PREMIERE LETTRE
Monsieur ,
Vous me demandez quelques détails sur mon voyage ; ils seront superficiels comme mes observations : j'ai à peine eu le temps de voir , et de cette foule d'images qui ont passé fugitivement sous mes yeux, le plus grand nombre échappe à ma mémoire , ou ne s'y présente que confusément. Ne pouvant être intéressant ou neuf, je tâcherai du moins d'être concis : puisse mon laconisme imiter la rapidité de ma course !
Que vous dirai-je des champs de la Beaucc, qui ne présentaient qu'une surface plane , immense , monotone, couverte d'un chaume brûlé par le soleil ! A la vérité, cette vaste arène m'inspirait un profond respect quand je songeais que , depuis les Druides jusqu'à nous, elle est une mine inépuisable de richesses, bien plus réelles et moins précaires que celles du Potosi ; mais l'œil du voyageur ne juge point comme son estomac, et il se laisse ap-
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pesantir par l'ennui ci le sommeil quand il parcourt ces longs espaces uniformes dans leur culture , comme par leur couleur, qui n'ont pour bornes que l'horizon, et où les arbres sont si rares qu'ils pourraient servir de colonnes milliaires. Au reste, je me suis reproche ma mauvaise humeur quand j'ai appris que la récolte avail été très-abondante , et que cette vilaine plaine avait paru charmante à 5oo mille habit ans.
Le bien et le mai sont mêlés dans la nature : aux guérêts de la Beauce succèdent des landes et des bruyères ; mais on les voit bientôt disparaître, et des champs de maïs annoncent la patrie des dindons, des chapons et des poulardes. C'est au maïs que ces victimes emplumées doivent le funeste avantage d'acquérir une graisse brillante et une chair savoureuse ; l'on ne peut s'empêcher de sourire quand on pense que la Cérès du Pérou vient engraisser les dindons de la Sarthe pour donner des indigestions aux gourmands de Paris.
Yous croyez que je vais vous parler de la ville du Mans, de sa belle promenade en amphithéâtre, des heureux changemens qui s'opèrent chaque jour dans les édifices de cette cité fameuse par ses chapons et ses procureurs ? Non; je repousse les idées nobles et sérieuses, et je me borne à une particularité dont certainement les géographes ne feront jamais mention. Au milieu d'une grande place s'élève une halle immense , entièrement construite en bois ; et dans l'énorme charpente de ce vaste
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édifice, il ne se trouve pas une seule toile d'araignée. Cette observation vous fait sourire , et vous pensez que l'absence des filles d'Arachné est due à la propreté des Manceaux ; point du tout : ce phénomène entomologique provient de ce que cette balle est construite en bois de châtaignier, et les araignées en ont tellement horreur, que celles même qu'on y apporte s'enfuient proinptement ou y périssent. On raisonnera tant qu'on voudra sur ce fait ; mais il est certain , et je l'ai soigneusement vérifie. M. de Lalande, sans doute, ne se serait pas plu sous cette halle; M. Quatremère ne pourrait y faire ses ingénieuses observations; mais nos petites-maîtresses pourraient s'y promener sans crainte de s'y e'vanouir, et je ne doute pas que dorénavant elles ne fassent construire des lambris et des meubles en bois de châtaignier.
Autrefois, la ville d'Angers disputait à Poitiers l'honneur de passer pour la plus vilaine ville de France , mais aujourd'hui elle obéit à l'impulsion donnée à tout l'Empire : on y travaille à des améliorations en attendant les embellissemens ; on y construit un quai , on bâtit élégamment à coté des masures qui s'écroulent ; les beaux toits d'ardoise couvriront bientôt de belles maisons , et les antiquaires ne reconnaîtront plus la vieille patrie des Andégaves. Quelle ville, en effet , mériterait mieux les soins de l'architecte ? Située dans une plaine fertile, elle touche aux, rives du Loir, delà Mavenne et de la Sarthe, et elle n'est qu'à une lieue de la
Loire. Depuis douze ans , les villes qui étaient belles sont devenues magnifiques, les médiocres sont belles, et les plus laides aspirent à devenir jolies : si Angers éprouve cette dernière métamorphose , ce ne sera pas un des moindres miracles de ce siècle.
Nantes n'a pas besoin de la baguette des Fées pour plaire à l'observateur le plus difficile. On y voit sans doute encore des rues étroites, tortueuses et un peu sales ; mais cela se remarque même à Paris, et il existe bien peu de villes qui aient , comme Nancy , l'avantage de présenter toutes ses rues coupées à angle droit. La situation de Nantes est charmante ; descendant par une pente douce du haut d'un coteau sur la rive droite de la Loire, elle y étend ses quais nombreux dans l'espace de quatre milles géographiques ; et fière de la fertilité de son terroir , comme de la beauté de sa rivière , elle semble avoir le choix du commerce ou de l'agriculture pour faire la prospérité de ses habitans ; aussi remarque -t- on dans son port immense , beaucoup plus d'activité que les circonstances ne paraissent devoir le permettre. Le commerce du sel et le cabotage, qui se fait à la barbe des Anglais, diminuent considérablement la gêne causée par les croisières. De toutes les villes que j'ai parcourues, Nantes est la seule où, malgré l'abondance de la récolte, l'on éprouvât encore, au mois de septembre, de rembarrai dans la distribution du pain. J'en ai demandé la cause ; on m'a
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répondu qu'il ne faisait point de vent depuis six semaines, et que les Nantais, comme les soldats d'Agamemnon, levaient les mains au ciel, et demandaient du vent, non pour enfler leurs voiles, mais pour (aire tourner les ailes de leurs moulins. L'excuse est fort bonne sans doute, mais n'ei.t-il pas un peu honteux qu'une cite riche et populeuse attende sa subsistance des caprices du vent, tandis que la Loire lui ouvre ses sept bras qui pourraient faire agir des milliers de moulins, et nourrir les 333 millions 3j3 mille 333 habilans que lordMacartney a comptes à la Chine; ?
Nantes offre i}qs beautés qui la rangent parmi les plus belles villes de l'Empire : la place et le quartier Graslin, la place Impériale, le superbe cours Saint-Pierre, le quai de la Fosse, l'hôtel de la Préfecture et plusieurs autres édifices seraient remarques même dans les plus beaux quartiers de Paris; on y admire aussi la Bourse qui vient d'être achevée : j'ai trouvé qu'elle ressemble parfaitement à un théâtre, et j'en sais gré à l'architecte; car, depuis vingt ans, les gens de bourse sont les comédiens de l'Empire qui ont le mieux joué leur rôle.
Après avoir passé les six ou sept ponts qui se succèdent sur autant de bras de la Loire, j'ai traversé celui de la Sèvre, et j'ai parcouru cette fameuse Vendée qui naguère ; mais aujourd'hui
la plus belle culture y éclate de toutes parts, les ruines otih disparu, et des villages tout neufs lais-
sent douter au voyageur si c'est là cette contrée si malheureusement célèbre. Heureux le pays qui peut si promptement réparer de si grands désastres ! Sous le règne de Louis XIII (j'allais dire de Richelieu), lorsque deux armées françaises venaient, d'être détruites en Flandre, le général autrichien Picolomini en vit arriver une troisième , dont il ne soupçonnait pas l'existence, et il s'écria, non sans dépit : // n'y a que la France qui ait de pareilles ressources ! Yoilà ce que dit l'observateur en parcourant la Yendée.
Je ne vous parlerai pas des plaines de Marans , de sa plage triste et uniforme , et je n'entre à la Rochelle que pour en sortir aussitôt. Ce n'est pas que les rues de cette ville ne soient larges et bien percées ; on peut même les nommer belles , car il n'y manque que des maisons : je ne puis en effet donner ce nom aux murailles percées de trous qui les bordent, et plusieurs d'entre elles ne m'ont paru être des habitations que parce que j'ai vu des fumiers à la porte. Au reste, dans cette ville, quand on a vu le petit port , la longue jetée , les restes de la digue de Richelieu , et quand on a mangé des huîtres vertes, qui y sont excellentes , on n'a rien de mieux à faire que de s'en aller.
Rochefort est beaucoup plus agréable ; les rues y sont belles, et elles ont des maisons. Le bassin de la Charente, le chantier de construction, les beaux vaisseaux qui en sont sortis, invitent les curieux a s'y arrêter, avec d'autant moins de repu-
gnance que l'air y est devenu plus salubre , qu'il y règne une grande activité, et que l'on y fait trèsbonne chère.
Saintes ressemble plus à un village qu'à une ville, mais cette irrégularité n'est pas sans agrément; je n'y ai passé que douze heures, et ce temps a été plus que suffisant pour y voir quelques restes d'antiquités qui sont décrits dans un grand nombre d'ouvrages. La route de cette ville à Bordeaux ne ressemble guère aux autres routes de l'Empire ; on risque à chaque instant de s'y rompre le cou , quelquefois même il faut marcher à travers champs; et je me souviendrai toute ma vie de la ville de Pons et de celle de Mirambeau , dont les rues sont plus fatales aux voitures que les gorges d' Ollioules ou la montagne de Tarare. Je me hâte donc de les quitter, et je me sauve à Blaye où je jouis d'un spectacle magnifique.
Pendant huit grandes heures, debout sur le tillac d'une gabarre, j'ai admiré cette superbe Gironde qui s'étend successivement à une , deux et trois lieues de largeur ; j'ai contemplé avec ravissement ses rives boisées , ses îles verdoyantes , ses bords où une foule de bourgs et de villages s'élèvent en amphithéâtre , les vaisseaux qui sillonnent en tous sens ses eaux un peu vaseuses , les frontières de ce Médoc si cher aux épicuriens de Paris et de Londres. La marée m'a poussé doucement au bec d'Ambez qui sépare et réunit bientôt la Garonne et la Dordogne , pour en faire , non pas un fleuve , mais
une Véritable mer; ef l'enchantement a été complet, lorsou'arrivéau pied de la montagne de Lormonl, j'ai découvert les immenses Chavirons de Bordeaux, et les nombreux vaisseaux qui peuplent sa rivière. On va rire de mes expressions qui paraîtront trop magnifiques; comment vanter des beautés que nous possédons? Peut -on admirer, va-t-on dire, àcs objets qui sont si près de nous ? Mais si un voyageur étranger découvrait dans une contrée lointaine une ville, une rivière, des sites, des points de vue qui approchassent de ceux-ci, les badauds seraient en extase devant les gravures qui les re présent e rai ent.
Si Paris n'existait pas, Bordeaux serait très-certainement la plus bel!e ville de France ; et Lyon , qui lui disputerait cet honneur, perdrait son procès. Où trouve-t-on quelque «chose de comparable à ce quai courbé en arc, qui a plus de deux grandes lieues de longueur; car il m'a fallu deux heures cinq minutes pour le parcourir d'un pas ferme et rapide ? Je ne puis que désigner les belles et bonnes choses qui s'offrent en foule à mes yeux étonnés. Cette Garonne si large, si profonde, sa rive gauche couverte de beaux édifices, sa rive droite parée de la plus belle verdure, et qui a pour bornes àc$ coteaux cultivés jusqu'au sommet ; ces longues avenues abritées par de grands arbres, et connues sous le nom de cours d'Aquitaine, cours d'Àlbret, etc.... ; ces autres promenades que l'on nomme Fosses, et qui devraient s'appeler boule-
vards intérieurs , et le Jardin public , et la superbe rue du Chapeau-Rouge, et le grand théâtre qui est un des plus beaux édifices de l'Empire, et le restaurateur Cardeillacqui rivalise avec les Véry et les Frères Provençaux , et cette chère excellente , et ces vins généreux, et ce gibier de toute sorte , et ce poisson de toute espèce, et ces fruits savoureux... Ma foi ! rira qui voudra des Gascons ; mais la nature et l'art les ont fort bien traités. Quelques-uns d'entr'eux se plaignent encore ; car qui ne se plaint pas ! Mais les plus sages conviennent que la fertilité du sol, le commerce des vins, le cabotage et les licences , sont une fort douce compensation aux entraves que la guerre oppose à l'avide ambition des négocians.
J'ai regret à quitter cette belle et bonne ville ; mais il faut continuer mon voyage. D'ailleurs , cette lettre n'est déjà que trop longue; je remets donc à une autre les nouveaux détails que vous me demandez ; et , dans une troisième, je vous parlerai des théâtres, qui ne sont pas la plus belle partie de mes observations.
J'ai l'honneur d'être.