PREMIÈRE REPONSE
Vous aviez sans doute lu cette phrase , monsieur Geoffroy ; et sans votre léthargie , vous sauriez où j'ai trouvé qu'Adrien était guerrier et vainqueur des Parthes.
Achevez de lire l'argument , vous y verrez qu'^4drien connut à Anlioche une princesse Parthe qui y était prisonnière ; vous y verrez que Gosroès , roi dépossédé , s'y introduisit sous un déguisement pour délivrer sa fille , et se venger de l'empereur ; et au bas de cette notice , vous trouverez que ces faits sont tirés de Dion Cassius et de Spartien.
Mais , direz-vous , Métastase en a menti : que ce mot ne vous effarouche pas, monsieur Geoffroy, .vous nous avez prouvé qu'en fait d'injures, les plus grosses sont les meilleures. Maintenant que Métastase est un menteur, j'ouvre le Dictionnaire historique , imprimé à Amsterdam , chez Rey, en 1771.
J'y lis à l'article d1 Adrien, « qu'il fut le successeur de Trajan, et qu'il fut digne de l'être; que son courage , ajoute le biographe, l'éleva aux premières dignités de l'empire; qu'il fut général d'armée en Orient; qu'il vainquit les Alains, les Sarmates et les Daces , et qu'il alla soumettre les Parthes qui s'étaient révoltés. »
N'en est-ce pas assez, monsieur Geoffroy, pour en faire un vainqueur des Parthes, et le faire triompher à l'Opéra ?
Avouez franchement que, sans votre léthargie ,
A M. GEOFFROY. iî
vous n'auriez pas fait un long article pour me contredire sur ce point.
Mais, direz-vous, le Dictionnaire historique est un sot ; que ce mot ne vous choque pas , monsieur Geoffroy, vous le donnez à mon Adrien, {voyez l'article du feuilleton) et vous n'aurez garde detl'épargner à tous ceux qui vous contredisent.
Et bien ! soit : le Dictionnaire est un sot ; recourons donc aux auteurs grecs et latins ; vous les avez bien lus sans doute ; et, sans votre léthargie, vous vous souviendriez de ce que j'y trouve.
Je vois dans Dion (i) , qa Adrien était un guerrier illustre , mais qu'il préférait la paix à la guerre; cet éloge en vaut bien un autre , mais il n'exclut pas des victoires et des triomphes.
Je lis dans le même Dion , que dans la guerre des Daces, Trajan eut toujours Adrien près de lui ; qu'il lui donna le commandement d'une légion ; qu1 Adrien se signala par beaucoup de grandes actions, et que Trajan, pénétré d'admiration pour sa valeur , lui donna le diamant qu'il avait reçu de Nerva, le jour de son adoptiou ; cadeau qui parut aux y eux à' Adrien , un présage de son élévation à l'Empire. Enfin, dans une inscription rapportée par Fabretti (2), on lit à l'honneur d' Adrien, que la Dace a été conquise par sa valeur.
D'après cela, monsieur Geoffroy, ai-je eu tort
(1) Dionis Cassii, lib. 60. Typis Vechelianis , anno 1606.
(2) Raphaelis Fabretti de Culumnâ Trajanâ : Rornœ , anno i683.
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d'en faire un vainqueur, et persistez- vous à dire qu Adrien ne fut qu'un homme pacifique et un voyageur philosophe ?
Revenons à Dion ; il nous apprend que Trajan étant tombé malade après avoir levé le siège d' Atra, laissa le commandement de son armée à Adrien , qu'il avait fait gouverneur de Syrie.
En fallait-il davantage pour en faire un général d'armée, faisant la guerre aux Parthes? Yous savez mieux que moi sans doute que les Parthes étaient voisins de la Syrie, et que la ville d'Atra, inutilement assiégée par Trajan, était une forteresse des Parthes. t
Voulez-vous quelque chose de plus concluant ? En l'an 118 de l'ère chrétienne, le sénat décerna à Adrien les honneurs du triomphe ; et plusieurs médailles rapportées par Birague, lui donnent les titres de Germanique, de Daciqueet de Parîhique. Un auteur d'opéra pouvait donc, sans être coupable, faire & Adrien un vainqueur des Parthes, puisque les médailles et les inscriptions lui attribuent cette gloire.
Faut-il quelque chose de plus, monsieur Geoffroy ?
Eusèbe, dans sa chronique nous apprend qu'en l'an 1 1 9, Adrien vainquit les Sarmates et les Roxolans. Adrien fut donc guerrier même après son élévation à l'Empire, puisqu'il fut proclamé Auguste en 117, et qu'il fut vainqueur en 119.
Est-ce encore trop peu pour vous convaincre?
A M. GEOFFROY. l5
Goltzius (1) rapporte une inscription où Adrien est nommé 1 mperator pour la seconde fois, dès la troisième année de son règne ; et vous savez trèsbien que ce titre se donnait après chaque victoire ; Adrien n'était donc pas seulement un voyageur philosophe. Vous me direz que les Caligula et les Domitien prenaient souvent le titre à'Imperator, pour une victoire à laquelle ils n'avaient pas contribué, et souvent même pour des défaites qu'on transformait en victoires ; mais Adrien, qui avait reçu un diamant pour son courage, n'était ni un Domitien ni un Caligula.
Enfin, monsieur Geoffroy, Dion Cassius vous donne le dernier coup, en nous disant que la cavalerie à' Adrien passa le Danube à la nage , et épouvanta tellement les barbares, qu'ils se soumirent et demandèrent la paix. Suidas ajoute qu' Adrien , en personne , traversa le fleuve avec ses soldats.
Mais de tous les traits historiques, celui qui revient le plus à mon sujet, est celui-ci, que votre léthargie, sans doute , vous a fait oublier comme les autres : Adrien détrôna Parthamaspate , que Trajan avait fait roi des Parthes, et leur rendit Cosroès qu'ils aimaient , et qui avait été chassé par Trajan.
Je n'ajouterai pas à ces exploits à" Adrien, la guerre que ses généraux firent contre les Juifs. Ce prince était alors dans sa maison de campagne ,
(i) Goltzii thésaurus rei antiquariœ : Autuerp., anno 1618
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près de Tivoli (i). Mais Eusèbe (2) et saint Jérôme vous ont appris, monsieur Geoffroy, que Jérusalem fut de nouveau assiégée, prise et détruite sous Adrien, \ous savez que cette ville fut rebâtie par son ordre et qu'elle fut appelée JElia Capilolina, en honneur ày Adrien qui se nommait AElius, et qu'elle conservait encore ce nom du temps de saint Chrysostôme. Ce fait ne regarde pas personnellement cet empereur ; mais comme on attribue aux souverains les actions d'éclat qui se font sous leur règne, je rapporte celle-ci pour vous prouver que sous l'Empire de ce voyageur philosophe, il y a eu des guerres et des triomphes.
J'espère, monsieur Geoffroy, que vous ne me demanderez plus comment j'ai pu faire à' Adrien un guerrier et un vainqueur; et quand j'avoue avec vous qu'il a aimé la paix et qu'il a été philosophe, convenez avec moi qu'il a fait la guerre avant de donner la paix, et qu'il avait été célèbre dans la guerre avant d'être heureux dans la philosophie.
Yous paraissez ignorer aussi où j'ai trouvé le personnage de Sabine. Sans votre léthargie, monsieur Geoffroy, vous vous rappelleriez qu'elle était nièce de Trajan, qu'elle fut femme à' Adrien, et qu'elle était dans l'Orient avec Plotine, lorsqu Adrien fut élevé à l'Empire.
(1) Villa Tiburtina.
(2) Eusebii Cœsariensis historia, ex edit. Valesii. Lutetfa, anno i65g.
A M. GEOFFROY. f-
Vous reprochez enfui à mon Adrien d'être un sot, et de n'être point galant; cela est possible, monsieur Geoffroy ; l'on n'est point étonné de trouver des guerriers incivils, partout où l'on rencontre des littérateurs sans politesse.
Vous trouvez aussi très-ridicule qu'un empereur parle d'amour à une captive , quand il lui laisse les mains chargées de chaînes. C'est par faiblesse qu'un héros parle d'amour ; c'est par respect pour le peuple romain et pour l'armée victorieuse, qu'un empereur fait enchaîner les reines prisonnières. Titus ne fut pas plus galant quand il chassa Bérénice qu'il aimait; et Aurélien attacha à son char la reine Zénobie qu'il combla de bienfaits, et qu'il laissa vivre dans le repos et les plaisirs , à six lieues de Rome. L'orgueil du nom Romain forçait donc Adrien à laisser les fers à sa captive, et l'excès de son amour le force ensuite à les lui ôter.
Le combat des Parthes ne vous paraît pas moins plaisant que les fers de ma captive. Vous ne concevez pas comment un peuple qui ne savait que lancer des flèches par derrière pût combattre à outrance contre des Romains. Comme vous avez lu l'histoire, il est impossible qu'il y ait de la bonne foi dans votre critique. Sans doute, les archers Parthes combattaient comme vous le dites , et comme l'a dit Corneille ; mais il est absurde de penser qu'une nation qui a pu seule résister au colosse de la puissance romaine , n'ait su que lan-
MÉLANGHS. a
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cer des flèches en fuyant. Oubliez- vous que la guerre contre les Parthes était appelée la grande guerre ? Oubliez-vous que les Parthes ravagèrent souvent la Syrie ; qu'ils prirent Daphne' , faubourg d'Antioche , et qu'ils forcèrent un empereur à s'enfuir par une fenêtre? Oubliez-vous que les Romains ne purent jamais les subjuguer entièrement? Oubliez-vous, enfin, que le malheureux Yalérien fut vaincu et pris par Sapor, roi des Parthes, et que le vainqueur barbare lui fit souffrir toutes les humiliations et tous les tourmens sans que l'illustre Odenat pût jamais délivrer l'empereur, ni venger la honte des Romains? Vous voyez donc, monsieur Geoffroy, que les Parthes combattaient aussi bien par devant que par derrière, et que vous n'avez été, vous, qu'un archer Parthe, en me lançant des traits que vous ne me croyiez pas en état de parer.
Revenons maintenant à un point qui n'intéresse pas seulement le chétif opéra d'Adrien, mais l'art dramatique en général ; et quand bien même un auteur tragique supposerait un combat ou un triomphe qui ne fût point justifié par l'histoire, qui pourrait le lui reprocher, si son héros est reconnu pour un guerrier, et s'il est célèbre par son courage? Les ouvrages dramatiques sont-ils des chroniques ou des gazettes? Vous estimez Racine, sans doute! eh bien! Racine a-t-il cru devoir être l'esclave de l'exactitude historique ? Non: il donne à Mithridate pour rival en amour, son fils Xipha-
A M. GEOFFROY. j tj
rès, que l'histoire fait mourir a l'âge de neuf ans ; il fait épouser Achille à Iphigénie, qui mourut sacrifiée sans jamais épouser personne ; il fait de Narcisse l'empoisonneur de Britarmicus , tandis que ce Narcisse fut toujours inviolablement attaché à ce prince, et que d'ailleurs il mourut deux ans avant Britannicus, ayant été tué immédiatement après la mort de Claude. Tacite nous peint ce Narcisse comme un insolent valet ; mais il ajoute qu'il fut toujours fidèle à Britannicus, et qu'Agrippine le haïssait à cause de cette fidélité.
Tl y a plus ; ce Burrhus, que Racine nous peint sous des traits si admirables ; ce Burrhus fut le premier qui consola Néron du meurtre de sa mère, et qui voulut qu'on s'en réjouît, parce que ce meurtre délivrait Néron des dangers auxquels l'exposait l'ambition d'Agrippine. Si vous en doutez, monsieur Geoffroy, reprenez votre Tacite, et vous y verrez ce fait. An. 1 4 , c. i o.
Racine, le plus parfait des poètes dramatiques, n'a donc pas craint d'altérer l'exactitude des faits et les caractères tracés par l'histoire, et vous voulez qu'un auteur d'opéra soit plus sévère que l'auteur de Phèdre et d'Athalie!
Yous saviez tout cela, monsieur Geoffroy; mais le besoin d'être méchant l'emporte chez vous sur l'obligation d'être exact ; et vous aimez mieux avoir l'air d'ignorer que de renoncer au plaisir de nuire. Je ne vous parlerai point de la musique de Méhul , je crains de vous trouver aussi savant dans cet art
que vous êtes instruit sur les faits historiques : j'observerai seulement que vous méprisez bien vos lecteurs, et que vous leur supposez une bien grande ignorance, quand vous leur donnez vos erreurs pour des principes , et vos injures pour du savoir. Je sais, monsieur Geoffroy, que quelques personnes peuvent avoir besoin de mordre pour vivre , je les plains ; mais la pire des conditions est celle des gens qui ne vivent que pour mordre. Vous voyez, monsieur, que vous n'avez été généreux qu'à demi. Dorénavant, quand vous me ferez l'honneur de me dire des injures, faites au moins que votre érudition ne soit pas en défaut , afin que votre article n'ait pas l'air d'un éloge dissimulé.