SUR LES REVOLUTIONS
forts pour démasquer les zélateurs , mais on riait de leurs prédictions comme on se moque aujourd'hui de ceux qui parlent des sociétés secrètes. Un nommé Jésus, fils d' Ananus , courut pendant sept, ans dans les rues de Jérusalem , en prédisant la ruine de cette cité , et en criant : Malheur sur le temple! malheur sur la ville ! Mais il ne produisit d'autre effet que de se faire passer pour un insensé , ce qui le fit épargner par les zélateurs.
Si je prolongeais cet extrait, je présenterais un tableau si conforme à celui que nous avons eu sous les yeux, qu'au lieu de dire que je vais chercher des exemples bien loin, ou me reprocherait de les prendre trop près de nous.
Que conclure de tous ces faits et de ceux que le défaut d'espace me force de rejeter? C'est que les révolutions, les malheurs , les catastrophes politiques semblent toujours arriver à l'improviste , quoiqu'il ait suffi d'ouvrir les yeux pour les prévoir, et d'étendre le bras pour les arrêter; c'est que l'axiome principiis obsta n'est qu'une vérité spéculative , entièrement négligée dans la pratique ; c'est enfin que tous les jacobins du monde ont commencé par être des libéraux, et qu'on a toujours été dupe de ce beau titre , jusqu'à ce que les frères et amis aient cru pouvoir découvrir le secret de leur libéralité.
Je vais prouver, non par des raisonnemens , mais par des faits, qu'il n'y a plus de calme et de bonheur à espérer dans un Empire , quand la force armée s'affranchit du joug des lois civiles, et se fait l'arbitre des destinées des peuples. Comme nous avons voulu être Romains, et l'on sait avec quel succès, c'est dans l'Empire romain que je vais chercher mes exemples et mes preuves : MM. les libéraux ne mépriseront pas sans doute les leçons d'un peuple qu'ils ont toujours pris pour modèle ; Rome, d'ailleurs, est la ville où le libéralisme a régné le plus long-temps , puisqu'elle est celle où il y a eu le plus de troubles, de guerres civiles et de massacres patriotiques; puisque, sous les plus cruels tyrans et dans les plus affreuses calamités, les enseignes romaines ont toujours porté les initiales des mots Senatus populusque Romanus (S. P. Q. R.), mots qui étaient une reconnaissance de la souveraineté du peuple sous les Tibère , sous les Néron , les Domitien, etc. Nous avons été souverains de la même façon.
Je ne m'arrêterai pas aux tribuns militaires des premiers âges de la république > je ne parlerai pas même de ces armées qui , sous Mari us et Sylla , puis sous Octave et Antoine, ont donné de si
beaux spectacles à la ville de Rome. Quoiqu'elles fussent alors l'instrument servile des ambitieux , les armées étaient encore soumises à la discipline , et les soldats ne délibéraient pas le sabre au côté sur le sort de l'Empire. Auguste, qui les avait employés à construire l'édifice de sa puissance , les fit rentrer sous le joug des lois civiles dès qu'il n'eut plus de compétiteurs ; et la maxime cédant arma togœ procura aux Romains le plus long calme et le seul bonheur dont ils eussent joui depuis l'expulsion des rois. Tibère avait trop d'esprit pour partager son autorité avec des chefs de légions ; il comprima constamment l'essor de l'ambition militaire : aussi , malgré les vices de ce sombre tyran , malgré ses arrêts sanguinaires qui frappaient toujours des têtes illustres ou des membres du sénat , l'Empire goûta la tranquillité la plus parfaite au-dedans et au-dehors ; et , sous ce règne , quelque odieux qu'il soit , aucun trouble , aucune guerre n'éclata. Les folies de Caligula émancipèrent les troupes , et il fut la première victime de l'insubordination de ses propres gardes. C'est à l'avènement de Claude que commence le règne des soldats ; et quoique l'influence du régime militaire ait été modérée par quelques princes énergiques tels que les Yespasien , les Trajan , les Septime-Sévère , elle n'a jamais entièrement cessé, et elle a fini par détruire l'Empire romain , après l'avoir désolé pendant quatre siècles. Maintenant , spécifions les faits.
A la mort de Caligula , la plus étrange confusion régna dans Rome ; les soldats parcouraient le palais et la ville , pillant partout et égorgeant , sans choix et sans motifs, tous les citoyens qui se présentaient à leur fureur. Il n'est pas inutile de faire observer que les conjurés furent sacrifiés comme les amis du prince, et Cherca, chef des premiers, ne put se soustraire à la mort que par une prompte fuite : avis à tous les conspirateurs qui, dans leur aveuglement, espèrent se faire respecter par les soldats quand ils leur ont donné l'exemple de la révolte et du mépris des lois. Le pauvre Claude , oncle de l'empereur assassiné , voyant porter des têtes au bout des piques , s'enfuit dans le lieu le plus retiré du palais , soulève un coin de tapisserie, et se blottit derrière. Des soldats aperçurent ses pieds que la tapisserie trop courte n'avait pu cacher ; ils les saisissent , les tirent avec force , et le malheureux Claude , tombant aux pieds de ses véritables souverains , leur demande la vie en répandant un torrent de larmes. Les soldats le relèvent , le placent sur une cfyaisc curule, le portent au camp des prétoriens, et le proclament empereur. Cependant le sénat était assemblé, et délibérait s'il rétablirait la république ; cet avis allait prévaloir, quand la foule qui assiégeait les portes du. sénat, annonça que Rome avait un maître. Quel maître! quelle élection ! nouveaux meurtres, nouveau pillage sous le prétexte de punir ceux qui avaient blâmé le choix des prétoriens.
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Les soldats furent amplement recompensés par le prince reconnaissant; et comme dans la suite , à chaque avènement . il y avait une nouvelle gratification , les soldats comprirent facilement que plus on tuerait de princes, plus les gratifications se r a i e nt fréq uentes.
Ce fut en flattant les soldats et en leur prodiguant l'or du peuple , que Néron put ligner treize ans et près de huit mois. Mais les légions qui occupaient les provinces éloignées sentirent quelles pouvaient aussi donner un prince à l'Empire , et gagner la gratification. Les légions d'Espagne nommèrent Galba , celles des Gaules Yindex , celles de Cologne Vitellius, celles de Syrie Yespasien , celles de Germanie Yirginius Rufus, qui fut assez sage pour refuser l'Empire. Ainsi, grâce à la souveraineté du sabre , Rome eut six empereurs dans l'espace d'une année , sans compter Othon qui régna quatrevingt-dix jours après Galba. Mais au moins, dirat-on, les prétoriens que Néron traitait si bien lui auront été fidèles ? Yoici quelle fut leur gratitude : Quand ils surent que les légions approchaient de Rome , ils craignirent qu'elles ne leur enlevassent une bonne partie du butin impérial , et ils se mirent à piller le palais, tandis que leur empereur, caché sous le lit d'un portier, se laissait mordre par un chien, sans oser crier, dans la crainte d'être reconnu. Rome fut un théâtre de carnage à la mort de Galba , qui fut massacré en pleine rue par ses propres soldats. Bientôt après Yitel-
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lius éprouva le même sort , et le trouble fut si grand dans la ville , que le Capitole même fut brûlé. A l'exception de Domitien , tous les princes qui régnèrent depuis Vitellius jusqu'à Commode, surent contenir la turbulence des légions, mais ce fut en les occupant à des guerres étrangères , et le peuple romain ne fut pas plus heureux sous ses meilleurs emperéilrs que sous les plus mauvais , puisque Trajan et Marc-Aurèle ne cessèrent de combattre les Parthes et les Daces , et le premier de ces princes périt après avoir perdu son armée dans une funeste expédition. Sous Commode , les légions reprirent leur insolence. L'indigne fils de Marc-Aurèle ayant péri par une conspiration dont le chef était préfet du prétoire , les prétoriens élurent Pertinax qu'ils massacrèrent après l'avoir laissé régner pendant quatre-vingt-sept jours.
A la mort de Pertinax , le peuple de Rome voulut le venger ; mais les prétoriens lui inspirèrent une telle terreur, que chacun s'enferma dans sa maison comme si la ville eût été prise d'assaut, et les prétoriens déclarèrent que l'Empire était à V encan. Sulpicien , gendre de l'empereur assassiné , se présente pour lui succéder au trône ; mais tandis qu'il marchandait avec les soldats , Julien , qui était hors du camp, ayant monté sur des planches et des tonneaux, cria, par-dessus les murailles, qu'il paierait cinq mille drachmes par tête ; k trône lui fut adjugé d'une voix unanime , et ce Romain libéral fut salué empereur.
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Le peuple romain fut donc condamne à payer le marché passe' entre Julien et les soldats ; mais les légions répandues sur toute la surface de l'Empire , ne voulurent pas que les seuls prétoriens eussent le droit de le vendre ; celles de Syrie nommèrent Niger, celles d'Illyrie Sévère, et celles de la Grande-Bretagne Albin , que Sévère avait cru se concilier en lui donnant le titre de César. De là , guerre entre Sévère et Julien qui est abandonné et tué par l'un des soldats qui lui avaient vendu le trône ; autre guerre entre Sévère et Niger, qui perd deux batailles, et finit par périr de la main des soldats mêmes ; autre guerre encore entre Sévère et Albin qui , après une bataille sanglante, est tué a Lyon, ou se tue lui-même. Que de bonheur accumulé sur l'Empire pendant les quatre années qu'a duré cette contestation !
Le vainqueur sentit bien qu'il n'y aurait plus de sûreté ni pour lui ni pour les peuples tant qu'une soldatesque effrénée disposerait du destin de Rome : il casse les prétoriens, qui n'osent se soulever; mais il était écrit dans le ciel que Rome devait périr par les mains qui devaient la défendre. Sévère créa d'autres prétoriens , et même il au<rmenta leur nombre. Son génie et sa fermeté imposèrent à ces mutins le joug salutaire de l'obéissance ; mais la faiblesse de ses successeurs affranchit les soldats de toute discipline , et les rétablit dans leurs droits.
J'entre ici dans une affreuse carrière : la lecture
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de l'Histoire romaine, a cette époque, est aussi dégoûtante que celle du Bas-Empire. Caracalla est tué par Macrin , préfet du prétoire , que les soldats élèvent au trône. Macrin est tué par les soldais qui nomment empereur un adolescent : cet adolescent (Héliogabale) est tué dans les latrines du camp des. prétoriens , où il s'était réfugié; et ne dites pas que les soldats ne tuaient que de médians princes : sans compter Galba qui ne mérite point ce reproche , et Pertinax , digne d'être comparé aux meilleurs empereurs , ces soldats massacrèrent sans pitié Alexandre Sévère , le prince le plus sage , le plus honnête homme de son siècle , et donnèrent le trône à Maximin , dont les titres à la suprême puissance consistaient dans la gloire d'avoir tué un bœuf à coups de poing. Mais que peut la force corporelle contre une milice sans discipline ? Le nouvel Hercule est tué dans sa tente ; Maxime et Balbin , qui lui succèdent un moment, sont victimes des prétoriens ; les trois Gordien régnent ensemble , et sont tués presqu'en même temps ; Philippe , élu par les assassins , est égorgé par eux ; enfin , je trouve Décius qui'périt du moins de la main des ennemis , honneur bien rare chez les souverains de Rome ; encore la chose est- elle racontée de tant de manières différentes , que je ne la crois pas bien sûre. Je recommence donc la fatale kyrielle. Gallus est tué par ses propres soldats ; Emilien , tué par ses soldats ; Yaléricn , qui aurait vraisemblablement fini de même , n'échappe à ce
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sort que pour être pris par les Perses qui lui font souffrir mille indignite's ; mais son fils Gallien rentre dans la loi commune , car il est tué par les prétoriens qui ont élu Auréole. Que dis-je , Auréole ? Ne suis-je pas arrivé au règne des trente tyrans? Chaque légion n'a -t -elle pas nommé son empereur? Quelle brillante époque pour la gloire du régime militaire ! Trente empereurs à la fois ! Que les peuples doivent être bien gouvernés! Le Nain de Tillemont prétend que ces trente tyrans doivent être réduits à dix-huit; dix-huit, soit; cela est encore fort honnête , et cela suffisait , ce me semble , au bonheur des Romains. Je trouve enfin un empereur qui , assez heureux pour mourir de la peste, n'est pas égorgé par les soldats : c'est Claude II; mais l'Empire lui fut disputé par un Yictorin ou un Censorin qui fut élu et tué par ses électeurs.
Le vainqueur de Zénobie , le fameux Aurélien, malgré ses victoires , malgré les belles murailles qu'il construit autour de Rome , est tué par ses soldats ; le bon Tacite , cet empereur qui se faisait gloire de descendre de l'historien du même nom, est tué par ses soldats , et j'ai honte de finir toutes mes phrases par cette formule que la force des choses me commande. La vérité m'oblige à répéter encore que l'excellent Probus , cet empereur qui fit planter des vignes dans les Gaules , fut tué par ses soldats. La mort d'un si brave homme
m'empêche de m'apitoyer sur celle d'un Satur-
nin, d'un Procule et d'un Bonôse que les soldats couronnèrent et tuèrent. Parlerai- je des pauvres princes Carus, Garinus et Numériauus dont la vie et la mort sont également ignorées , si ce n'est que le dernier fut certainement tué par les soldats, et fit place à Dioctétien ? Celui-ci fit très-bien de se retirer à Salone et de cultiver son modeste jardin , car j'aurais parlé de lui avec la formule ordinaire. Je ne suivrai pas la fortune des empereurs jusqu'à Romulus Augustulus et jusqu'au dernier des Çonstantins : le plus ignorant des lecteurs sait très-bien que j'y trouverais trop d'exemples semblables à ceux que j'ai cités. Le résumé suivant suffira , je l'espère : en 349 ans , depuis la mort de Jules César jusqu'au règne de Constantin, de cent cinq empereurs nommés par les légions , buit seulement sont morts de mort naturelle , quatre de mort douteuse ou inconnue , et les quatre-vingt-treize autres ont été massacrés par les soldats. Maintenant que l'on se donne la peine de rechercher quelle était la situation des provinces pendant ces bouleversemens , quels ont été les résultats de tant de conspirations, de révolutions, de guerres civiles et de massacres , et à moins d'être privé du simple bon sens, on dira, comme je l'ai dit au commencement de cette note, que tout repos, tout bonheur, tout espoir même est perdu pour le peuple chez lequel les soldats délibèrent , usurpent la puissance , et décident du sort de l'Etat.