‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 22 sur 117 · LAMI · texte numérisé non relu

LAMI

Ah! il avait égaré... Ceci n'est pas clair.

Doucement! il l'a retrouvé, et vous pourrez le lire.

l'ami.

Eh bien ! qu'y verra-t-on ?

Que la pièce , comme je l'ai dit, est à peu près la même que celle de Conaœa; mais que ce nom ne s'y trouve nulle part; que le beau -père s'y nomme Molineau, le valet Sotinet; qu'il y a des fautes de rime et de versification ; que le véritable auteur n'est point un jésuite ; qu'il a fait cette pièce en Corse et non pas à Rennes; que le manuscrit enfin contient certains vers d'une obscénité si dégoûtante , qu'il faut être poussé à bout pour les mettre sous les yeux des honnêtes gens. Parlez donc encore à présent de la pièce du jésuite.

l'ami.

C'est égal ; Le Brun Tossa vient de vous répliquer...

Lui? C'est impossible !

l'ami.

Eh parbleu , voilà sa brochure !

l54 NOUVEAUX ÉCLAIRCISSEMENS

Sinscrit-il en faux contre ses lettres ?

l'ami.

Non , il les avoue.

Eh bien, il ne re'plique donc pas? A-t-il écrit à M. Etienne , en lui envoyant sa lettre : Changez, conservez, je vous en laisse le maître?

l'ami.

Il en convient.

A-t-il ensuite approuve' ces changemens? A-t-il continué à nommer son très - cher ami celui qui Jes avait faits ?

l'ami.

Il ne le nie pas. Ses lettres , dit-il , sont autographes.

Comment donc M. Etienne a-t-il e'té déloyal en janvier, pour avoir fait vingt jours auparavant ce que le cher ami approuvait en décembre? Vous voyez bien que le procès est fini , et que M. Le Brun décide lui-même la question comme juge ou comme juré, car il s'entend très -bien en jugement.

l'ami.

Malgré tout cela, sa brochure est foudroyante.

SUR CONAXA. l55

Y ferait-il mon éloge , par hasard? Ne me donnez donc pas de ces frayeurs-là.

l'ami.

Rassurez-vous ; il vous accable d'injures.

C'est ainsi qu'il traite ses amis ; il a toujours cette louable attention. Quand il veut se rapprocher de quelqu'un , il lui donne les jolis noms de lâche et déloyal; il sait que l'amitié exige de l'analogie. Cet homme-là ne me hait pas , j'en suis certain , puisqu'il me dit des injures.

l'ami.

Il vous couvre de mépris.

Vous voulez dire qu'il me le rend? Il y a bien long-temps qu'il m'en doit : je le défie de s'acquitter; mais il est toujours beau de commencer à payer ses dettes. Si je voulais jouer sur le mot, je dirais que le mépris de M. Le Brun n'est point à mépriser. Je compte bien en faire mon profit ; je ne dois pas négliger mes titres à l'estime publique.

l'ami.

Il vous peint comme un vilain monsieur, long et maigre.

Je ne suis ni petit, ni gras, ni beau; ne dites

ï56 NOUVEAUX ECLAIRC1SSEMENS

donc plus que M. Le Brun ment toujours, car voilà trois vérités , et surtout fort utiles à sa cause. Puisque je suis long et maigre , comment voulez-vous que M. Le Brun ne soit pas un honnête homme ?

l'ami.

Il vous nomme sans cesse le vilain homme , le vilain monsieur.

Il y a cinquante ans que les femmes me font ce compliment , et j'ai vu que les plus laides ne me l'épargnaient pas. Mais depuis qu'il est bien prouve que je suis un vilain homme , je veux parier qu'avant trois mois M. Le Brun me nommera son trèscher ami.

l'ami.

Il apprend au public que vous êtes bègue, et que ceux qui ri.... ri.... ri.... ront, auront affai.... faî... faire à vous.

Oh! c'est charmant! Vous aviez bien raison de dire qu'il m'avait répliqué. Je l'avoue , je suis confondu ; dès que je suis bègue M. Etienne doit perdre son procès : la conséquence est inévitable. Mais ce n'est pas quand il s'agit de ceux qui ri... ri... ront , que j'hésite ; il y a des syllabes bien plus embarrassantes pour ma pauvre langue. Quand, par exemple , je veux, dire : Honneur à M. Tossa ! ce diable de mot ne veut pas sortir de ma bouche , et je ré-

SUR CONAXA. 1$7

pète si souvent lion.... hon.... bon.... que l'on croit entendre honte. Son nom même est un supplice pour moi : Tossa! quel mot pour un bègue honnête !

l'ami.

Il se moque de M. Etienne, avec son habit d 'enterrement.

Admirable! persiffler un homme qui porte le deuil de sa mère ! Quelle délicatesse ! On voit bien que M. Le Brun écrit pour les honnêtes gens. Quelquefois il faut mille traits pour peindre un caractère : celui-ci suffit pour faire connaître l'âme et le cœur de M. Tossa. Mais je devine ; en 1 7q3 , on ne portait le deuil de personne , et M. Le Brun croit toujours être au bon temps.

l'ami.

A propos de bon temps, il insinue que vous avez été jacobin.

Comment ? mais cela est connu de tout le monde. Mon jacobinisme a éclaté plus d'une fois. C'est pourquoi j'avais tant de frayeur en 1793 , quand je rencontrais M. Le Brun Tossa.

l'ami.

Il cite de vous deux mauvais opéras....

Deux! il n'en nomme que deux! Oh! le brave

ï58 NOUVEAUX ÉCLAT RCISSEMENS

homme ! J'en ai fait vingt. Voyez comme il me ménage; il décuple les torts de M. Etienne , et il n'expose que la dixième partie des miens.

l'ami.

Oui , mais il vous reproche certain opéra lugubre intitulé Callias.

Lugubre 7 oui. Quand cet ouvrage parut au théâtre, tout était lugubre et tout réussissait; M. Le Brun même ne tombait pas : c'était le bon temps.

l'ami.

Il fait entendre que ce Callias sentait un peu le jacobinisme.

Horriblement : vous allez en juger. Il y est question de l'expédition de Xercès et de la victoire des Grecs. Or, vous savez que les Spartiates et les Athéniens portaient le bonnet rouge , et traduisaient les Perses au tribunal révolutionnaire ; il est donc bien clair que j'étais jacobin quand j'ai traité ce sujet. D'ailleurs , le premier rôle de la pièce était joué par M. Elleviou , qui était aussi jacobin que moi. Voilà des faits que je ne puis nier. Dans le même temps , M. Le Brun était le noble défenseur de la monarchie ; il eut même l'honneur de porter les attributs de la royauté.

l'ami.

Comment donc? Oh! contez-moi cela.

SUR CONAXA. l59

Il eut l'art de tromper les républicains dans une

comédie où les frères et amis furent pris pour

dupes. O

l'ami.

Dites donc , dites donc ce que c'est.

Il y détrônait un roi qui vit et règne encore aujourd'hui ; il le faisait paraître sur un char d'ignominie, et il faisait porter par un âne , le sceptre, la couronne et le manteau. Un jour la pièce allait être retardée par l'indisposition de l'acteur à longues oreilles; l'auteur, qui savait très - bien ce rôle, s'est offert pour le remplir ; il a donc paru avec les attributs de la royauté ; et c'est ainsi que M. Le Brun a été couronné sur le théâtre.

l'ami.

Cette pièce doit être bien curieuse.

C'est un chef-d'œuvre. J'ai eu la malice de ne pas la citer dans mon Précis ; mais puisque M. Le Brun exhume mes opéras , je dois par reconnaissance lui rendre le même service. Je déposerai donc à côté de ses lettres , sa belle comédie et mon pauvre Callias. J'invite surtout les curieux à lire le dénouement de M. Tossa , et de le comparer avec ce qu'il dit dans sa dernière brochure. On verra qu'il a parlé de son ouvrage et du mien avec cette

l6o NOUVEAUX ÉCLA1RCISSEMENS

imperturbable loyauté qui se trouve toujours

dans ses lettres. Au reste , le libraire Barba conserve ces deux pièces dans un recoin de son arrièreboutique, et grâce à M. Tossa , l'éditiap de mon Callias ne sera plus vierge.

l'ami.

Ce Tossa parle sans cesse de son honneur.

Finissez donc , mon ami , vous allez encore me faire bégayer. On peut bien imprimer l'honneur de M. Tossa , le papier souffre tout , mais ma langue n'est pas aussi docile que la presse. A Dieu ne plaise que je lui conteste cet honneur ; il en a même deux, celui de décembre et celui de janvier, et ils sont bien fermes , car ils se tiennent dos à dos pour ne pas tomber,

l'ami.

On vous fait cependant le reproche grave de n'avoir pas cité en entier l'une de ses lettres, d'avoir laissé en blanc quelques noms dans les autres, et de n'avoir rapporté que le post-scriptum de celle que vous nommez billet sans date.

Ecoutez bien, mon ami, une fois pour toutes, et priez même les ennemis de M. Etienne de répliquer à ce que je vais dire :

i° J'ai cité en entier et textuellement les trois lettres qui servent à faire juger la question. Elles

SUR CONAXA. l6l

suffisent pour prouver que M. Le Brun a voulu déshonorer son cher ami pour avoir fait ce que lui , Le Brun, avait conseillé , permis, approuvé,

2° J'ai supprimé dans ces lettres les noms du duc d***, et de M. B***, homme.de lettres, pour des raisons que personne ne peut blâmer.

?>° En parlant de cet homme de lettres, M. Le Brun ne le nomme pas dans sa brochure; que penserait-on de moi si j'avais eu moins de délicatesse que M. Le Brun ?

4° J'ai nommé billet l'écrit que je rapporte, parce qu'il n'est qu'un billet, et je défie M. Le Brun d'y trouver le mot ou les initiales de post-scriptum.

5° Je n'ai pas transcrit la lettre que M. Le Brun envoyait avec ce billet, parce qu'elle, est imprimée dans la quatrième édition des deux Gendres.

6° Je n'avais pas besoin d'indiquer les ehangemens que M. Etienne y avait faits, puisque j'avouais ces changements , puisque M. Le Brun les avait permis et approuçe's.

7° Je n'ai rapporté qu'une partie dune autre lettre , parce qu'elle contient des détails étrangers à la discussion, parce qu'il y est question d'un chef de bureau, d'un M. IL, et d'un rédacteur du Journal de l'Empire, qui pouvaient trouver fort mauvais que je les citasse dans cette vilaine affaire.

8° Notez bien que l'homme qui me reproche l'omission de l'un de ses paragraphes, parle de sept lettres de M. Etienne, etn'en rapporte que quatre.

9° Enfin , quand on dépose des lettres dans un

Page 1