NOUVEAUX ÉCLAIRCISSEMENS SUR CONAXA
ses ennemis. Sa Phèdre est restée ; et , sans l'esprit de parti , celle de Pradon n'aurait vécu qu'un jour.
Qu'on ne m'accuse point ici de vouloir flatter M. Etienne ; je rie compare point les personnes , mais les faits. Quel succès aurait eu Cormxa s'il eût paru avant les deux Gendres? Je 11 adresse cette question qu'à ceux qui sont capables d'y répondre de bonne foi. Cette pièce aurait-elle été soufferte ? Qu'aurait-on dit de M. Picard, de M. Duval , de M. Etienne, si l'un d'eux avait fait le fameux Conaxa? On a vu tomber lourdement de bien meilleurs ouvrages. Eh bien ! supposons qu'après la chute de ce chef-d'œuvre, quelque auteur se fût emparé du sujet , et qu'il eût fait les deux Gendres , que d'éloges ne lui eût-on pas donnés!
Telle est la réflexion que font tous les gens sensés, et qui survivra à toutes les clameurs de la cabale. Les libelles courront encore tant que le public ne se lassera point de les acheter; mais sa patience ne sera pas éternelle , et les deux Gendres resteront au Théâtre Français tant qu'on y aura le goût de la bonne comédie.
Je finis en priant mes lecteurs de se souvenir de ce qu'on dit maintenant sur ce sujet, et de le comparer avec ce qu'on dira l'année prochaine. Je leur prédis qu'alors ils ne penseront plus à Conaxa, aux libelles, à ma brochure , mais qu'ils applaudiront les deux Gendres comme ils les applaudissent aujourd'hui.
Quand vous avez assiste à la première représentation d'un ouvrage dramatique, vous avez sans doute observe le mouvement qui s'opère dans cette foule de spectateurs, et toutes les peines qu'ils vSe donnent, tout l'amour-propre qu'ils mettent à rechercher et à faire remarquer les défauts de la pièce. Les plus ignorans ne sont pas ceux qui glosent le moins : la plus petite bourgeoise s'attache aux expressions de mauvais ton , et le dernier artisan fait la guerre au style; le plan, la conduite, les situations éprouvent la censure de ceux mêmes pour qui ces mots sont autant d'énigmes, et dût-onf ne dire que des sottises, on veut absolument juger : on a paye' pour cela. Mais c'est peu de critiquer l'ouvrage ; les Aristote du parterre et des loges veulent encore le recomposer. J'aurais supprimé cette scène, dit celui-ci ; j'aurais commencé par le troisième acte , répond un autre ; à votre droite, vous entendez proposer un dénouement: à votre gauche , on trace .un plan tout nouveau. La pièce est refaite en cent manières , toutes excellentes, et chacun de ces juges sort du spectacle, bien persuadé que l'auteur aurait fait un chefd'œuvre, s'il était venu le consulter-.
Ce que je viens de dire du théâtre peut s'appliquer au gouvernement. Quelquefois nous voyons et nous blâmons des fautes réelles , mais aussi combien de fois prenons-nous pour des fautes des mesures sages dont le but et les motifs nous sont inconnus! Combien de fois voyons-nous un tort où il y a nécessité! Avant la révolution, le Parisien , naturellement frondeur , se contentait de critiquer ïes actes du gouvernement ; une chanson ou une épigramme signalait le choix , le renvoi d'un ministre, ou une opération de finances. La guerre surtout exerçait la sagacité de nos politiques; et l'arbre de Cracovie couvrait d'une ombre tutélaire des Polybé , des Frontin , des Yauban et des Cohorn , qui faisaient fier trente mille hommes par ici , trente mille hommes par là ; qui traçaient avec la canne le cours du Rhin ou du Danube , franchissaient ces fleuves redoutables , battaient les ennemis à plates coutures , et prenaient dix ou douze places avant dîner. Mais ces bonnes gens qui rêvaient des plans de campagne ou des plans de finances , ne faisaient point de constitutions; fiers de passer pour de fins politiques, ils n'ambitionnaient point le titre de publicistes.
La révolution nous a rendus bien plus savans ; les publicistes pullulent parmi nous : chacun d'eux a une constitution toute prête , et qui sera excellente tant qu'on ne l'essaiera pas ; tous nous promettent liberté , sûreté , prospérité ; tous parlent comme des anges, et nous effraient par leur éru-
dilion. Vous croyez qu'ils ont médite les Machiavel , les Grotius , les Puffendorf, les Harrington , les Montesquieu , etc.. Non; le Contrat social, les Entretiens de Phocion1 et la collection des Moniteurs suffisent à leur génie , et ils se présentent avec assurance pour régénérer et reconstituer les Empires. Laissons-les faire : à force de mettre la main à la roue de fortune, ils tireront peut-être le bon numéro. Les Anglais n'ont vu s'écouler que cinq cents ans entre la Grande-Charte et la révolution de 1688. Après avoir versé des flots de sang pour choisir entre Yorck ou Lancastre , après avoir passé sous le joug de Henri vin , fanatiques avec Marie , hérétiques avec Elisabeth, très-obéissans sous Cromwel , ils ont proscrit , rappelé et réexpulsé les Stuart pour arriver enfin a cette constitution dont ils parlent avec tant d'orgueil : espérons que nous serons plus heureux , et que quand M. de Montlosier et autres publicistes nous auront présenté trois ou quatre douzaines de constitutions, nous finirons par rencontrer la bonne. Mais , au lieu de disputer sur l'avenir, songeons un peu au moment présent ; et- avant de disserter sur les droits futurs de nos petits neveux , commençons par nous tirer de l'embarras où nous sommes.
Un trait particulier caractérise tous ces régénérateurs des nations , ces réformateurs des Empires. Au lieu de faire des constitutions qui conviennent à tel peuple , ils imaginent une espèce de peuples à qui leurs constitutions puissent convenir. L'un
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nous ramène à l'âge d'or, l'autre aux Grecs et aux Romains ; un troisième veut modeler la grande France sur la petite république de Genève ; j'en aperçois un quatrième qui rêve une perfection imaginaire , et s'écrie avec un enthousiasme ridicule : « Faites-vous un tableau du spectacle que présenterait la terre, si tous ses habitans , semblables au divin Socrate , réunissaient en eux toutes les vertus. » Eh ! messieurs , dirai-je à ces graves penseurs , il ne s'agit pas de discuter si les hommes sont faits pour vivre en société comme Rousseau le nie et comme Mably l'assure, mais les hommes vivent en société , et c'est de là seulement qu'il faut partir. Il ne s'agit pas de savoir si les hommes font bien ou mal de se quereller, de se battre , de se détruire , mais depuis qu'il existe des hommes, ils se font la guerre et la feront vraisemblablement toujours , et toute bonne politique consiste à l'éviter tant que l'on peut et à la faire avec le plus d'avantage possible : il ne s'agit pas de rêver ce que serait la terre si tous les hommes étaient vertueux, mais les hommes sont tous plus ou moins vicieux, et il faut tirer de leur imperfection le meilleur parti possible pour le maintien de la société : il ne s'agit plus enfin de s'apitoyer sur les malheurs de la révolution, de vouloir nous rajeunir d'un quart de siècle pour nous replacer à Tannée 1789 , ni de rechercher ce qu'il eût fallu faire pour éviter cette grande catastrophe ; mais il y a eu une révolution , elle a été terrible , elle
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a change' nos idées, nos mœurs, nos habitudes ; un peuple nouveau habite la vieille France, il Ta conquise ; c'est comme nation nouvelle qu'il faut le gouverner, et vouloir lui rendre , comme peu* un coup de baguette, les anciennes idées, l'ancienne croyance , et tout le prestige des institutions antiques, est une faute grossière pour laquelle sera infailliblement puni tout gouvernement qui la commettra.
M. de Montlosier a très-bien senti cette vérité , et l'un des plus grands reproches qu'il adresse au dernier gouvernement, est d'avoir \on\x\faire entrer la France nouvelle dans V ancienne France. Il est dommage qu'il n'ait pas développé cette idée qui me paraît extrêmement juste. Une seule considération , une simple supposition suffira, ce me semble, pour lui donner une grande clarté. Supposons donc qu'en 1 8 1 5 on puisse rassembler dans une vaste plaine toute la population de la France : plaçons d'un côté tous les hommes qui ont connu l'ancien régime , et qui , assez ^és en 1 789 , pour faire un choix raisonnable , étaient attachés à l'ancienne monarchie par goût, par opinion, par habitude ou par intérêt. Ptangcons de l'autre côté tous les hommes qui sont nés depuis la révolution, ou qui étaient trop jeunes en 1 789 pour avoir une opinion politique ou un attachement raisonné. Je suis certain que les princes de la maison de Bourbon seraient effrayés de voir, dans" cet immense tableau, le grand nombre de Français qui ne les
connaissent point, et le petit nombre de ceux dont ils peuvent réclamer ou le souvenir ou la reconnaissance : d'un coté, l'enfance, la jeunesse, l'âge viril, c'est-à-dire l'espérance et la force de la nation ; de l'autre , l'âge mûr, la vieillesse , la décrépitude, et encore de cette dernière classe faut-il retrancher tous ceux qui ont pris part à la révolution ou qui l'ont approuvée , tous ceux qui ont secoué le joug des idées religieuses, tous ceux qui ont leur fortune fondée sur le nouvel ordre de choses, tous ceux enfin qui craignent, justement ou injustement, que le retour des hommes anciens ne ramène les anciens abus. Il est donc certain qu'en 181 4 Louis XVIII devenait le monarque d'une nation toute nouvelle, et qu'il lui eût été plus facile et surtout plus avantageux d'entrer dans la France nouvelle , selon l'expression de M. de Montlosier, que de refondre tout-à-coup un peuple entier, et le ramener brusquement à des temps qui sont devenus historiques. Quand on a dit que le Roi pardonnait à la nation, le jeune homme ne pouvait-il pas répondre comme l'agneau de la fable : « Je n'ai pu être coupable, puisque je n étais pas né. »
Quel que soit 1-e gouvernement que le ciel nous destine , quelle que soit la révolution dont l'Europe entière nous menace , nous pouvons prédire hardiment que toute institution qui ne sera pas appropriée à* la France nouvelle ne pourra subsister ; et tout gouvernement qui voudra s'opposer
au mouvement général , imprimé depuis vingtcinq ans à la nation , s'écroulera bientôt dans le gouffre d'une nouvelle révolution dont ses efforts mêmes seront la cause.
Lorsqu'en 181 4 des écrivains ont cité l'exemple du rétablissement des Stuart en Angleterre , loin de favoriser la cause des Bourbons qu'ils voulaient flatter, ils leur ont fait une application injurieuse et surtout de bien mauvais augure , puisque cet exemple semblait annoncer une nouvelle chute ; la religion n'a pas plus gagné à cette comparaison, puisque c'est par excès de zèle pour le catholicisme que les derniers Stuart ont perdu pour jamais le trône d'Angleterre. Mais passons sur les convenances , et la comparaison n'en paraîtra pas moins vicieuse. Il s'est à peine écoulé douze années entre la mort de Charles Ier et le retour de Charles II ; douze années ne forment point un homme ; l'enfant qui était né a la première époque n'était qu'un adolescent à la seconde ; mais , en France, vingt-cinq ans avaient formé une génération entière , et l'homme né dans le nouvel ordre de choses avait acquis le raisonnement qui pouvait l'attacher aux idées nouvelles, et la force nécessaire pour défendre les principes qu'il avait reçus depuis son enfance. Or, si après douze années seulement le retour aux anciennes idées a été impossible en Angleterre, pouvait-on l'espérer chez nous après un laps de temps qui avait peuplé la France d'hommes nouveaux et dans la vigueur de l'âge ?
MÉLANGES. la