AU RÉDACTEUR
Monsieur ,
Lorsque vous avez rendu compte de la brochure de M. Dumamiant sur l'organisation des théâtres, et des réflexions de M. Ricord sur l'art théâtral , vous avez sans doute pensé que ces deux
VOYAGE EN FRANCE. 2.*]b
écrivains avaient un peu charge le tableau , et qu'ils avaient exagère' le mal pour faire agréer le remède qu'ils proposaient. Désabusez-vous , monsieur, et soyez persuade' que ces deux critiques, dans la crainte de n'être pas crus sur parole, ont beaucoup diminué aux yeux de leurs lecteurs les vices qu'ils signalaient et les dangers qu'ils faisaient pressentir. Ainsi , au lieu de dire que dans la province l'art dramatique est en pleine décadence , ils devaient affirmer qu'il y est en ruine ; et au lieu de prédire sa chute totale , ils auraient dû l'annoncer. Vous ne pouvez en effet imaginer l'état d'avilissement et de misère dans lequel sont tombés les théâtres des principales villes de l'Empire. Autrefois ils fournissaient à la capitale des sujets précieux; bientôt les tréteaux des boulevards seront , en comparaison , les temples du goût et de la décence. Je sens combien cette assertion va révolter les gens qui ne croient jamais aux doléances ; mais si, comme la Cassandre troyenne , je ne suis cru de personne , j'aurai au moins comme elle le mérite de dire la vérité , et peut-être qu'un jour une plume plus éloquenie saura convaincre le gouvernement et lui faire prendre les mesures convenables pour donner au peuple français des spectacles dignes de lui.
Si je voulais imiter certains critiques, admirateurs du temps passé et détracteurs du temps présent, il me serait facile d'assigner une cause vraisemblable à ce dépérissement de l'art dramatique.
Que de gens m'approuveraient si je reproduisais ce lieu commun , qu'il n'y a plus de génie , plus de goût, plus de littérature ! Ne pourrais-je pas, comme un autre , vanter les grands hommes , les grands talens, les grands artistes que j'ai vu briller dans ma jeunesse , et décider sans appel qu'il n'y a plus rien de supportable aujourd'hui ? Mais je me souviens qu'autrefois on tenait le même langage ; je sais aussi que dans tous les temps on a pris plaisir à humilier les contemporains par les éloges prodigués aux hommes qui n'étaient plus , et qui , de leur vivant, avaient été l'objet du -mépris ou de la satire. Je sais enfin qu'on se souvient avec plus de satisfaction des choses que l'on a vues avec des yeux jeunes , et que la vieillesse , toujours un peu chagrine, s'en prend à tout ce qui l'environne du dégoût qu'elle ressent et des plaisirs qu'elle n'éprouve plus. J'ai donc appris à me défier de ces déclamations contre le temps présent ; et au lieu d'attribuer le déplorable état des théâtres de province à cette dégénération supposée , dont on se plaint depuis Horace , je lui ai cherché , et je crois avoir découvert des causes plus immédiates et plus agissantes.
En province, l'art dramatique, ou plutôt l'art théâtral tourne successivement dans plusieurs cercles vicieux, d'où il ne sortira que quand il recevra l'impulsion de cette main puissante devant laquelle tous les abus disparaissent et tous les obstacles s'aplanissent.
ï°. Partout en France on aime le spectacle, mais nulle part on ne veut le payer ; partout il existe entre l'avarice des spectateurs et la cupidité des directeurs une lutte constante , dont le résultat est la perte de l'art et le règne du mauvais goût. Dans les villes les plus riches , les abonnemens les plus chers sont de 1 44 fr- Par année ; ailleurs , ils sont de 96 fr. ; et dans plusieurs villes très-considérables, ils baissent jusqu'à 72 fr. Chaque abonné n'y paie donc par jour, aux premières places, que 20, 3o ou 4° centimes au plus , c'est-à-dire 4 » 6 ou 8 sous ; et il en est très-peu qui ne se plaignent de l'horrible cherté du spectacle. Or, monsieur, figurez-vous une petite maîtresse gasconne, languedocienne ou provençale, parée ou chargée de tout ce que la mode invente de plus dispendieux et de plus bizarre, qui vient , pour ses quatre sous, s'asseoir aux premières loges ; qui , pour cette somme, croit avoir le droit de dénigrer tout ce qu'on lui présente , de déplorer la corruption du goût , de blâmer toutes les pièces nouvelles, sans estimer les anciennes ; de mépriser même Molière qu'elle ne connaît point, mais quelle n'écoute pas parce qu'il est trop connu , et qui , pour ses quatre sous, voudrait qu'on lui donnât les plus grands comédiens , les costumes les plus riches et les décorations les plus brillantes. Qu'arrive-t-il? le directeur forme une mauvaise troupe , parce qu'il est mal payé ; et le public paie mal , parce que la troupe est mauvaise : premier cercle vicieux.
2° De temps immémorial les habitans du Midi ont pour habitude de considérer une salle de spectacle comme une place publique : sans égards pour les voisins , sans respect pour la société ni pour l'art , chacun y parle , y chante , y crie librement comme sur une grande. route ; les abonnés s'y réunissent dans les loges , qui deviennent des salons de mauvais ton ; et toutes ces conversations particulières qui suivent immédiatement le mner, et qui s'en ressentent , forment un chorus insupportable à tout étranger qui a quelque idée de la décence et de la politesse françaises. J'ai entendu des hommes siffler, comme dans une écurie, pour s'appeler d'un bout à l'autre de la salle ; d'autres causaient ensemble à une distance de trente à quarante pieds; j'en ai vu qui, à demi-couchés sur leurs bancs, frappaient avec des bâtons sur l'appui des loges pour se désennuyer; ailleurs, des petits maîtres bien lourds sautaient de bancs en bancs pendant la scène la plus intéressante, enjambaient par-dessus les dames qui se couchaient pour éviter les bottes , se tenaient quelque temps debout sur les banquettes pour se faire voir; et si , après s'être assis, ils daignaient déposer leurs énormes chapeaux , c'était plutôt pour soulager leur front que par respect pour le public. Toulouse est la ville qui m'a offert le plus d'observations de ce genre : mais, le dirai -je ? à Montpellier, dans la loge destinée à l'une des autorités , le bruit et le scandale furent portés à tel point, que le parterre,
quoique bien accoutumé à de pareilles avanies, salua les perturbateurs d'une huée qui aurait dû être une leçon , mais qui n'interrompit la rumeur que pour une minute. Ce n'est pas tout : des femmes, des filles, tout ce qu'on voudra, viennent se placer à l'orchestre , où elles rassemblent des groupes de poursuivans qui font plus de bruit que ceux de Pénélope. A ma droite , des commères m'ont appris, malgré moi , que mademoiselle Clara avait fait un enfant , que madame Dumont avait renvoyé sa servante , que M. Léger était mal dans ses affaires , et que mademoiselle Stéphanie avait perdu son chien. A ma gauche , des beaux esprits de l'Aude et de la Garonne jugeaient en dernier ressort les pièces et les auteurs ; et si leurs observations n'étaient pas de la plus grande justesse, au moins elles ne manquaient ni de chaleur ni d'accent. Que résulte-t-il de tout ce tapage? les acteurs jouent sans soin, sans intention, sans amourpropre, parce que le public n'écoute pas; et le public à son tour n'écoute plus, parce que les acteurs sont mauvais : deuxième cercle vicieux.
3° Ce bruit épouvantable ne produit pas seulement la négligence des acteurs, mais il détruit leur* talent, et empêche que les jeunes artistes en acquèrent jamais. Des musiciens de l'orchestre m'ont avoué qu'il leur était impossible d'observer aucune nuance , et qu'en jouant à tour de bras, ils avaient encore peine à s'entendre. Or, l'orchestre est horriblement bruyant, parce que le public fait
tapage ; les chanteurs crient comme des possèdes, parce que l'orchestre les étouffe, et le public , qui ne se laisse point vaincre , redouble d'efforts pour établir une conversation au-dessus de Y orchestre et des chanteurs : troisième cercle vicieux.
On me répondra sans doute que , là comme ailleurs , le public n'écoute pas ce qui ne mérite pas d'être écouté ; mais ce dont j'ai été témoin détruit entièrement cette objection. A Nantes, je n'ai pas vu que mademoiselle Pierson , qui est trèsaimée et très-aimable , obtînt plus de silence que les autres ; à Bordeaux , M. Joanny , que les Gascons placent à côté de le Kain , déclamait dans le tumulte; à Toulouse, la première représentation de ce Jean de Paris , tant attendue , fut applaudie avec transport sans qu'on en écoutât une seule note ; à Montpellier, le Martin du lieu , qui a un si joli fausset, ne fut entendu que parce qu'il n'y avait personne dans la salle ; et à Lyon même , où le public est un peu plus sage , le beau talent de M. Talma ne put corriger les abonnés de leur louable habitude, et le parterre fut sans cesse obligé d'interposer sa bruyante autorité pour faire honorer par quelques momens de silence ce phénix de la capitale.
Lorsque je n'étais pas encore habitué à cette étrange manière de voir la comédie , il m' arriva de m'en plaindre ; un Bordelais me répondit sèchement : « Est-ce qu'on vient ici pour le spectacle ? nous n'y cherchons que des femmes ou des amis
avec qui nous puissions causer ou parler d'affaires. Pourvu qu'il y ait foule , nous sommes contens ; et j'aimerais autant une troupe de chiens qu'une troupe de comédiens, si elle attirait autant de monde. »
Eh bien ! j'invite cet honnête Bordelais , qui a si bon goût , à prendre la poste et à se transporter rapidement à Lyon ; il y trouvera une troupe de chiens savans qui fait la gloire du théâtre des Céleslins et le bonheur des Lyonnais. Jamais acteurs ne surent si bien leurs rôles ; jamais maître de ballets ne trouva des figurans plus obcissans et plus fidèles. Ces artistes à quatre pieds obtiennent les plus brillans succès ; à la fin de chaque représentation , on leur jette de la pâtée et des couronnes: ils éclipsent tous les autres genres de drame. S'ils ne faisaient oublier que Molière et Racine , je trouverais cela tout naturel ; mais ils l'emportent même sur M. de Pixérécourt , et voilà ce qui me fait crier à la corruption du goût et à la décadence de l'art. Au reste, la troupe canine est plus heureuse que les artistes bipèdes. Elle obtient un profond silence de la part même des abonnés, tandis qu'on fait un tapage de chien partout où les chiens ne sont pas artistes. J'ai souvent remarqué cette heureuse exception en faveur de la pantomime. A Bordeaux , par exemple , on regarde chanter , et l'on écoute la danse. Je crains bien qu'à cet égard , la Seine ne veuille imiter la Garonne.
On va me dire sans doute qu'il est facile de signaler les abus, mais que ces plaintes ne sont utiles que quand elles sont suivies du remède. Dusse'-je échouer, comme tant d'autres , mon intention est d'en proposer un. Je ne demanderai pas qu'on établisse des écoles de déclamation, des théâtres d'émulation ; que l'on crée un jury, un tribunal, un aréopage pour juger les importantes affaires des coulisses ; je me borne à un moyen plus simple , et qui ne sera peut-être pas moins efficace : Que les magistrats des villes où il y a spectacle fassent respecter le public , et se fassent respecter eux-mêmes ; qu'il règne dans le temple de Thalie ce silence et cette décence qu'ont droit d'exiger les Muses et une natipn éclairée : le public , plus attentif, prendra plus de plaisir aux ouvrages qui seront soumis à son jugement ; il distinguera le bon du médiocre , et le médiocre du mauvais ; partout le goût se formera ; plus de connaissance de l'art produira plus de jouissances ; on consentira à mieux payer un plaisir dont le besoin deviendra plus vif; plus de libéralité donnera le droit d'être plus exigeant ; le directeur pourra et devra former une bonne troupe ; l'artiste redoublera de zèle et d'efforts , parce qu'il sera mieux écouté et mieux jugé. De cette seule mesure on verra naître une amélioration sensible et toujours croissante , et une seule cause pourra faire autant de bien qu'une seule cause a produit de mal.