AU THÉÂTRE DE L'OPÉRA -COMIQUE
Chaque fois qu'on s'est occupé de la réorganisation de ce théâtre , dans les plans qui avaient pour but son amélioriation et sa prospérité , on est descendu jusqu'aux plus petits détails, et l'on n'a rien négligé que les auteurs, sans lesquels les théâtres n'existeraient pas. On a bien compté les pièces pour quelque chose, mais pour rien ceux qui les faisaient. Si pourtant on s'est quelquefois souvenu deux , ce n'a été que pour les trouver trop riches, et pour faire croire qu'ils sont trop bien traités.
Quand l'administration de ce spectacle s'est trouvée dans des circonstances difficiles , elle a présenté la part d'auteur comme une cause de sa ruine , et l'on n'a pas parlé des autres causes que les comédiens auraient pu trouver plus près d'eux. On a répandu dans le public , et l'on a réussi à lui persuader que quelques succès dramatiques procurent une fortune honnête ; on a dit que les auteurs perçoivent journellement jusqu'au tiers de la recette , et bien des gens ont cru , non sans quel-
8o OBSERVATIONS
que regret, que le plus célèbre ou le plus heureux des auteurs pouvait avoir presque autant de revenu qu'un comédien du second ordre.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que les personnes chargées de la surveillance de ce théâtre ont adopté cette erreur, ou du moins n'ont rien fait pour la combattre. Mais si ces personnes qui parlent tous les jours aux comédiens avaient daigné parler une seule fois aux auteurs, elles connaîtraient la véritable proportion dans laquelle ces derniers partagent , et elles conviendraient que notre sort à cet égard ne mérite pas d'être envié.
Si ces plaintes et ces reproches n'étaient que des bruits vagues et sans effet, nous rougirions d'y répondre; mais comme sans doute on ne trouve notre part trop forte, qu'avec un secret désir de la diminuer, et comme l'accusation d'avidité peut nous faire perdre la bienveillance d'un souverain qui aime à protéger les lettres et les arts, nous sentons la nécessité de détruire une erreur qu'il nous serait très-permis d'appeler une fausseté.
Que l'on se donne la peine de jeter les yeux sur notre traité avec les comédiens , on y verra ce qui suit :
Les pièces jouées à ce théâtre, sont de deux espèces : les grandes et les petites. Les grandes sont celles qui contiennent trois actes, ou plus ; les petites sont celles qui en ont deux, ou un seul.
A chaque représentation les comédiens commencent par prélever un tiers de la recelte totale,
SUR LE TRAITEMENT DES AUTEURS. 8l
et les auteurs ne partagent que dans les deux tiers restans.
Les deux auteurs de la grande pièce perçoivent un neuvième de ces deux tiers seulement, c'est-àdire un dix-huitième pour le poète, et autant pour le musicien.
Les deux auteurs de la petite pièce reçoivent un douzième de ces deux tiers seulement , c'est à-dire un vingt-quatrième pour le musicien, et autant pour le poète.
Il est clair que ce dix-huitième , pris seulement sur les deux tiers, ne fait qu'un vingt-septième de la recette totale.
Il est également clair que le vingt - quatrième de ces deux tiers ne fait qu'un trente- sixième du tout.
Il faut donc convenir que cette énorme part de chaque auteur ne s'élève jamais qu'au vingt- septième de la recette totale pour les grands ouvrages, et au trente-sixième seulement pour les pièces en un acte et même en deux.
Ce tableau que l'on ne pourra récuser puisqu'on le trouve dans le traité signé par les comédiens , ce tableau, très-digne de Barème, fait naître une réflexion singulière sur le sort des auteurs dramatiques.
Si, à l'institution d'un théâtre, un auteur s'était présenté , et s'il eût dit aux comédiens : je consacre mes talens , mes veilles , ma santé à la prospérité de votre spectacle, et pour toute rétribution je ne
demande qu'un sou par chaque livre tournois que produiront mes ouvrages , sans doute on n'eût jamais osé dire que cet auteur fût d'une avidité insatiable ; et l'on aurait été forcé de convenir que quand il s'agit d'une pièce de théâtre , celui qui Ta faite peut être raisonnablement estimé pour un vingtième. Quel sera donc l'étonnement des personnes qui nous trouvent trop riches , quand elles apprendront que notre part est loin d'arriver à ce sou pour livre qui se présente d'une manière si modeste ? En effet, puisque chaque auteur ne touche jamais qu'un 36% ou tout au plus un 27% il est bien démontré que chacun de nous n'a réellement qu'un peu plus de six deniers par livre pour un ou deux actes , et un peu moins de neuf deniers par livre pour les plus grands ouvrages ; et pour parler plus clairement encore , au lieu de toucher un sou sur vingt, nous ne recevons qu'un sou sur trente-six dans le premier cas , et un sur vingtsept dans le second.
Tel est le produit auquel se bornent nos prétentions , sur lequel est. fondée notre existence , et que l'on trouve trop magnifique pour des hommes qui, n'ayant pas le talent de réciter des ouvrages, n'ont que celui de les composer.
Maintenant qu'on a vu ce que chaque auteur perçoit, il faut, pour être juste, examiner ce que la comédie paie à tous les auteurs joués le même jour.
Autrefois on donnait régulièrement chaque jour
une grande pièce et une petite; mais la prédilection de quelques comédiens pour les petites pièces, leur a fait, depuis quelques années, composer le spectacle journalier souvent de trois petites pièces, et souvent aussi de deux seulement. Conside'rons la part d'auteur sous ces trois points de vue.
Je suppose qu'on ait donné les Deux Journées, et Une Folie, et que la recette ait été de 1,800 fr., recette qui autrefois n'était que moyenne , mais qui serait très-belle maintenant si elle était journalière.
Les comédiens commencent par prélever le tiers de cette recette , c'est-à-dire , 600 francs , et sur les 1,200 restans ils donneront à chacun des deux auteurs de la grande pièce un dixhuitième , et un vingt-quatrième à chaque auteur de la petite. Les deux dix-huitièmes font la somme de i33 fr. 6 s. 8 d. , et les deux vingt-quatrièmes, celle de 100 fr. ; ils n'auront donc payé, pour les cinq actes et pour la totalité du spectacle , que 233 fr. 6 s. 8 d., qui, bien loin d'être le tiers de 1,800 fr., n'en font presque que le huitième.
Si,. au lieu d'une grande et d'une petite pièce , ils en jouent trois petites , après avoir prélevé le tiers qui est de 600 fr. , ils paieront trois douzièmes sur les 1,200 fr. restans ; ces trois douzièmes font 3oo fr. qui ne sont pas le tiers de 1 ,800 , mais seulement la moitié du tiers, c'est-à-dire, le sixième. Et lorsqu'il leur arrive de ne jouer que deux petites pièces, ce que l'on voit souvent, ^t notam-
ment à tous les succès des pièces en un acte ou en deux, la totalité de la part d'auteur sur 1,800 fr., ne se monte qu'à 200 , qui, loin d'être le tiers de la recette, n'en sont que le tiers du tiers , c'est-àdire le neuvième, lequel neuvième se partage entre les quatre auteurs joués, dont chacun touche 5o fr., quand il en reste 1,600 à la comédie.
Yeut-on savoir maintenant quelle richesse un succès procure à son auteur? Supposons qu'une pièce en deux actes ait eu le bonheur de produire ces 1 ,800 francs de recette , pendant trente-six représentations consécutives ; sans doute le succès sera bien décidé , et il y a bien long-temps qu'aucune pièce n'a produit 64,800 fr. en 36 représentations. Eh bien! chaque auteur de cet heureux ouvrage aura reçu 5o fr. par chaque représentation, et les 36 représentations lui auront valu 1,800 fr. tandis que les deux auteurs étant payés , il sera resté aux comédiens la somme de 61,200 fr.
Cet exposé est plus que suffisant pour convaincre toutes les personnes de bonne foi ; celles qui s'obstineraient dans le doute ne peuvent nous refuser la justice de consulter le traité qui nous sert de preuve ; et si enfin les comédiens ne se rendent point à l'évidence , nous leur dirons : vous prétendez que nous percevons le tiers de la recette totale ; pour vous prouver combien cette assertion est fausse , nous consentons dès ce moment à ne toucher jamais pour chaque représentation que le sixième de cette recette , et nous vous offrons d'en
passer l'acte sur-le-champ. Si vous refusez , vous avouez par là que vos plaintes sont bien injustes, puisque vous ne voulez pas même souscrire à la moitié de ce que vous prétendez nous payer.
Nous sommas bien certains que les come'diens refuseront, et et refus doit suffire pour juger la bonne foi des reproches qu'on nous fait.
Il ne nous reste plus qu'à observer combien il est décourageant pour les gens de lettres d'être obligés de descendre à des détails aussi bas ; combien il nous est plus douloureux encore de recevoir des reproches d'avidité de la part de ceux qui nous doivent l'occasion défaire briller leur talent, et la fortune que ces talens leur procurent. Les' comédiens sont comblés des bienfaits de l'empereur, ils en reçoivent annuellement une magnifique gratification qui n'a jamais été accordée qu'à ceux qui jouent les pièces , et qui n'a pas même été sollicitée par ceux qui les composent ; et ils nous accusent d'avidité quand nous sommes obligés de défendre contre eux la honteuse part de six ou neuf deniers pour livre du fruit de nos travaux , quand l'auteur des plus nombreux et des meilleurs ouvrages, n'a pas un revenu égal à celui d'un comédien à demi part, et quand les auteurs qui n'existent que par leur talent sont presque tous dans un état si voisin de l'indigence.
FIN DU PROCÈS DES DEUX GENDfRES.
Cette histoire a deux parties distinctes : l'une ridicule et l'autre odieuse. Conformément à l'usage du théâtre , je devrais commencer par le drame et finir par la petite pièce; malheureusement l'ordre des faits s'y oppose : dans cette farce , les bouffonneries ont précédé les malices, et l'on a vu paraître les Arlequins avant les Matamores. D'ailleurs, le ridicule même de l'histoire éclairera la discussion, et l'abrégera considérablement. Cette marche, je l'avoue, ne satisfait pas l'avide curiosité du lecteur : il voudrait apprendre , dès les premières lignes , si l'auteur des Deux Gendres a volé Conaxa avant de le tuer ; s'il a furtivement copié le manuscrit de la Bibliothèque impériale, si.... si.... Mais je connais trop bien mon Aristote pour laisser ainsi prévoir mon dénouement. Je n'imiterai pas le bonhomme Phrônime et l'honnêle Conaxa, qui font naïvement au public la confidence de leurs projets ; et comme , dans les Deux Gendres , l'action ne finit qu'avec la pièce, je ne placerai le mot de l'énigme qu'à la fin de mon récit.
J'aurai souvent occasion de parler du public et
des auteurs. Il y a bien des sortes de public ; il y a des auteurs bien différons. On donne le nom de public aux honnêtes gens rassemblés dans une salle de spectacle ; on appelle aussi public les hommes sans goût et sans éducation, quand ils sont en grand nombre. Sous le nom d'auteurs , on comprend également ceux qui honorent la littérature et ceux qui la déshonorent. Si , dans chaque phrase, j'étais obligé d'établir cette différence, je serais sans cesse arrêté dans ma marche ; je fais donc, une fois pour toutes , cette distinction , que les personnes honnêtes trouveront fort inutile ; mais j'écris au public, contre un public avec lequel je ne saurais prendre trop de précautions.