‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 38 sur 117 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Monsieur ,

Je voyage avec un officier qui se rend en Espagne. « Voyez-vous, me dit-il, comme les travaux de la paix se multiplient partout , malgré une

guerre qui dure depuis plus de vingt ans , qui 00 cupe toute l'Europe , et qui s'étend jusqu'à ses extrémités les plus reculées? Avez-vous remarqué un seul champ sans culture, une seule ville qui ne fît des efforts pour devenir plus régulière ou plus belle qu'elle n'était? Combien d'années de paix n'eûî-il pas fallu autrefois pour qu'on osât former autant d'entreprises , pour qu'on eût le moyen de les exécuter! Eh bien! une merveille plus grande encore s'offrirait à vos regards, si vous alliez en Espagne. La route que l'on construit pour aller à Saragosse par Xaca (ou Jaca) sera peut-être l'ouvrage de ce genre le plus hardi ej le plus admirable qu'on ait vu dans aucun temps. » Ici, l'officier me fit de ces travaux une description trop étendue pour pouvoir entrer dans cette lettre , mais que je regrette bien de ne pouvoir mettre sous vos yeux.

Ce que j'ai vu me fait paraître possible tout ce qu'on peut me dire de plus étonnant à cet égard. Le Parisien qui voit s'élever autour de lui, comme par enchantement , de nouveaux ponts , de nombreuses et superbes fontaines, des quais immenses, élégans et solides , une seconde galerie du Louvre, un arc de triomphe , des places , des avenues, des. édifices , croit sans doute que la capitale a le privilège des miracles, et que tant de travaux, qui suffiraient à la gloire d'un siècle, sont uniquement destinés à récréer les habitans de Paris. Qu'il sorte de son bois de Boulogne , où il fatigue son cheval

sur un sable stérile ; qu'il parcoure les départeniens les plus éloignes , qu'il observe nos villes , qu'il traverse nos fleuves, il trouvera partout la même activité, la même industrie. Un pont solide, et déjà commencé, va traverser, à Bordeaux, la profonde Garonne ; un autre pont s'élève sur le Lot , à Aiguillon ; un troisième rendra plus prompte et plus facile la route d'Agen a Baïonne; un quatrième rassurera le voyageur qui traverse , à Moissac , le Tarn aux eaux bourbeuses , quelquefois si rapide et si dangereux : des deux ponts qui doivent réunir Avignon à Villeneuve , le plus oriental est déjà en état de service , ceux de la Durence à Bonpas , et de l'Isère près de Valence , sont terminés depuis long-temps. Ainsi le midi de la France, où le voyageur ne franchissait les fleuves les plus impétueux que sur des barques frêles et étroites, n'offrira bientôt plus que des roules solides et continues dans toutes les parties et dans toutes les directions. Mais la présence du bien ne se sent pas aussi vivement que son absence ; et des hommes qui autrefois maudissaient les bacs et y risquaient leur vie , passent aujourd'hui sur les ponts en dormant , sans s'en douter, sans savoir même qu'ils ont traversé ces fleuves, jadis l'objet de leurs ennuis ou de leur effroi. Ceux-là trouveront mon admiration bien puérile ; mais ce n'est pas pour eux que j'écris.

La route de Bordeaux à Toulouse n'a pas été remarquée comme elle méritait de l'être. A la vé-

rite ,' on n'y rencontre guères que des commis marchands , plus occupes de leurs échantillons que des beautés des sites, aux yeux de qui la montagne la plus pittoresque n'est qu'une côte incommode, le plus beau fleuve un obstacle , les rochers les plus imposans des pierres , et les plus belles plantes de l'herbe. L'observateur juge tout différemment, et les rives de la Garonne lui offrent un charmant spectacle, quand messieurs du comptoir n'y voient que de l'eau , des oies et des moulins. On vante partout les rives de la Seine depuis Paris jusqu'à Rouen , celles de la Saône, de Châlons jusqu'à Lyon , et celles de la Loire dans presque tout son cours ; mais il me semble que toutes le cèdent à la Garonne pour l'agrément et la variété des sites , la fertilité du sol et la variété des tableaux. Ailleurs, c'est toujours un fleuve qui coule entre des coteaux cultivés , ou que partage une plaine fertile ; mais ici il existe une opposition piquante et continuelle. A la rive droite, des collines, riches des plus belles productions, s'amoncèïent les unes sur les autres , et atteignent quelquefois la hauteur des montagnes; à la rive gauche , au contraire , s'étend constamment une plaine qui n'a pour limites que l'horizon , brillante de la plus belle verdure , et tellement boisée qu'elle présente l'aspect d'une forêt continue : entre ces deux bordures si diflérenles , la Garonne roule ses ondes sinueuses , fertilise des champs de froment et de maïs , réfléchit le pampre des vignes , le feuillage

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des arbres qui ombragent ses rives , et arrose ces vastes vergers, donl le produit est pour Vgcn un commerce de plusieurs millions; ajoutez à cela que les villes se succèdent sur celte route à de petites distances ; que plusieurs présentent des singularités piquantes par leur situation , leurs constructions bizarres, leurs vieilles fabriques qui rappellent les croisades, et vous aurez une faible idée de ce qu'éprouve le voyageur curieux, quand -il traverse successivement Langon , la Réole , Marmande , Tonneins , Aiguillon , Agen , la Magistère , la Malauze , Moissac et Castel-Sarrasin.

Personne assurément ne s'avisera de placer Toulouse au rang des belles villes; mais personne n'est fâché de l'avoir vue, et ne renonce à la voir une seconde fois. En apercevant les grands murailles de brique qui l'environnent, on se croit transporté sur les rives de ce fleuve ,

Uli d'c'tur allant Coctilibus mûris conjûlsse Sentir., mis urbem.

Tout est de brique à Toulouse, murs d'enceinte, hôtels, maisons, églises et clochers. Le Capitolc seul et quelques maisons en bien petit nombre apprennent aux Toulousains qu'il existe des pierres dans le monde. Les parapets du quai , ceux du pont et ses arches, sont aussi en pierre ; tout le reste est brique ; et même le long du fleuve elle sert de pavé , comme à Sienne en Toscane ; et sans doute elle est bien préférable à ces énormes et

affreux cailloux qui tapissent si désagréablement les rues de la ville , qui sont le supplice des pieds délicats , et le patrimoine des cordonniers. Elégans Parisiens , et vous, petites maîtresses , qui marchez sur des tapis d'Iran ou sur des roses, ne quittez pas vos voitures quand vous arriverez à Lyon , à Avignon , à Montpellier ou à Toulouse ; cette dernière ville surtout est la plus effroyable aux piétons. Les cailloux qui ont martyrisé saint Etienne , patron de cette cité, pavent encore ses rues tortueuses, et ils m'ont martyrisé , moi qui ne suis pas petitmaîlre , et qui n'aspire point à la sainteté.

En construisant Toulouse , on paraît avoir tenté de résoudre ce bizarre problême : trouver le moyen de pousser l'irrégularité jusqu'au dernier terme. Toutes les rues y décrivent des courbes, et chacune de ces courbes a d'autres élémens. L'étranger qui croit y suivre une ligne à peu près droite , se retrouve souvent , après avoir marché une demiheure , au point même d'où il était parti. Vainement voudrait-on se régler sur la projection des ombres pour s'orienter ; les maisons sont si hautes et les rues si étroites , que le soleil n'ose y plonger ses rayons ; vous y tournez sans cesse , comme à l'aventure , et après avoir demandé cent fois votre chemin , vous arrivez droit au sud , quand vous avez cru vous diriger vers le nord.

Mais si, abandonnant cette carrière de briques, vous ne considérez la ville que par son extérieur, Toulouse vous plaît et rivalise à vos yeux avec ce

que nous avons de plus agréable en France. Le pont est large et hardi : percé de six arches, il ouvre encore cinq gueules circulaires placées dans la commissure des arcs et destinées à évacuer les grandes eaux. La promenade du faubourg Saint- Cyprien est enfermée par des grilles , des murs d'appui , et s'étend à la longueur de neuf cents pas sur la rive gauche de la Garonne ; une autre promenade enveloppe la partie orientale de la ville , et consiste en un grand cercle d'où partent des rayons qui sont autant d'avenues, et qui se dirigent dans tous les sens. Au-delà de cette esplanade commence le magnifique canal qui réunit la Garonne au Rhône , l'Océan à la Méditerranée ; et son cours se trace au loin dans la campagne par une ligne d'arbres qui s'élèvent sur ses bords. Tout ce qui environne Toulouse est riant et fertile , et les gourmands, dit-on, y sont dans leur élément. Les foies gras de canards , les poissons délicats , le gibier le plus parfumé , les fruits les plus exquis en font un pays de Cocagne ; on dit aussi qu'on y boit d'excellens vins , mais les aubergistes m'ont mis dans l'impossibilité d'attester ce dernier fait.

Je quitte Toulouse , et je traverse d'un bout à l'autre ce Languedoc qui était une des meilleures provinces de la France , et qui compose aujourd'hui tant de riches départemens; malheureusement une sécheresse opiniâtre a couvert d'un voile gris ses coteaux rians et ses fertiles campagnes. A Bé-

ziers, il n'a pas plu depuis le mois de mai jusqu'à celui d'octobre ; à Montpellier, avant l'orage qui éclata le 5 septembre , on n'avait pas eu d'eau depuis le mois de novembre 181 1. On m'assure que dans un canton le blé a été semé et récolté sans une goutte de pluie. Tout cela me prouve que les graines céréales n'ont pas autant besoin d'humidité qu'on le pense dans le nord de l'Empire ; cardans cette année si sèche , la récolte a été une des plus belles dont les vieillards puissent se souvenir. Maintenant on vendange partout , et le vin sera excellent.

Rien de plus varié et de plus agréable que cette route de Toulouse à Montpellier, quoiqu'elle n'offre pas des sites éminemment pittoresques et de ces escarpement bizarres que l'on est convenu de nommer des accidens. On admire à Caslelnaudary le vaste bassin , qui pourrait contenir une flotte. A Carcassonne , une partie de la ville présente l'aspect d'une forteresse du douzième siècle, et l'autre s'étend assez régulièrement entre le bassin, le canal , la promenade et le Champ-de-Mars. INarbonne, la triste Narbonne, mérite à bien des égards les épithètes injurieuses que lui ont données Chapelle et Bachaumont; mais le canal, qui y répand la fraîcheur, et les productions de son territoire , la vengent un peu de la causticité de ces beaux esprits voyageurs.

Je grimpe au haut de Réziers, et, placé sur le sol où fut la citadelle , je vois au sud-ouest les

sombres Pyrénées; au sud , deux échappées assezlarges me découvrent l'azur de la mer qui s'unit à celui du ciel; à l'orient, une plaine immense où l'utile surpasse encore l'agréable; au nord, des coteaux, grandissant à mesure qu'ils s'éloignent, vont s'unir aux sommets des Cevennes et du Gevaudan; des jardins, des champs agréables remplissent les intervalles ; et l'Orbe, qui se courbe en arc sous mes pieds , sert de bordure brillante à ce riche tableau. Yoilà le beau côté de la médaille; retournez-vous vers la ville, et l'enchantement fait place au dégoût.... Tous les sens sont désagréablement affectés; des rues mal pavées , mal percées, de vilaines maisons, des ruisseaux où tout ce qu'il y a d'impur et d'horrible est entassé et s'oppose à l'écoulement d'une eau sale et méphitique, voilà Beziers à toutes les heures du jourj mais, le matin, c'est bien pire : tout y est jeté par les fenêtres , et le pavé disparaît sous une matière nauséabonde , qui n'est point de la boue. Cet usage d'empoisonner les rues était autrefois général dans tout le midi de la France ; l'œil ou l'odorat de la police en a été révolté, et Marseille, Toulon, Aix et Avignon sont devenus propres ; mais apparemment la police néglige les montagnes, et Béziers reste plongé dans sa saleté originelle. Il semblerait que la propreté des habitans dût être en raison de la chaleur du climat, mais c'est tout le contraire plus une contrée est chaude , plus elle est sale ; témoins l'Italie et surtout l'Espagne. Les rues de

Béziers me rappellent une anecdote qui n'est pas

sans agrément.

Quand l'empereur Joseph II traversa la France, il s'arrêta quelques heures à INismes pour y voir les beaux restes de la splendeur romaine. Le municipal , qui accompagnait S. M. , avait grand soin d'exalter emphatiquement les avantages de l'ancien JSemausus. Le prince s'arrêtait-il aux débris du Temple de Diane? le magistrat s'écriait : Ceci est V ouvrage des Romains. L'empereur tournait-il ses regards sur la Tour-Magne? Ceci est encore V ouvrage des Romains. Le prince admire la charmante Maison carrée , qui est le plus beau reste , comme le morceau le plus entier qui ait bravé les outrages de dix-sept siècles , et le municipal de répéter : Oh! certainement , ceci est bien l'ouvrage des Romains. Enfin, on arrive aux Arènes, où le prince ne peut pénétrer, parce que l'entrée en était obstruée par les saletés les plus dégoûtantes , et la canaille des voisinages avait converti en privés les belles arcades de l'amphithéâtre. Alors l'empereur se tourne \evs le magistrat , et lui dit froidement : Oh! certainement ceci ri est pas l'ouvrage des Romains.

Pézénas n'est recommandable que par son terroir gras et profond, et par la beauté de son climat. Bienlôt 011 découvre la mer, le grand étang de Tau, et le mont Sépol , où est située la moderne ville de Cette. Dans un atlas publié sous Louis XIII, le mont Sépol forme une île , l'étang n'existe pas,

et la mer s'avance assez loin dans les terres ; aujourd'hui la ville de Cette est une presqu'île, l'étang est entièrement séparé de la mer, et une grande plage de sable mêlé de corps marins attestent visiblement le séjour récent des eaux sur cette partie du continent : or, si en si peu de temps il s'est opéré un changement aussi sensible, que n'a pas dû produire une longue suite de siècles? Certes, je ne veux faire ici ni le vulcaniste ni le neptuniste ; mais peut-on fermer les yeux à l'évidence, et l'horreur des systèmes doit-elle faire renoncera l'usage de la raison?

Enfin j'approche de Montpellier; je découvre son Peyrou, son château-d'eau, ses maisons groupées et serrées confusément sur un mamelon qui ne mérite pas le nom de montagne. Cette ville ressemble à Toulouse par ses rues étroites et sombres , par ses maisons obscures , par l'irrégularité de son plan , et surtout par son cruel pavé ; mais on y respire un air pur et balsamique , le ciel y brille d'un azur éclatant, la température y est d'une douceur charmante , et des eaux salutaires y coulent partout avec profusion. Les dehors de la ville sont beaucoup plus agréables que l'intérieur; mais Montpellier n'eût-il que son Peyrou, il mériterait qu'on entreprît le voyage pour le voir. C'est peutêtre la seule place de France où il n'y ait pas une seule maison ; mais, élevée aiî-dessus de la plaine, plantée d'arbres, ceinte d'une balustrade élégante, elle est terminée par une espèce de temple hexa-

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gone , où un superbe aqueduc porte une masse d'eau fraîche, limpide et excellente. Au-dessous de ce château-d'eau s'étend un bassin d'une forme agréable ; plus bas , encore une promenade ornée d'arbres et d'autres bassins ; et cet aqueduc est composé de soixante-douze grands arcs qui en supportent plus de deux cents autres , au-dessus desquels coulent les eaux , que Ton peut appeler justement aquœ perennes. Du haut du Peyrou, l'on découvre à la fois les Pyrénées et les Alpes, et la plaine d'Aiguemortes , et l'étang de Maguelone , et la mer, et les belles campagnes qui environnent Montpellier.

Mais je crois que vous êtes un peu las d'entendre parler de villes , de rues , de ponts , de fleuves et de campagnes ; je vais rompre cette monotonie en vous entretenant de tous les beaux théâtres où j'ai vu si mal jouer la comédie.

Le

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