AU RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DEBATS
Monsieur ,
Vous ne connaissez pas toutes vos richesses ; vous rendez parfaitement bien compte des spectacles de Paris, mais vous négligez, ou peut-être même vous méprisez ceux de la banlieue, qui ont cependant leur mérite. Permettez-moi de remplir cette lacune qui vous serait un jour reprochée par les artistes de Charonne, Passy et autres lieux.
Hier, samedi , j'étais allé prendre le frais au bois de Boulogne , et j'y réussis complètement car il y faisait frais même en plein soleil. En revenant par la porte de Passy, j'y vis une fort belle affiche de spectacle , sur laquelle je lus : « Par permission de M. le Maire , et par brevet de Son Excellence le Ministre de l'Intérieur, des artistes de profession des provinces et de la capitale , réunis par M. Saint-Gérand , donneront, samedi 27 juin, par extraordinaire, au bénéfice de M. Dorsonville, ancien acteur de la Comédie Italienne , sur le théâtre du Ranelagh, à Passy, le Déserteur, opéra en trois actes , parole de Semaine , musique de M. Grétry, précédé de l'Epreuve villageoise, opéra en deux actes, paroles de Desforges, musique de M. Grétry. »
Cette affiche , monsieur, me fit sérieusement réfléchir sur l'instabilité des choses humaines, et
sur le néant des grandeurs. Eh! quoi! disais-je , M. Dorsonville qui a été la première haute-contre de Paris, l'un des premiers Colins de l'Europe, l'ancien rival et camarade des Clairval et des Michu , qui a vu briller les premiers rayons de la gloire de M. Elleviou, M. Dorsonville enfin que tout Paris connaissait et applaudissait , attend le bénéfice d'une représentation sur le théâtre de Passy !
Sic transit gloria mundi.
Je me consolai un peu en songeant qu'il recevait sans doute cette gratification de la main de ses anciens camarades; que les princes de l'Opéra-Comique contribueraient par leurs talens à cet acte de bienfaisance , et que le prix des places serait assez élevé pour ne pas rendre la faveur aussi humiliante qu'illusoire. Je me trompais; les noms des artistes généreux m'étaient absolument inconnus , et le prix des premières places étaient d'un franc ; ainsi jugez de la recette.
Cependant parmi les noms des acteurs on distinguait ceux de M. Rosambeau, de l'Opéra, et de madame ou mademoiselle Le Sage, première chanteuse de Bordeaux, Que de bénédictions ne donnai -je point à l'acteur qui quitte le palais d'Armide pour venir faire une bonne action dans le bois de Boulogne , et à la première chanteuse qui passe la Garonne et la Dordogne pour venir chanter et pleurera Passy, au bénéfice d'un brave
homme qui n'était point son camarade ! A la vérité , je n'avais point entendu parler de M. Rosambeau, à l'Opéra, ni de mademoiselle Le Sage , à Bordeaux ; mais mon ignorance , à cet égard , ne porte aucune atteinte à la gloire de ces deux virtuoses.
Je bénis surtout M. de Saint-Gérand , qui a réuni tous ces artistes : je pensai qu'il pouvait bien être cet honnête Saint-Gérand dont il est parlé dans le pèlerinage de M. de Maisonterne , et qui n'aime pas le pathos de la nouvelle école littéraire. Le directeur du grand théâtre de Passy paraît être en effet un homme de fort bon goût, puisqu'il aime Grétry jusqu'à lui attribuer la musique du Déserteur. Il se trompe de fait , mais il ne se trompe pas virtuellement, car tout ce qu'il y a d'aimable en musique pouvait très-bien sortir du cerveau de Grétry.
Je me décidai sur-le-champ à rester au bois de Boulogne ; participer à un acte de bienfaisance , entendre un Orphée de l'Opéra, une Syrène de la Garonne et de la musique de Grétry ; que de plaisirs pour 20 sols! J'entrai chez le Yéry ou les Frères Provençaux de Passy ; je n'y trouvai ni béchamelle , ni poulet à la marengo , ni tourte à la financière , mais pour le Déserteur de Grétry, on peut bien tolérer la côtelette dure , et le flacon de vin de Surêne. Après avoir dîné sagement, et pris du café de pois chiches , édulcoré par la chicorée , je m'acheminai vers le Ranelagh. Cette salle est une ellipse dont le grand axe excède d'un tiers
la longueur du petit, et l'on a pratiqué le théâtre dans l'extrémité occidentale du grand axe. Cette salle n'a qu'une galerie , mais en revanche , le parterre y est immense , c'est là que sont les premières places , et la galerie unique n'est , à proprement parler, que le paradis.
L'assemblée était assez nombreuse , mais extrêmement mêlée; on devait commencera sept heures précises; le rideau se leva vers huit heures un quart, ainsi j'ai eu le temps de faire mes observations sur tout ce qui m'environnait. Je jugeai à l'œil que le grand théâtre de Passy pouvait bien avoir quatre mètres cinq décimètres de largeur, une profondeur un peu moindre , et une hauteur de deux mètres et demi. Cette hauteur fut bientôt jugée par une échelle très-naturelle , carie plumet du Déserteur touchait immédiatement au ciel, et M. Rosambeau, qui remplissait ce rôle, pouvait dire avec Horace : Sublime feria m sidéra vertice.
Tandis que j'attendais le loisir des acteurs , j'eus le bonheur de lier conversation avec une dame qui connaît parfaitement le théâtre de Passy, et qui a tenu note de toutes les ré\olutions qui se sont opérées dans le goût de cette commune. Elle me conseilla d'abord de me placer près des croisées qui sont percées sur la parlie droite de la salle. Dans cette position , ajouta-t-ellc , vous jouirez de deux spectacles à la fois ; en ce moment on fait une noce dans le jardin du Ranelagh ; ainsi vous verrez danser à votre droite , tandis que vous en-
tendrez chanter a votre gauche. Je vis et j'entendis en effet, mais je ne trouvai pas que l'on dansât mieux d'un côte que l'on ne chantait de l'autre. Mon plaisir d'ailleurs, pour peu que j'en eusse éprouvé , aurait été beaucoup affaibli par une circonstance assez fâcheuse. Un carreau de la vitre qui servait de mur à la salle , offrait une solution de continuité de quatorze centimètres , en négligeant les fractions. Cette ouverture qui se présentait directement au vent de galerne , était en harmonie avec le jeu des acteurs , mais elle faisait une cruelle dissonnance avec la température de la salle. Je résistai cependant trois heures entières à cette douche réfrigérante ; et sans cette constance , dont j'ai le droit de me vanter, je ne pourrais pas vous parler de cette belle représentation.
A huit heures et dix minutes , je vis allumer les quatre quinquets de la rampe , et les quatre chandelles de l'orchestre ; les violons prirent le la , ce qui fut assez long, parce qu'ils étaient deux; et l'on commença l'ouverture de l'Épreuve villageoise, qui fut exécutée par quatre instrumens à cordes ( autant que de chandelles ) et par une petite flûte. Mon impartialité me force à déclarer qu'il y avait aussi un cor , qui garda le silence pendant toute la première pièce.
Nous vîmes enfin paraître la Denise de l'Epreuve villageoise. « Cette petite femme , me dit ma voisine, n'esl pas si mauvaise qu'elle en a l'air; elle rit tant , elle s'agite tant, qu'elle paraît avoir de la
gaieté. Voyez comme elle articule avec affectation certaines phrases, avec quelle volubilité elle en débite d'autres. Sa tête tourne à tout moment , comme sur un pivot ; elle minaude assez agréablement , mais elle minaude surtout et partout. C'est la madame Gavaudan de la troupe ; elle a cependant un peu plus de voix. Ah! ( c'est toujours la voisine qui parle) voici notre Martin; vous verrez qu'il ne chante pas trop mal ; il fait au moins entendre les paroles, il ne change rien aux traits écrits, et il a assez d'esprit pour se douter que Grétry en sait autant que lui en musique. Quant à la mère, on ne trouve son modèle dans aucun théâtre de Paris ; elle se tient bien droite quand elle marche , quand elle parle et quand elle chante : sa voix ne redoute que les sons hauts , les sons bas , et n'est pas très-sûre dans le médium ; à cela près , elle ne chanterait pas mal, si elle allait en mesure. » Elle achevait à peine ce portrait , que l'on vit s'avancer le petit André qui occupait à peu près les deux cinquièmes du théâtre. Après le jeu muet de tradition et le petit duo , qui fut assez sourd sans qu'on employât la sourdine, André se cacha dans la loge de feuillage. La capacité de cette loge avait sans doute été calculée géométriquement, car André y entra tout entier sans laisser de vide , mais non pas sans toucher les bords. Ma voisine le laissa parler et chanter pendant quelques instans , mais enfin elle ne put plus y tenir ; et elle s'écria de manière à faire scandale : mon petit
André; vous êtes bien gros, mon jeune André ; vous êtes bien vieux, mon bon André ; vous n'êtes pas bon, mon cher André; vous ne plaisez à personne.
Yous sentez, monsieur le rédacteur, combien je fus choqué de cette étourderie ; mais en France il est convenu que l'on souffrira tout des dames et qu'on ne les contredira jamais; je fus donc Français dans la force du terme , je dis comme la voisine , que tout cela était fort mauvais ; et, ce qui me fait honte, je le dis avec le ton de la conviction et de la franchise. Sans vous expliquer ici ma véritable opinion, je vous ferai part dune réflexion que je crois juste : c'est que la musique vraie, spirituelle, comique et chantante est, en quelque sorte, inaltérable. !Ni le carreau cassé, ni le vent de galerne, ni la maigreur de l'orchestre, ni les efforts combinés des artistes réunis , ne purent dépouiller Grétry de tous ses charmes ; il plut malgré tout cela , il fut applaudi franchement et généralement, il triompha de tous les obstacles et des acteurs même qui le chantaient. Ah ! si les juges de M. Bel-
loni se trouvaient à pareille fête ! Quel mais
Dieu leur fasse miséricorde ; je ne leur souhaite pas un pareil châtiment.
Il me reste à parler du Déserteur. La première chanteuse de Bordeaux ne manque pas de chaleur et de sensibilité , mais ses bras , ses jambes , ses yeux , tous ses membres étaient dans un tel mouvement, que je l'ai crue en proie à des af-
MÉL ANGES. it)
fections nerveuses. Elle n'a pas mal chanté le premier air dans les parties qui ne s'élèvent pas trop, mais sa voix n'avait apparemment de justesse que pour un certain nombre de mesures , car elle a bientôt pris le parti de chanter faux, c'est-à-dire qu'elle s'est mise à l'unisson avec les autres. Comme ma voisine se taisait, je lui demandai à quelle actrice du Théâtre Feydeau elle comparaît la Bordelaise. A celle qui chante faux, répliqua-t-elle ; et cette réponse m'embarrassa.
Mais voici le plus digne objet de nos vœux ; M. Rosambeau se montre et descend la montagne qui a tout juste cent soixante-trois millimètres de hauteur. La voisine qui, jusqu'alors n'avait montré que de la causticité et de la malveillance, réservait tous ses éloges à l'intéressant Alexis. C'est notre Elleviou , disait-elle. — Ah ! madame , quelle comparaison ! Pouvez-vous assimiler une demi-bassetaille au premier colin de l'univers? J'avoue que M. Rosambeau est bel homme , qu'il a un beau gros buste, et qu'il le présente fort bien sous toutes les faces pour nous le faire mieux admirer; je vois aussi qu'il a méthodiquement calculé tous ses pas et ses gestes; et ses attitudes sont tellement mesurées qu'il a l'air de danser son rôle ; en cela peut-être a-t-il quelque ressemblance avec le prince de l'Opéra comique ; mais M. Rosambeau sort souvent des bornes et n y rentre pas aussitôt , ce qui est contraire au caractère d'Alexis.
Il me reste à peine le temps de vous parler du
VOYAGE EN FRANCE. :>q I
Jean- Louis qui faisait l'invalide au naturel, et du grand-cousin qui était assez joliment bête , mais je dois une mention honorable au Montauciel qui nous a fait voir une métamorphose étrange. Cet artiste avait été le Martin de l'Epreuve villageoise; et comme son talent flexible se prête à tout , il quitta sa demi-basse-taillc après la première pièce, il emprunta une mauvaise haute-contre, et devint tout-à-coup le Montauciel ou le Gavaudan de la troupe.
Deux accidens survenus dans cette représentation alarmèrent un moment le public ; mais on eut plus de peur que de mal. Dans la première pièce, le rideau d'avant-scène tomba au beau milieu d'un acte, et il aurait infailliblement tué Denise si elle se fût trouvée dessous, car il est ample, et contient au moins six aunes de toile. Dans le second acte du Déserteur, le mur oriental de la prison fléchit sous le poids d'une chaise qu'on y avait appuyée, mais les prisonniers étaient trop honnêtes gens pour chercher à s'évader; par un effort héroïque , ils rétablirent eux-mêmes la muraille, ce qui fut fait en un instant.
Je terminerai ma trop longue lettre "en appliquant au Déserteur ce que j'ai dit de l'Épreuve villageoise. Une pièce intéressante, une mélodie aussi touchante et aussi agréable que celle de M. Monsigny , peuvent résister à la plus mauvaise exécution. Le Déserteur fit pleurer comme à son ordinaire, et tous les morceaux de musique furent
2g 2 DE L UTILITE DE LA GEOGRAPHIE.
applaudis. D'ailleurs il ne faut pas s'en rapporter aux sarcasmes de la dame dont j'ai parle. J'ai vu à Paris même des Louise et des Denise qui ne l'emportaient pas de beaucoup sur celles de Passy. M. Baptiste, du théâtre Feydeau, chante certainement beaucoup mieux que le Martin du Ranelagh, mais il est moins comédien , et très-certainement beaucoup plus Iroid. Quant à M. Rosambeau , je ne souscrirai pas à l'e'loge qu'en faisait ma voisine , mais il est incontestablement très-supérieur à M. Darancourt ; j'ai même grand peur qu'il ne se fâche de la comparaison. Ajoutez à cela qu'il n'y avait pas de billets donnes au Ranelagh, et que les acteurs n'ont pas fait entrer leurs amis par la fausse porte du théâtre.
Le rédacteur amrulaot.