DES COMITÉS DE LECTURE. 41 T
gnorance, d'esprit et de sottise. Avec des droits bien différent , tous les spectateurs ont une égale prétention, c'est d'être amusés pour leur argent. La bonté dune pièce dépend bien du talent de Fauteur, mais son succès dépend du goût du public; or, le public se trompe souvent; et 1 on me dispensera d'en recueillir les preuves depuis Phèdre et le Misanthrope. Si Ton doutait cependant encore , malgré tous les exemples que fournissent les annales du théâtre, je demanderais pourquoi nous méprisons justement aujourd'hui des ouvrages qui ont obtenu des centaines de représentations, tandis que nous en estimons d'autres que le caissier de la comédie a le droit de regarder comme de mauvaises pièces. Convenons donc que les comédiens , par l'expérience journalière qu'ils font du goût du public , sont les hommes les plus capables , non pas de juger des beautés du style et de la perfection dramatique d'une pièce , mais de calculer les probabilités de succès ou de chute. Ils se trompent souvent; mais les gens de lettres se tromperaient peut-être plus souvent encore , parce qu'ils jugent littérairement, tandis que les comédiens jugent théâtralement. L'Académie ellemême s'est trompée : un opéra , auquel elle avait adjugé le prix., déplut complètement au public , malgré la belle musique de Méhul et un grand luxe de décorations. Au reste, j'en appelle à la conscience des gens de lettres; aucun d'eux n'assurera le succès d'un ouvrage, quoiqu'il puisse
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très-bien décider sur son mérite dramatique et littéraire. Il faut donc, puisqu'il n'y a de certitude ni d'un coté ni de l'autre, laisser la faculté de choisir les pièces à ceux qui courent les risques de la chute, et qui font les frais de la représentation.
Nous voilà bien fiers ! Parce que le monde n'a pas fini le 18 juillet 1816, nous croyons qu'il ne finira plus , et nous rions comme si nous n'avions pas eu peur. Nous redevenons philosophes , nous nous moquons des bonnes femmes qui disaient leur meâ culpâ , et nous demandons en ricanant quand viendra la fin du monde. Point d'impatience , messieurs ! cela viendra comme je vais vous le prouver; et rira bien qui rira le dernier. Je ne prendrai pas mes démonstrations dans les Livres Saints; c'est une faible autorité pour un peuple qui a vécu dans un siècle de lumières, et qui a vu consacrer des temples à la Raison. D'ailleurs vous ne voulez pas entendre parler du Jugement dernier, et la trompette de l'ange ne réjouirait pas vos oreilles. Je vais donc invoquer le génie des savans et des philosophes, et, certes, vous ne m'accuserez pas de chercher mes autorités chez les bigots et les capucins.
Oui , la fin du monde est imminente. Cette belle catastrophe a pu être retardée par indisposition ; les machines peut-être n'étaient pas prêtes, le dénouement de ce grand mélodrame n'a pas paru assez l?ien amené , et Ton a ordonné des change mens à la pièce : mais on ne perdra rien pour avoir attendu , et nous n'attendrons pas autant qu'on le pense. Une Cosmogonie toute fraîche , qui a paru en i8i5, et en quatre gros volumes, consacre un de ses nombreux chapitres à la Fin du Monde. Pour faire bien comprendre cette fin, il faut que je donne quelque idée du commencement.
Avant les temps, tout ce qui constitue l'univers n'était que du calorique. Le calorique est la matière première, la matière unique de l'univers. Dieu n'a créé que du calorique , puis il a abandonné son ouvrage à l'influence des causes secondes. Or, dans cet océan de calorique, des atomes se sont réunis par juxta-position , et ont formé les molécules primaires; ces molécules primaires ont à leur tour formé les molécules élémentaires ; celles-ci ont gravité les unes vers les autres , et ont fini par former un globe unique qui devait être d'une belle taille , puisqu'il renfermait en lui la matière de tous les soleils , de toutes les planètes , de tous les satellites, de toutes les comètes possibles.
Cette belle boule, nommée à juste titre V astre générateur, s'embrasa , et ses innombrables volcans lancèrent de temps à autre des milliers de
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soleils par ci, des millions »de soleils par là, qui pouvaient bien avoir des milliers ou des millions de lieues de circonférence, mais qui n'étaient que des atomes comparés à l'astre générateur. Malheureusement pour nous, cet astre s'avisa de nous jeter dans l'espace quelques milliers de siècles avant notre soleil , circonstance qui nous rapproche beaucoup de la fin du monde. Notre globe était un soleil alors , il s'est beaucoup refroidi , et il a diminué de volume. Son mouvement de rotation , qui se ralentit continuellement , cessera un jour tout-à-fait ; nous tomberons alors sur le soleil, qui, à son tour, deviendra vieux , infirme , caduc , ne pourra plus se mouvoir, et se précipitera sur l'astre générateur dont il est sorti ; tous les autres globes célestes s'éteindront et tomberont de même , à quelques milliards de siècles les uns des autres ; l'astre générateur vieillira et se glacera comme ses enfans ; je suis même étonné que le père vieillisse le dernier : il deviendra donc immobile , inutile, incapable d'engendrer de nouveau ; et tous les soleils éteints, toutes les planètes , tous les satellites , toutes les comètes , réunis en une même masse, ne formeront plus, au milieu de l'immensité, qu'une énorme scorie, un colcotar, un caput mortuum, uu gros morceau de mâchefer, si l'on veut, qui restera dans ce bel état pendant toute l'éternité. Certes, on ne pouvait pas assigner un plus noble but à la création. Mais voici ce qui nous intéresse dans cette grande calastro-
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phe : L'auteur ne donne plus que quelques milliards de siècles au soleil pour se refroidir, et quelques autres milliards de siècles, après être devenu inhabitable , pour nous entraîner dans sa ruine. Ces milliards de siècles m'avaient un peu rassuré contre la crainte de voir la fin du monde ; mais , par malheur, nous sommes plus vieux que le soleil , et ces milliards de siècles pourront bien n'être pour nous que des millions d'anne'es, ce qui me cause une grande frayeur. Ajoutez à cela que la lune doit se précipiter sur nous , et je ne sais pas si elle tombera sur la tour de Nankin ou sur les tours de Notre-Dame, incertitude qui devrait rendre nos esprits forts un peu plus circonspects. Yoilà donc une fin du monde fort raisonnable. En voulez-vous une autre? J'en ai une collection.
Il est bien démontré , car les faiseurs de systèmes démontrent toujours , il est incontestable que le fluide aqueux diminue tous les jours sur le globe. Les terres , les pierres , les marbres , les montagnes calcaires , sont évidemment le produit de la digestion des huîtres, des polypes et des testacées en général ; or, ces petites bêtes ne peuvent pas créer de grosses pierres sans y employer de l'eau principe; et cette eau , qui entre comme constituante dans ces minéraux, est autant de perdu pour le réservoir commun. L'océan s'abaisse donc tous les jours, et notre pauvre terre se dessèche, comme nous en avons une preuve surtout cet été!
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Ne sait-on pas, d'ailleurs, que la mer se retire dans le golfe de Bothnie , dans le golle Arabique , sur les côtes du Languedoc t partout? Il viendra donc un jour où il n'y aura pas une goutte d'eau sur le globe ; alors il s'enflammera ; les minéraux brûles rendront en vapeurs toute l'eau qu'ils renferment ; cette eau s'éîevera dans l'atmosphère en fluide aériforme ; elle s'y condensera , se résoudra en pluie épouvantable ; ce sera le trente ou quarante millième déluge ; la surface du globe ne sera qu'une mer immense ; les germes qui auront pu résister à la combustion générale nageront dans cet océan sous la forme de molécules organiques , de volvoces ou de petits zoophytes ; après des milliards de siècles, ces volvoces deviendront des homards ou des langoustes; ces homards, des tatous; ces tatous , des singes ; ces singes , des hommes qui , après d'autres milliards de siècles, bâtiront des villes, feront des opéras et des cosmogonies. Mais nous autres qui vivons à présent, nous aurons été brûlés , et notre bûcher s'allumera quand il n'y aura plus d'eau sur la terre , considération qui doit nous faire trembler aujourd'hui que l'eau devient si rare!
Si ces deux manières de finir ne sont pas du goût de mes lecteurs, je leur offre une troisième fin du monde qui tient de plus près aux sciences exactes , qui ne menace que notre globe , et laisse même un faible rayon d'espoir à quelques-uns de nous. En 1770, Lalande ayant annonce un Mé-
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moire où il déterminait celles des comètes connues qui peuvent le plus approcher de la terre, Paris et toute la France frémirent de la supposition, et se crurent à la veille d'être pulvérisés. Un grand géomètre qui a exposé le système du monde d'une manière parfaite, et dont l'ouvrage fait loi, a bien voulu nous rassurer un peu sur les inciviles comètes de Lalande ; mais il s'en faut bien qu'il ait banni tout motif de crainte. On peut en juger par le passage que je vais transcrire littéralement.
« La petite probabilité d'une pareille
» rencontre peut , en s'accumulant pendant une » longue suite de siècles, devenir très-grande. » Or, il y a bien des siècles qu'une comète n'a heurté notre globe. Reprenons : « Il est facile de » se représenter les effets de ce choc sur la terre. » L'axe et le mouvement de rotation changés; les » mers abandonnant leur ancienne position pour )■> se précipiter vers le nouvel équateur; une grande » partie des hommes et des animaux noyée dans » ce déluge universel, ou détruite par la violent » secousseimprimée au globe terrestre ; des espèces » entières anéanties ; tous les monumens de lin- » dustrie humaine renversés .tels sont les désastres » que le choc d'une comète a dû produire. On voit » alors pourquoi l'océan a recouvert de hautes » montagnes sur lesquelles il a laissé des marques » incontestables de son séjour; on voit comment » \qs animaux et les piaules du Midi ont pu
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» exister dans les climats du Nord , où Ton trouve » leurs dépouilles et leurs empreintes ; enfin on » explique la nouveauté du monde moral , dont les » monumens ne remontent guère au-delà de trois » mille ans. L'espèce humaine , réduite à un petit » nombre d'individus et à l'état le plus déplorable, » uniquement occupée , pendant très-long-temps , » du soin de se conserver, a dû perdre entière- » ment le souvenir des sciences et des arts ; et » quand les progrès de la civilisation en ont fait » sentir de nouveau les besoins, il a fallu tout re- » commencer, comme si les hommes eussent été » placés nouvellement sur la terre. » Ab actu ad posse valet consecutio. Je n'ose traduire ces mots en français; et comme il y a fort long-temps que cette catastrophe est arrivée , comme la probabilité de ce désastre s'accroît avec le temps , ainsi que l'a dit notre grand géomètre , il me semble qu'il est prudent pour nous de mettre ordre à nos affaires; car, dans trois ou quatre mille ans au plus tard, nous verrons une nouvelle représentation de cette grande tragédie.- Remarquons , cependant , que nous ne mourrons pas tous ; nous serons seulement réduits à un petit nombre d'individus. Je serai-, j'espère , du nombre des reslans ; mes lecteurs en seront aussi, à l'exception de ceux qui critiqueront cet article.
Je n'ai plus guère de place pour exposer une autre fin du monde qui me fait déjà frisonner , car il s'agit de mourir de froid. Buffon nous a dit que
le globe se refroidissait tous les jours. Dès la fin du seizième siècle, on a vu des taches au soleil, et au commencement du dix-septième , on les a comptées. Ces taches, selon les uns, sont des scories adhérentes à la surface du soleil ; selon d'autres, des nuages flottans à six ou neuf cents lieues d'élévation ; selon d'autres enfin, ces taches ne sont que des parties du soleil même, que les nuages lumineux laissent apercevoir en se séparant. Hélas ! on en a compté un jour jusqu'à cinquante, et M. Herschell en a vu dernièrement une petite qtii n'avait que dix mille lieues de largeur. Tout cela est fort triste, et la manière dont se conduit notre globe n'est pas* plus rassurante. Le vieux Groenland, pays autrefois habitable, est aujourd'hui sous les glaces; on ne peut même plus en approcher; en Norwège, des glaciers se sont formés depuis peu dans des endroits où il n'en avait jamais existé ; et quoique M. Léopoîd de Buch, dans son excellent voyage, veuille dissiper nos craintes sur le refroidissement de la terre , il avoue que cette opinion est générale en Norwège, et que depuis cinquante ans les étés^sont plus froids dans ce pays. D'un autre côté, M. Mackensie , qui a visité l'Islande en 1810, a rapporté que le vaste espace de mer qui s'étend entre cette île et le continent, a écé entièrement envahi par les glaces. Mais voici bien une autre preuve : en i8o3, au mois de juin (notez l'époque), le paquebot Lady Hobart a péri contre une mon-
tagne de glace plus haute que ses mâts , au quarantième degré de latitude nord, c' est-a-dire , sous un parallèle dont la température devrait être plus chaude que celle de Naples et de Constantinople. Le navire américain le Jupiter périt le même été et de la même manière. Si Ton veut enfin une dernière preuve du refroidissement général , c'est que j'écris cet article au coin du feu , au mois de juillet. Pour savoir à quoi m'en tenir sur ce point, j'ai fait rougir une brique , dont j'ai ensuite observé le refroidissement ; et, par un calcul plus juste que celui de Buffon , j'ai trouvé que dans quinze cent quarante-trois ans, nous serions obligés de quitter Paris pour nous établir au Sénégal , et je fais déjà les apprêts du voyage. Quinze cents ans plus tard , le globe ne sera plus habitable , et le monde finira pour nous.
J'ai donné X&fin du monde avec des variations ; les amateurs peuvent choisir , mais j'espère en avoir assez dit pour faire taire les mauvais plaisans.