DES COMITES DE LECTURE
Si Molière, au lieu d'être directeur et maître de sa troupe, avait été obligé de courir la carrière du théâtre , comme les autres auteurs , et de présenter ses pièces à l'aréopage d'un théâtre unique, aurions-nous tous ses ouvrages , les aurions-nous tels qu'il les a faits ? Aurait-il eu le courage de composer ses immortels chefs-d'œuvre après les dégoûts que lui auraient fait éprouver V ingénuité ^ la soubrette, le père noble et le Crispin dont il aurait dû consulter le goût et le profond savoir ? ,
Les dernières lignes que je viens d'écrire feront croire que je partage l'opinion générale sur le ridicule de faire juger les ouvrages dramatiques par des hommes étrangers à la littérature , et par des iemmes qui, souvent, ignorent jusqu'aux premiers principes de la langue. Cela paraît absurde , j'en conviens, et l'on ne peut s'empêcher de sourire quand on pense que si Racine et Molière vivaient encore , et présentaient l'un de leurs chefsd'œuvre à messieurs et mesdames les sociétaires , ils seraient condamnés à entendre la lecture de certains bulletins dans lesquels on exigerait des corrections , des suppressions ; dans lesquels on exprimerait un refus , ou, ce qui serait plus
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plaisant, on leur donnerait des leçons sur l'art dramatique et sur le style. Molière surtout aurait beaucoup à souffrir de la part des soubrettes qui lui feraient des reproches de mauvais ton. Il semble donc au premier aperçu qu'il serait plus raisonnable de faire juger l'auteur par ses pairs , et de substituer un jury d'hommes de lettres à un jury de comédiens. Il ne faut cependant pas de grands efforts de logique pour démontrer que cette mesure serait d'abord fort injuste, et ensuite très-peu profitable aux progrès de l'art.
Dans tous les théâtres , excepté l'Académie royale de Musique , ce sont des sociétés de comédiens ou des directeurs qui font tous les frais , et leur bénéfice , leurs parts ou appointemens , leur existence enfin dépendent de l'excédant des recettes sur ces frais qui sont très-considérables. Or, peut-on forcer ces directeurs ou ces comédiens à se ruiner pour des ouvrages qu'ils n'auraient point choisis ? Ils se trompent souvent , direz-vous ; oui , sans doute , mais c'est à leurs dépens. N'auraient-ils pas le droit de dire aux gens de lettres qui composeraient le jury : « Messieurs , puisque vous nous obligez à faire des frais qui ne vous coûtent rien, garantissez-nous l'événement. On ne préfère votre jugement au nôtre que parce qu'on vous croit plus infaillibles; si cependant il arrive que vos erreurs , votre négligence ou votre partialité nous forcent d'accepter des ouvrages qui nous ruinent , vous nous devez une
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indemnité; car, de deux choses l'une : celui qui ordonne une entreprise doit en supporter la dépense , ou celui qui la supporte doit être le maître d'y consentir ou de la rejeter. Pour tout dire enfin , nous voulons bien payer nos sottises , mais non pas les vôtres. » S'il n'y a rien à répondre à ce discours , les comédiens doivent être les juges des pièces qu'ils jouent, puisqu'ils courent tous les risques de leur bon ou mauvais jugement. Un jury d'hommes de lettres n'est donc admissible que dans les théâtres dont le gouvernement ferait tous les frais.
J'ai dit que l'art gagnerait peu au mode qui substituerait les auteurs aux comédiens dans le jury de réception. Cette proposition étonne , mais la réflexion lui fait perdre tout ce qu'elle a d'étrange. Il faut d'abord observer que l'assemblée des comédiens ne prétend point juger si une pièce est éminemment littéraire et faite selon les règles , mais elle tâche de deviner si elle aura du succès. Dans toutes les entreprises , la première condition est de réussir, puisque l'existence des entrepreneurs dépend de la réussite. Les meilleurs juges d'une pièce ne sont donc pas ceux qui connaissent mieux les principes de l'art, mais ceux qui connaissent mieux le public. Il faut observer encore qu'une salle de spectacle n'est pas uniquement remplie d'hommes de lettres et de gens de goût ; mais qu'elle admet pêle-mêle toutes les classes de la société, tous les degrés d'instruction et d'i-