LA VIE ET LA MORT DE L'AMOUR
L'an je ne sais combien, la dame de Cythère
Accoucha d'un petit poupon, Bien joli, bien gentil : Amour était son nom*
Demander quel était son père,
C'e'st indiscrète question ,
Jamais la chose n'est bien claire $ Mais très-certainement Yénus était sa mère.
En naissant , le petit poupon
Fit à tous un malin sourire , Qui fit bien soupçonner qu'il ne serait pas bon ; Mais il était joli, cela devait suffire:
Belle bouche a toujours raison.
Dans un moment cette naissance
Fit du bruit dans les environs :
Jeunes filles, jeunes garçons,
Hommes, femmes, de tous cantons
Accoururent en diligence.
Le petit drôle fut fêté
Pendant une semaine entière,
Puis fut élevé dans Cythère
En véritable enfant gâté. Pour sa nourrice on choisit l'Espérance, Fort bonne femme, et qui berçant très-bien,
Endormait le petit vaurien
Dans ses momens d'impatience.
Le voilà grand. Il faut un précepteur.
Qui prit-on? un derviche, un philosophe , un mage? Non, sans doute. Ehquidonc? On choisit le Malheur. Le Malheur pour l'Amour! hélas! c'est bien dommage,
Dit mainte fillette en son cœur.
N'en dites point de mal , le Malheur est fort sage.
Si du jeune homme on eût suivi le goût , Je crois que le malheur n'eût pas été son maître 5
Mais c'eût été tant pis peut-être.
Bref, il fut bien fouetté 5 mais il apprit beaucoup. Voici son printemps qui s'avance 5 Ne fuyez pas, moment flatteur, Moment plus heureux qu'on ne pense :
Le printemps de l'Amour est l'âge du bonheur. Amour, fripon d'Amour, que tu fais de conquêtes! Combien tu vas troubler de cœurs!
Combien tu vas tourner de têtes !
Combien tu vas faner de fleurs !
Ses coupables succès augmentaient sa licence :
Sûr de ses funestes appas, Le petit scélérat a trompé la Prudence 5 A la naïve et timide Innocence Il vient de causer le trépas, La Vertu même est tombée en ses lacs.
Mais enfin chez la Jouissance Des dieux , des justes dieux l'attendait la vengeance : Il trouve la mort dans ses bras.
Hélas! que devint Cythérée, Quand elle apprit ce triste événement?
L'Amour n'est plus ! sort cruel , quel tourment ! Soudain cette belle éplorée Se jette dans son char, et les ailes du vent
MES SOUVENIRS. ffiS
La transportent dans l'Empirée.
Jupiter attendri , commande qu'à l'instant
Le char brillant de l'Espérance
Ramène Vénus dans sa cour, Et le maître des dieux envoya l'Inconstance
Qui rendit la vie à l'Amour.
Mais pourtant quelle différence!
Vous ne reviendrez plus, délicieux moi.iens
Qu'Amour passait dans son enfance :
Age du vrai bonheur, vous n'avez qu'un printemps. L'aimable enfant vieillit, car tout vieillit au monde. Après avoir volé de la brune à la blonde, Abreuvé de dégoûts, épuisé de désirs, Chez la Débauche enfin il chercha les plaisirs.
Je ne sais pas ce qu'il a fait chez elle 5 On m'a dit seulement que dans une querelle
Où la Débauche s'échauffa,
Cette bacchante l'étouffa.
Vénus veut se tuer 5 mais elle est immortelle : Elle eut beau se répandre en regrets superflus, L'Amour pour cette fois ne ressuscita plus.