SUR LES RÉVOLUTIONS
L'histoire, dit-on, est l'école des princes et des hommes d'Etat; toute bonne politique est fondée sur la connaissance de l'histoire : l'inflexible burin de l'histoire trace la conduite des rois; on ne peut impunément négliger les leçons qu'elle nous donne.... etc.... etc.... On ne finirait point si l'on voulait rapporter tout ce qu'on a dit sur l'utilité , la majesté , l'impartialité de l'histoire , et sur la nécessité de la prendre pour guide , soit dans l'administration des Etats, soit dans la politique extérieure. Cependant , depuis vingt-trois siècles , l'histoire a donné bien des leçons aux rois et aux peuples, et ces leçons n'ont pas empêché les rois de commettre les mêmes fautes , les peuples de faire les mêmes folies, les hommes d'État de mépriser les conseils de l'expérience. Malgré les leçons de l'histoire , les mêmes malheurs, les mêmes désastres, les mêmes catastrophes, ont été produits par les mêmes causes; les hommes qui les avaient prévus et annoncés ont été traités de visionnaires, et quand la bombe a crevé, les gouvernans, quoique bien avertis , se sont écriés naïvement : Pou-
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vait-on le prévoir ! Celte imprévoyance doit-elle faire conclure que l'histoire n'est bonne à rien? En vérité, plus on lit plus on est tenté d'admettre cette fâcheuse conséquence , et l'histoire même nous apprend que ses leçons les plus claires sont presque toujours inutiles.
Deux malheureuses dispositions de l'esprit humain détruisent ou dénaturent tout le fruit des études historiques. La première est un penchant irrésistible à juger de la stabilité des choses d'après l'intérêt que nous y prenons, et à regarder comme invariable l'état qui nous convient le mieux. Porté à ne voir que des chances heureuses dans l'avenir, notre esprit n'admet que des changemens en mieux. Le pauvre qui vient d'obtenir un emploi lucratif calcule sa dépense sur les émolumens de sa place , car il ne peut la perdre que pour en obtenir une meilleure ; le parvenu prodigue l'or, nous éblouit par son luxe , et croit son trésor inépuisable : il a trouvé la fortune facile , il en conclut qu'elle sera constante ; l'auteur dramatique dont la pièce vient de réussir, se compose un revenu sur les succès futurs, car certainement il ne tombera jamais; le révolutionnaire croit et dit que la république est impérissable , la république périt ; deviendra-t-il plus réservé dans ses pronostics? non, c'est l'Empire français qui est éternel; il n'y a pas jusqu'au triste Directoire qui n'ait compté sur l'immortalité. Tout gouvernement , légitime ou non , se croit fondé sur le mont Atlas. '
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L'autre disposition est encore plus inhérente à la nature de l'homme , puisqu'elle a sa source dans notre orgueil. Formons-nous une entreprise , l'expérience a beau nous apprendre que vingt spéculateurs y ont échoué , qu'importe ? nous nous y prendrons mieux que n'ont fait les autres , et nous éviterons les fautes qu'ils ont faites. Ici les grands hommes rentrent dans la classe commune , et ne diffèrent de nous qu'en ce que , se trompant en grand, leurs fautes sont plus grandes , et ont des conséquences plus déplorables. Quand Trajan voulut poursuivre les Parthes au-delà de l'Euphrate , si on lui avait objecté la malheureuse expédition de Cambyse , il aurait sans doute répondu : Cambyse était un fou ; on ne conduit pas une armée immense dans les sables de la Lybie , sans risquer de la perdre. L'empereur Décius, qui périt avec son armée dans les marais du Tanaïs , avait sans doute blâmé l'imprudence de Trajan à poursuivre un peuple qui aurait fui jusqu'au bout du monde sans pouvoir être vaincu ; ces exemples n'ont pas empêché Charles XII de s'enfoncer dans l'Ukraine; un autre grand homme s'est peut-être moqué du don Quichotte du Nord avant de l'imiter; et des héros futurs qui , par le progrès des lumières , seront bien supérieurs à ceux que je viens de citer, feront de bien meilleures dispositions, et cependant finiront de même. Tous ces grands hommes néanmoins connaissaient ou connaîtront l'histoire ! à quoi leur a-t-elle servi ou leur se rvira-t- elle?
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Si Ton examinait toutes les branches de la politique et de l'administration, en y appliquant les faits historiques les plus avères et relatifs à chacune de ces parties , on verrait que la Muse de l'histoire, comme une autre Cassandre , a presque toujours parle à des sourds , et ouvert son livre devant des aveugles. Mais de toutes les fautes que signalerait un pareil .examen , aucune ne choquerait plus le lecteur et ne se reproduirait plus souvent à ses yeux , que celle qui résulte de l'imprévoyance et d'une fausse sécurité. On y verrait que les exemples les plus récens , que les symptômes les moins équivoques n'ont pu guérir les hommes d'Etat, de cette confiance en leur propre génie , de ce mépris pour des dangers auxquels ils se croient supérieurs, de cette aversion pour les conseils les plus sages , de cette antipathie pour tous les avis qui troublent leur présomptueuse quiétude. Prédisez -leur des succès , ils souriront et ne vous demanderont point sur quels motifs vous fondez vos conjectures ; mais si quelque péril les menace , gardez- vous de les en avertir ; ils vous repousseraient comme Jean- Jacques Rousseau (i) repoussait la main officieuse qui voulait l'aider à franchir un passage dangereux. Presque tous les troubles , tous les malheurs politiques ont été annoncés par l'histoire , ou par
(i) Rousseau étant tombé dans un trou profond , quelqu'un voulut l'aider à en sortir : <« Croyez-vous que je ne » sache pas me servir de mes pieds et de mes mains ? » répondit le philosophe.
des hommes éclairés qui , comparant les circonstances, prévoyaient les résultats. Ni l'histoire, ni les hommes preVoyans n'ont été écoutés. On a inventé pour ceux-ci le heau nom à alarmiste, qui dispense de tout examen ; et l'histoire a beau crier, ab actu , ad posse , valet consecutio, on lui répond : Gela est faux ; ce qui s'est fait ne peut plus se faire, ce qu'on a vu ne se verra plus*, et ce qui est arrivé est désormais impossible. Voilà ce que l'on dit de la révolution , et cette logique suffit au vulgaire des raisonneurs.
Si vous dites que l'esprit révolutionnaire survit à la révolution et en médite une seconde , on vous demande des preuves ; mais on ne demande pas de preuves si vous affirmez que tout est bien dans le meilleur des mondes possibles. Les gouvernans , comme le peuple, se laissent prendre par des mots, et les idées libérales ont ébloui les hommes d'Etat comme le vulgaire. On ne veut pas se rappeler que les jacobins ne se nommaient d'abord que la société des amis de la liberté ; que tous les séditieux indiquent un but apparent, très-différent du but secret qu'ils se proposent ; que tous les factieux s'assemblent d'abord pour remédier aux maux de F Etat. Le peuple est toujours dupe des intentions qu'ils annoncent , de la devise qu'ils prennent , et il se laisse entraîner par eux lorsqu'ils avouent leur projet, parce qu'alors ils sont assez puissanspour ne plus se déguiser.
Les hommes de la Fronde ne voulaient renver-
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ser que Mazarin; cependant des révoltes insultaient à la monarchie , outrageaient la religion , portaient au cou le portrait de Jacques Clément , et disaient que les rois étaient passés de mode , toutes choses absurdes s'il n'eût été question que de remplacer un ministre.
La Ligue ne voulait que maintenir la religion catholique ; lui supposer un autre plan était une calomnie odieuse. Le prince crut faire un grand coup d'état en se plaçant dans la Ligue ; mais elle avait un chef plus puissant que lui. Pour avoir trop tardé, il fut obligé de se venger par un crime... inutile. On n'ouvrit les yeux que quand Philippe II promit sa fille à celui qui usurperait le trône de France; et, sans l'héroïsme du roi légitime, cette Ligue si sainte nous aurait vendus à la Lorraine.
Les factions qui se disputèrent le gouvernement, sous Charles Y1I , ne voulaient que remédier aux maux de l'Etat ; mais tout était préparé pour donner le trône au duc de Bourgogne , comme il fut donné au roi d'Angleterre quelque temps après.
Philippe II avait usurpé le trône de Portugal , mais les ministres de ses successeurs devaient le conserver comme un i)ien légitime. La révolte de la Catalogne n'ouvrit cependant pas les yeux au comte -duc Olivarès ; et la conspiration qui couronna le duc de Bragance , l' étonna comme s'il n'avait pas dû s'y attendre : pour s'excuser, il fit répandre que cette conspiration avait été tramée et exécutée en huit jours , et conduite avec un se-
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cret impénétrable. Cependant les possessions portugaises du Brésil et des Indes s'insurgèrent simultanément, ce qui prouvait qu'il avait fallu plus de huit jours; et Olivarès qui dit à Philippe IV: Le duc de Bragance est fou , méritait un autre nom.
Les dix- sept provinces des Pays-Bas donnaient depuis long-temps des signes de sédition que la cour d'Espagne était encore dans une sécurité profonde. Les chefs des rebelles parvinrent même à persuader au cabinet de Madrid que le cardinal Granvèle faisait tout le mal. Le plus dissimulé , le plus défiant des princes , Philippe II , y fut trompé. Les gueux, c'est ainsi que l'en désignait les rebelles, à la cour de la Régente, firent courir une gravure qui représentait un mendiant , et au bas de laquelle on lisait : Fidèle au roijusqu 'à la besace. Comment douter de la fidélité des hommes qui en donnaient une si belle preuve? Granvèle fut rappelé ; mais en partant , il écrivit à Philippe : « Votre majesté ne tardera pas à connaître les intentions des Flamands ; on veut faire de mon corps un pont pour arriver jusqu'à vous. » Sa prédiction s'accomplit, et les cruautés du duc d'Albe , et les talens de don Juan d'Autriche , et le génie d'Alexandre Farnèse, et soixante-dix ans d'une guerre acharnée, n'empêchèrent pas l'établissement de la république de Hollande.
L'histoire moderne nous prouve en cent endroits que l'expérience la plus terrible et la plus récente a été nulle pour les hommes d'Etat, et qu'ils
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ont mëconnti ou négligé la maxime : principiïs obsla, qui est un axiome de politique comme un aphorisme de médecine. Mais de tous les exemples que nous fournit l'histoire il n'en est point de plus frappant que celui que nous offre un peuple chez lequel nous ne sommes pas habitués à chercher des leçons. Je veux parler des Juifs.
On croit généralement que la guerre des Juifs et la ruine de Jérusalem , si amplement et si bien décrites par Flavius Josephe , ont été la suite de la résistance que la nation juive opposa aux Romains, lorsque l'empereur Caïus voulut faire placer sa statue dans le temple saint. Mais cette fantaisie de Caligula est de l'an 4.0 de l'ère chrétienne, tandis que dès l'an 7, c'est-à-dire sept ans avant la mort d'Auguste , il existait à Jérusalem une secte ou société dont les membres, d'abord peu nombreux, devinrent bientôt si puissans , qu'ils s'emparèrent de toute l'autorité et causèrent la ruine de Jérusalem , après soixante-trois ans d'une guerre civile et étrangère. Voici des détails puisés dans l'histoire de Josephe , témoin oculaire , et acteur dans la guerre qu'il décrit; détails recueillis par le Nain de Tillemont , le plus exact et le plus scrupuleux des historiens.
Deux séditieux, Judas le galiléen et le pharisien Sadoc furent les chefs d'une secte qui ne cessait d'exciter le peuple à la liberté... Leurs discours étaient fort bien reçus du peuple, et apportèrent beaucoup de troubles dans le pays Us se réu-
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nirent à tous les voleurs de la Judëe , et surtout à la bande commandée par Manaïms, fils de Judas, leur premier chef.... Ils prirent le nom de zélateurs, qu'ils expliquaient par leur zèle pour le bien public, et par leur aversion pour toute supériorité dans un homme quelconque. ( Ce n'est donc pas de nos jours seulement que des voleurs ont préclié la liberté et l'égalité. ) Il semblait , dit Josephe , que ces prétendus zélateurs eussent entrepris de renverser toutes les lois de Dieu et de la nature. Ils s'emparèrent du temple qu'ils destinèrent aux plus vils usages ; le Saint des Saints devint leur arsenal ; ils pillèrent la ville , égorgèrent les prêtres et tous les citoyens qui n'adoptaient pas leurs maximes ; ayant enlevé toutes les provisions qui se trouvaient dans Jérusalem , ils y causèrent une telle famine, qu'une mère fit cuire et mangea son enfant , fait historique placé par Voltaire dans la Henriade. Lorsqu'enfin ils virent qu'ils ne pouvaient plus résister à la haine du peuple et aux armes des Romains, ces hommes , aussi lâches qu'ils avaient été cruels , se cachèrent dans les égoûts de la ville, et y restèrent jusqu'à ce que la faim les eût forcés de se montrer. Plus de cent pages sont remplies des crimes et des atrocités qu'ils commirent au nom de la liberté, et le peuple s'obstina long-temps à les considérer comme des hommes zélés pour* le bien public. Tout le monde cependant n'était pas aveugle; des Juifs plus sages ou plus éclairés faisaient tous leurs ef-