'à la fin de l'année

18 1 1, à un ami perfide, lâche, déloyal, quia eu tant de torts envers lui! Certes, M. Le Brun Tossa est un bien bon homme ! Quoi ! dans le milieu de décembre 181 1, M. Etienne est le très-cher ami, on lui jure un entier dévouement, on approuve tout ce qu'il a fait , on le remercie de ses communications ; ses ennemis sont des corbeaux, des oies et des grenouilles ; et dès le commencement de janvier

18 12, le très-cher ami est déloyal , il a falsifié une lettre, n'a point fait de communications , et M. Le Brun Tossa le quitte brusquement pour se mêler aux oies, aux grenouilles et aux corbeaux : quedisje ? Il veut le déshonorer pour des faits antérieurs aux protestations d'amitié, de dévouement, et à l'approbation donnée à sa conduite !

Je commence à m'apercevoir que j'ai été présomptueux en annonçant la fin de ce procès. Si l'on peut rester honnête homme, si l'on mérite quelque confiauce, en démentant dans une brochure ce que l'on a écrit dans cinq lettres différentes et dans des temps différons, ce procès ne doit jamais finir; mais, certes, je n'y plaiderai plus.

Le faiseur de révélations annonce qu'il va faire connaître les lettres de M. Etienne ; s'il veut l'effrayer, il n'y réussit que trop. C'est comme s'il lui disait : Je prouverai que vous avez été mon ami.

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M. Le Brun Tossa sait bien que ee n'est pas là une petite menace.

C'est sans doute son imperturbable loyauté qui lui donne le droit de parler de M. Etienne avec ce ton de supériorité qui sied si bien à la vertu. Il se compare fièrement à un maître qui donne un certificat à un valet. Rien ne m'a plus étonné que cette expression. Dans un ouvrage de M. Le Brun Tossa je trouve des idées plus libérales, plus de penchant à l'égalité, et le noble espoir de faire cesser toute distinction entre les valets et les maîtres; mais j'aurai la méchanceté de ne point déposer cette comédie avec ses lettres : je ne suis pas assez content de lui pour lui donner cette satisfaction.

Je lui sais gré, néanmoins, de la leçon qu'il donne à M. Etienne, en le nommant sans cesse le jeune homme. Jamais il n'a rien dit de plus vrai ; et , dans une circonstance moins odieuse , je me permettrais aussi de rire du jeune homme, qui a si mal connu les hommes, qui s'est fié aux protestations, à la franchise, à la loyauté, à la conscience, au cœur de M. Le Brun Tossa. C'est bien un jeune homme , celui qui n'a pas cru possible que le trèscher ami du mois de décembre devînt uu calomniateur au mois de janvier. C'est encore unjeune homme, celui qui , enivré, et peut-être un peu enflé (comme on le dit) d'un si brillant succès et d'une fortune littéraire aussi rapide, est resté dans une sécurité parfaite au milieu des trames que l'on ourdissait de tous côtés pour l'y envelopper avec

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sa gloire. Oh! c'est bien un jeune homme, celui qui, apprenant qu'on avait déterre' un manuscrit , n'a pas couru à la bibliothèque pour le comparer avec celui qu'il possédait. Il aurait vu que les deux pièces se ressemblaient beaucoup, quoique le titre soit différent ; quoique les noms des personnages ne soient pas les mêmes; quoique l'une soit d'un homme de Bordeaux, et l'autre d'un jésuite de Rennes ; quoique l'une porte le nom de Conaxa, qui ne se trouve pas dans la seconde ; quoique l'une contienne des gravelures, et que l'autre soit assez chaste pour être jouée dans un collège. Il aurait su qu'il ne suffit point de n'avoir pas menti , mais qu'il faut encore n'avoir pas l'air de mentir. C'est là que M. Etienne s'est véritablement conduit en jeune homme.

Pourquoi donc ne lui a-t-on pas reproché ce tort bien réel ? c'est qu'il pouvait s'excuser : on voulait lui en trouver d'inexcusables , et l'on eut recours à la calomnie. De son côté , M. Etienne entend dire qu'il a pillé deux , trois , quatre cents vers : il savait bien que cela était faux ; on parle d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale, il savait bien qu'il ne l'avait pas vu ; on cite une comédie intitulée Conaxa, il n'avait jamais entendu ni lu ce nom bizarre ; on parle d'un jésuite de Prennes, d'une pièce de collège, tout cela éloignait Tidée de ressemblance avec le manuscrit de M. Le Brun Tossa. Quel est celui de nies lecteurs, je le demande, qui , dans une pareille circonstance, se

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serait douté de l'analogie entre deux objets qui se présentent sous des apparences si contraires ? N'au rait-il pas cru que le fameux Conaœa que Ton disait un chef-d'œuvre, et qui, par cela même, devait être bien différent du manuscrit, était comme les Fils ingrats de Piron, une toute autre comédie traitée sur le même sujet. D'ailleurs, après tant d'avanies, tant d'outrages, tant d'infamies, un mouvement d'indignation, d'orgueil irrité n'est-il pas un peu pardonnable ? Doit-on tant de déférence à des gens qui se conduisent d'une manière si honteuse ? Au fait ; en quoi son honneur est-il compromis? A-t-il connu le manuscrit de Conaœa? Non. A-t-il dû le nier? Oui. A-t-il soutenu qu'il eût inventé le sujet ? Non. A-t-il pu faire, comme Piron et tant d'autres, une nouvelle comédie sur un fonds ancien? Oui. A-t-il fait parler M. Le Brun Tossa sans y être autorisé par lui ? Non. M. Le Brun Tossa est -il bien un calomniateur? Oui. Maintenant , si le procès n'est pas fini , je dois avouer que je n'ai aucune idée ni de la logique, ni de la justice.

Et vous, gens d'esprit, hommes d'un talent distingué , hâtez-vous de prendre la plume , travaillez nuit et jour , négligez votre santé , vos affaires ; on vous demande une bonne comédie , une comédie de mœurs ; on vous crie de toutes parts d'abandonner les Marivaux, les Dorât, et d'entrer dans la route qu'a tracée Molière. Une noble ambition s'empare de vous ; votre ouvrage paraît, le public

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