‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 9 sur 117 · RÉCIT · texte numérisé non relu

RÉCIT

Depuis plusieurs années le calme et l'ordre étaient rétablis dans l'Empire français ; les Muses n'étaient plus assises sur des ruines , les gens de lettres n'étaient plus condamnés à vanter la barbarie, la décence était rentrée au théâtre, et le bon goût tâchait de s'y faire reconnaître. Quelques auteurs nous rappelaient aux vrais principes , et répondaient par des ouvrages estimables aux déclamations des journaux sur la décadence de notre littérature. Parmi eux , l'on distinguait celui chez qui la gaieté française paraît s'être réfugiée pendant l'orage révolutionnaire (1) ; semblable aux fées de

(1) Picard. (Note de l'Éditeur.)

nos anciens fabliaux, elle le paya de l'asile quelle avait reçu, en répandant ses dons sur tous les ouvrages qu'il a donnés au théâtre. Des tableaux vrais , des caractères bien saisis , des scènes pleines de comique et de naturel , des traits que Molière n'eût point dédaignés, sont ses titres à un genre de gloire que personne ne lui conteste : je ne le nomme point ; et ses rivaux, en le devinant, feront eux-mêmes son éloge.

Peu d'auteurs, à la vérité, marchaient comme lui dans la bonne route ; la foule* s'était dévouée au mauvais goût et au mauvais genre, où il est plus facile d'obtenir des succès, qui durent peu sans doute , mais qui éblouissent un moment par un faux éclat. Le théâtre attendait depuis long-temps une comédie de mœurs , où Y action , les caractères , le style fussent également recommandables , qui pût relever l'antique réputation et rappeler les beaux jours de la scène française.

Les Deux Gendres parurent ; les juges les plus sévères y virent une bonne comédie : l'action , disaient-ils, y pique la curiosité, les caractères y fixent l'attention, et le style y satisfait l'esprit et le goût des spectateurs. Ce que je dis ici des Deux Gendres paraîtra bien froid, bien peu proportionné au talent qui brille dans l'ouvrage ; on verra que les ennemis de l'auteur en ont fait un plus bel éloge; mais je ne veux pas enlever à la haine le mérite de savoir mieux louer que l'amitié.

Dès que le succès de la pièce fut proclamé, la

médiocrité jeta des cris de rage ; l'envie , la haine , l'intrigue sonnèrent le tocsin contre l'auteur; la nullité s'unit à elles pour être une fois quelque chose. On vit accourir de toutes parts les petits talens à grande prétention, les manœuvres qui se disent ouvriers, les artisans que l'on nomme artistes , et les écrivains des charniers qui ont pris le titre d'hommes de lettres. La foule était immense. On y remarquait ces professeurs qui ont voulu affranchir le théâtre des règles du goût et de la bienséance , ces faiseurs de poétique ad libitum, et ceux qui font hurler le mélodrame , et les aiguiseurs de pointes , et les metteurs en œuvre , et les parfumeurs du Parnasse , et les enfans de Tabarin , et le Dervière du Théâtre Français , qui a. rendu Thalie philanthrope, et ce monsieur si aimable, qui embrasse tout le monde , et cet homme si franc , qui se vante sans cesse , parce qu'il ne sait pas déguiser la vérité Quelle cohue, bon Dieu! Et

qu'on dise maintenant qu'il n'y a plus d'auteurs en France !

Que n'ai-je le talent d'un Salluste pour tracer les détails de cette grande conjuration! ou plutôt que n'ai-je l'art d'employer les formes dramatiques pour en peindre tout le ridicule ! Ne dites plus cependant que les auteurs sont ennemis l'un de l'autre, qu'ils se haïssent , qu'ils se déchirent impitoyablement et se querellent sans cesse : voyez la belle réunion des ennemis des Deux Gendres; quel accord il règne entre eux ! quelle harmonie ! quelle

douce fraternité ! on croirait voir une assemblée de famille.

Le nouvel Heraclite se lève : Messieurs , dit-il , vous connaissez ma sensibilité expansive ; jugez de ce que je souffre depuis quelques jours. Cet auteur que j'ai connu aussi pauvre que la plupart d'entre vous, arrive en un moment à la gloire et à la fortune , et nous laisse bien loin derrière lui dans l'opinion publique, nous qui daignions à peine autrefois le regarder comme notre égal Je sais, vous savez , nous savons tous ce qu'il en coûte pour obtenir un honnête succès, et le jeune homme l'enlève avec une facilité qui me révolté. N' est-il pas de notre devoir d'éclairer le public sur ce triomphe du mauvais goût? Oui, oui, s'écrient les illustres confrères; déchirons la pièce, déchirons l'auteur, perdons-les l'une et l'autre ensemble. Philétas prend la parole : Messieurs, l'auteur des Deux Gendres m'a rendu des services ; je ne suis point ingrat. L'honneur me défend de dire du mal de lui ; mais je le déteste pour prouver mon impartialité.

Après ce noble préambule, la comédie des Deux Gendres est examinée avec la justice et la sagacité que l'on peut attendre de pareils juges. Celui-ci prétend qu'elle est une copie des Fils ingrats de Piron; celui-là fait observer qu'elle est bien inférieure. Quelle sottise, ajoute-t-il, d'avoir substitué des gendres à des fils! Un père a-t-il le droit d'exiger de ses gendres le respect et la reconnaissance

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que lui doivent ses enfans ? Est-ce un gendre que Molière oppose à son Avare ? Est-ce un beau-père qui fait rougir le Glorieux de Destouches ? et le style? quel mauvais goûl ! quelle platitude !

C'est à qui citera quelques vers de cette malheureuse pièce; celui-ci éprouve d'abord la censure générale :

Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?

Quelle misérable affectation, s'écrient les. Aristarques, de mettre cette périphrase dans la bouche d'un valet pour désigner un quantième î et cet autre :

Morbleu! si les duels n'étaient pas défendus !

Quelle plate fanfaronnade î pour exprimer qu'un homme refuse de se battre, on dit proverbialement qu'il a toujours dans sa poche l'ordonnance contre les duels. D'ailleurs ce vers se trouve déjà dans quelques comédies, et doit- on répéter un proverbe des carrefours sur le premier théâtre de l'Europe? Et le vers bourgeois :

Vous trouverez bon feu , bon lit et bonne table !

Quel mauvais ton ! un homme comme il faut vat-il parler de ses bons lits F cela ne se suppose-t-il pas ? et puis, écrit- on une comédie en vers pour j placerdesphrasesquiappartiennentàtoutlemondef Il faut convenir, disent les plus modérés, que toute la pièce n'est pas de ce style , il y a même de beaux vers; mais où n'en trouve-t-on point? Nous en

<p FIN DU PROCÈS

faisons tous les jours , et ce n'est pas notre faute si le public ne s'en aperçoit pas.

Tel fut le jugement que ces messieurs prononcèrent sur cette comédie dans les premiers jours de son succès ; et ces apôtres du bon goût se répandirent dans la capitale pour y semer leurs observations critiques sur les nombreux défauts de l'ouvrage.

Tous leurs efforts furent inutiles. Les Deux Gendres poursuivaient leur carrière au bruit des acclamations publiques ; il semblait que le mérite de la pièce s'accrût avec le nombre des représentations; les interruptions même, cette épreuve si fatale aux ouvrages médiocres , firent sentir la supériorité de celui-ci ; les spectateurs qui le voyaient reparaître y trouvaient tous les charmes de la nouveauté ; trois éditions écoulées rapidement ne laissaient plus de doute sur son mérite littéraire ? et l'Institut, cédant au désir du public, ouvrit ses portes à l'auteur de cette belle comédie.

Dans cette exposition nécessaire j'ai un peu éprouvé la patience du lecteur; mais nous touchons, au nœud du drame , et j'espère qu'il va devenir intéressant.

Jusqu'ici M. Etienne n'avait goûté que les douceurs du métier ; tout lui souriait , tout lui réussissait au-delà de ses espérances ; on ne pouvait pas même lui reprocher son influence sur le journal de l'Empire ; il y avait été traité plus sévèrement que dans tous les autres ; on n'osait plus lui op-

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poser les Fils ingrats, de Piron, depuis qu'on les avait lus; l'envie était réduite à se taire , mais elle ne sommeillait pas ; les conjurés avaient suspendu leurs séances, mais ils n'étaient point désunis ; ils secouaient la poussière des bibliothèques, ils compulsaient les vieux manuscrits, ils lisaient, ils étudiaient avec un zèle admirable ; plusieurs d'entre eux ont dû à la haine quelque peu d'érudition.

Tout-à-coup un bruit se répand : « On a découvert un manuscrit, il a plus d'un siècle ; les Deux Gendres y sont tout entiers , la pièce est d'un jésuite ; Etienne est un plagiaire ; sujet , plan , situation, il s'est tout approprié. Il a copié deux cents vers, dit l'un; huit cents, répond un autre; il a tout pris, ajoute un troisième. Quelle découverte! quel événement! quelle rumeur dans la capitale ! Tout s'émeut, tout s'agite, on murmure dans les coulisses, on déclame dans les coteries, on criaille dans les cafés. La renommée porte cette nouvelle dans toute la France , en Europe , en Asie ; l'exilé apprend en Sibérie qu'un jésuite a fait les Deux Gendres, les Anglais même oublient un moment la crise de leur commerce pour s'entretenir du fameux manuscrit , et deux vaisseaux qui se rencontrent dans l'immense océan se hèlent et se crient : la pièce est d'un jésuite.

M. Etienne n'a pas été le dernier à publier cette découverte. Il annonce dans les journaux que la pièce exhumée se nomme Onaxa, et il exprimé le vœu quelle soit bientôt connue de tout le monde,

C)4 FIN DU PKOCÈS

afin qu'on puisse juger de sa prétendue conformité

avec la comédie des Deux Gendres.

Cette lettre produisit le plus mauvais effet. Dès ce moment l'opinion publique se déclara violemment contre M. Etienne. On avait fait circuler de fausses copies des scènes de Conaxa, on y voyait de longues suites de vers attribués au jésuite, et qui se trouvent dans les Deux Gendres ; il paraissait impossible que M. Etienne n'eût pas connu le manuscrit de la Bibliothèque ; le nom d'Onaxa au lieu de Conaxa ressemblait à une ruse un peu grossière ; on croyait au plagiat, et dans la lettre du journal on crut voir de l'imposture ; ce soupçon était si naturel , il était fondé sur de telles apparences que les amis mêmes de M. Etienne ne le dissimulèrent point. Je l'avouerai sans détour, je partageai l'opinion générale, et quoique bien assuré que l'on avait considérablement exagéré les torts de l'auteur, je ne doutai pas un moment qu'il n'eût consulté le manuscrit de Conaxa pour composer les Deux Gendres.

L'explication que M. Etienne donna dans la préface de sa quatrième édition ne détruisit pas les préventions défavorables ; vainement citait-il plusieurs pièces faites sur le même sujet , vainement parle-t-il ft un projet de canevas (je souligne ces mots à dessein), plus vainement encore il rapporte en entier l'histoire d'où sont tirées toutes ces comédies ; on s'irrite de son obstination à nier ce qui paraît évident ; huit vers qui sont à peu près les

mêmes dans les deux ouvrages semblent déposer contre sa mauvaise foi ou sa fausse honte, et quand il aurait déclaré qu'il s'est aidé de vingt manuscrits autres que celui de Conaxa , le public n'eût point été satisfait ; on voulait le forcera faire l'aveu formel qu'il avait pris le sujet et huit vers des Deux Gendres dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans la comédie de Conaxa. On verra bientôt que cet aveu eût été un mensonge ; mais avant de faire paraître le grand personnage qui doit dénouer cette intrigue , occupons-nous un peu de la joie de nos conjurés qui viennent de faire cette heureuse trouvaille.

Non, la découverte d'un nouveau monde ne produisit pas une sensation aussi vive sur les habitans de l'ancien que celle du manuscrit sur les ennemis de M. Etienne. Quelle joie féroce ! quelle allégresse barbare ! Je crois lire Milton ; il me semble que j'entends les démons hurler de plaisir quand ils apprennent la chute du premier homme. On baise les vieux feuillets de ce livre de vengeance ; on devine , dès le titre , que la pièce est excellente ; la comédie de collège devient un chefd'œuvre ; et l'on maudit le parlement qui a expulsé les jésuites. Autrefois les Deux Gendres étaient une production médiocre , c'est une pièce sublime depuis que l'on espère ta trouver dans Conaxa. On lit quelques vers à la hâte; voyez, voyez, la preuve est complète, la voici, je la tiens :

... Que dans mon almanach, où je lis quelquefois, ete,

quel joli vers ! quelle tournure facile ! Vainement a-t-il déguisé cet énorme plagiat en disant :

Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?

On y reconnaît la touche délicate et la grâce d'un homme de collège. Et cet autre !

Mordi , si les duels n'étaient pas défendus !

Quel trait de caractère! quel vers de passion! On le trouve dans Hauteroche , cela est vrai ; mais ce n'est point Hauteroche que notre homme a pillé, c'est le jésuite.

Voyez encore:

Vous trouverez bon feu, bon lit et bonne table.

Ce n'est point à Paris que l'on fait de ces vers naturels ; ce n'est qu'en province que l'on sait apprécier le bon lit et la bonne table. Cependant leur joie n'est point complète ; huit vers seulement , huit vers sur deux mille, composent l'acte d'accusation. Mais qu'importe! On les multiplie, on copie ceux des Deux Gendres et l'on court les répandre comme des extraits de Conaxa.

Pour repousser tant d'infamie, M. Etienne sollicite lui-même l'impression de la pièce qu'on l'accuse d'avoir copiée; elle paraît au grand jour; l'opinion, flottante jusqu'alors, peut enfin apprécier les bruits qui circulent; Conaxa doit être joué sur le théâtre de l'Impératrice, et le public va juger ce grand procès. Il n'y avait plus moyen de soutenir l'identité entre les deux ouvrages ; la calomnie

fr'a plus qu'un moment à jouir de son triomphe, et l'évidente fausseté des copies va couvrir de honte les indignes copistes. La cabale change de batterie. Les conjurés feignent de s'apitoyer sur le sort de M. Etienne : « On a été trop loin, disent-ils; il n'a pris que quelques vers, mais ils sontexcellens ; tel d'entre eux vaut seul une pièce en cinq actes. » La salle de l'ancien Odéon est remplie des plus intrépides travailleurs; de prétendus auteurs se cachent dans la foule. Les acteurs et les souteneurs savent parfaitement leur rôle ; les manœuvres montrent tant d'esprit, et des gens d'esprit font si bien les manœuvres, qu'on rte peut plus les distinguer, et l'on ignore si la pièce se joue dans la salle ou sur le théâtre.

Le monologue de soixante et dix-huit vers qui commence ce chef-d'œuvre paraît aussi court qu'il est gracieux. Lorsque l'aimable Gorinet récite ces deux beaux vers :

L'un me polit le dos, comme on fait une enclume, L'autre d'un pot d'essence en entrant me parfume,

les Janots se regardent avec satisfaction, ils reconnaissent l'essence, et disent naïvement: voilà des vers comiques ; c'est la nature prise sur le fait. Le style desClérophile et des Philidor amuse beaucoup les amis de Conaxa. Avec quelle énergie ils parlent au beau-père :

Tout beau, bonhomme , holà! vous gagnerez un rhume... Vous radotez , bonhomme , ayee vos prophéties.

Tous deux ils ont mêmes idées , même laugage , c'est la règle de Xunité. Et quand ils s'entretiennent du bonhomme, c'est :

Vieille souche de Lois, vieux rocantin pourri. Le bourreau de grison comme il tient à sa morgue ,! Maussade au dernier point, toujours le museau gras , Et trempant sans façon ses cinq doigts dans les plats , Etc.. etc..

Rien ne choque ce public qui aime tant les pièces sentimentales, les scènes en madrigaux et le style de bon ton. On applaudit tout avec transport. Quels cris! quelles acclamations ! Il semble que cette salle soit devenue l'Odéon avec ses longs amphithéâtres. La gloire du jésuite s'élève jusqu'aux cieux. On voit bien qu'il vivait dans le siècle de Molière ; il a pompé le comique de ce grand homme par les seringues de Pourceaugnac.

Ici se déroule la longue série des turpitudes en tout genre ; des goujats payés, des libelles répandus, des injures dégoûtantes, calomnies, diffamation, vociférations, rien n'est épargné ; les ennemis de M. Etienne ne sont point avares ; et le scandale fut porté à un tel point contre lui, que les personnes même qui le croyaient coupable de mauvaise foi furent indignées des outrages dont on l'accablait sans mesure.

La portion du public qui s'était laissé séduire par les apparences eut enfin honte de sa crédulité. On revit les Deux Gendres, on les applaudit avec estime, la foule s'y porta, comme dans les temps

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heureux ; on ne fit pas attention aux huit vers insignifians qui offraient de la ressemblance avec ceux de Conaxa, et personne n'osa même comparer les deux ouvrages. Le public cependant, et il faut en convenir, murmuraif encore contre M. Etienne, et reprochait à un écrivain aussi distingué son obstination à soutenir ce qui paraissait une imposture évidente.

Une difficulté s'élèv* sur le mérite respectif des deux pièces rivales. Quoique M. Geoffroy les ait parfaitement appréciées l'une et l'autre, en disant que M. Etienne avait fait beaucoup d'honneur au jésuite, et en réduisant Conaxa à sa juste valeur; quoique M. Michaud , dans la préface de cette dernière pièce, ait fait sentir le ridicule de toute comparaison , on peut m' objecter que le succès de Conaxa, pendant toute une soirée, fut plus complet et surtout plus chaud que celui des Deux Gendres ; et si l'on ajoute que le public de l'Odéon, toujours nourri de chefs-d'œuvre, doit être bien plus éclairé que celui du Théâtre Français, j'avoue que je n'aurai rien à répondre.

Enfin, grâces au ciel, je touche au dénouement de ce misérable drame. Un acteur qui s'est tenu jusqu'à présent dans la coulisse, se montre toutà-coup sur le théâtre, et, semblable à ces pères qui arrivent des Indes tout exprès pour dénouer les anciennes comédies, il entre sur la scène, son rôle à la main, et il vient nous donner le mot de l'énigme.

Quand j'ai entendu parler des révélations de M. Le Brun Tossa, j'ai frémi ; cependant quand j'ai vu qu'elles ne remontaient que jusqu'à Tan g, je me suis rassuré, et j'ai lu. Il y a dans cette brochure deux révélations bien différentes, dont l'une doit naturellement entrer dans le récit, et dont l'autre sera examinée quand je m'occuperai de la partie odieuse de cette affaire. Si Ton en croit M. Le Brun, M. Etienne s'est conduit envers lui de la manière la plus déloyale ; si Ton en croit M. Tossa, M. Etienne n'a pas trompé le public, et n'a pas connu le manuscrit qu'on l'accuse généralement d'avoir consulté. M. Le Brun a écrit à M. Etienne une lettre utile, qui a été imprimée dans la quatrième édition des Deux Gendres, mais M. Tossa prétend que M. Le Brun a menti quand il a signé cette lettre. Je prie le lecteur d'avoir un peu pitié de moi ; il voit que j'ai deux hommes à combattre, car M. Le Brun Tossa se double et se dédouble à volonté. Il affirme sur sa conscience qu'il a menti à sa conscience, et que, très-mécontent de M. Etienne, il lui a donné et signé une assurance affectueuse de satisfaction. Mais s'il a menti il y a deux mois en faveur de M. Etienne qui n'a payé cette complaisance que de deux billets de comédie, qui est-ce qui nous assurera qu'il ne ment point aujourd'hui pour plaire à quelque honnête homme plus généreux ? Sous lequel de ces noms a-t-il menti? Sous lequel faut-il qu'on se fie à sa parole ? Ou s'il faut le considérer à la fois sous ses

deux noms et avec ses deux visages, on doit donc conclure que M. Le Brun Tossa ne mérite aucune confiance quand il veut rendre service , mais que l'on peut compter sur son honneur quand il s'agit de nuire et de diffamer.

Quoi qu'il en soit , je vais prendre dans ses révélations tous les faits dont la vérité m'est bien connue, en avertissant néanmoins le lecteur que je les appuierai de preuves encore plus certaines que la conscience et l'honneur de M. Le Brun Tossa.

Il dit, page 3 de sa brochure : « Le public a dit que la comédie en cinq actes , les Deux Gendres, est un bon ouvrage, mais que l'auteur a trouvé pour le faire d'immenses secours : bien jugé. Si le public ajoute que ces secours, Fauteur des Deux Gendres, les a trouvés dans Conaxa, mal jugé. »

Dans les pages suivantes M. Le Brun ou M. Tossa nous apprend qu'en l'an 9 ou 10 il a sauvé des flammes révolutionnaires le manuscrit d'une pièce en trois actes et en vers , intitulée les Gendres ingrats et punis; qu'il a remis le manuscrit à M. Etienne, gratis, sans clauses, ni conditions; qu'il s'était associé avec lui dans l'intention de composer ensemble un grand ouvrage en cinq actes , dont ledit manuscrit aurait fourni le fonds et la matière ; que cette association dura plus de trois ans (notez ce point), sans autre résultat que d être convenus verbalement des données, des principales bases du travail à faire ( ici je copie littéra*

le ment ) ; que M. Le Brun Tossaprit alors le parti de rompre , parce que d'indispensables occupations absorbaient tous ses instans; qu'il abandonna le manuscrit à M. Etienne, etc. Première conséquence de ces aveux: l'association n'a eu d'autre résultat que d'être convenus verbalement des premières données, et alors M. Le Brun Tossa prit le parti de rompre ; il n'a donc rien fait, rien écrit dans cette pièce, et nous verrons plus bas qu'il n'a pas même pu donner des conseils utiles, comme il le dit dans une note.

Passons aux révélations de la page 24.

« J'ai parfaitement reconnu dans la comédie de Conaxa la composition, la marche, la çontexture des scènes de mon manuscrit , reconnu de même le style et plusieurs vers d'un tour original et saillant d'énergie. D'où vient que, malgré cette exacte conformité , les noms des personnes ne sont pas identiques ? L'homonymie échapperait-elle à ma mémoire? Gela se peut : il me semble pourtant que le nom bizarre de Conaxa, le nom plaisant de Gorinet devait y laisser quelques traces : pas la moindre ; je ne me les rappelle point. »

Tout ce que je viens de transcrire est parfaitement vrai, mais exprimé d'une manière trop peu affirmative pour un homme qui devait si bien connaître cet ouvrage. Quand on a sauvé une comédie des flammes parce qu'on la trouvait intéressante, quand on l'a gardée long-temps sur son bureau, quand on l'a méditée pendant plus de trois ans,

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pour en faire une pièce en cinq actes , quand on y a conseillé des changemens tels que l'admission des femmes, etc., quand on prétend en avoir imaginé le nouveau dénouement, peut-on dire : il me semble... cela se peut... V homonymie échapperaitelle à ma mémoire ? Un nom tel que celui de Cornaxa dans une comédie française , nom du personnage principal, pourrait-il s'oublier après qu'on l'aurait eu long-temps sous les yeux, et qu'on l'aurait répété pendant plus de trois ans en s' occupant de F ouvrage?

Seconde conséquence : M. Le Brun paraît avoir bonne mémoire, mais M. Tossa n'en a pas du tout. Je la lui rendrai.

Son manuscrit, dit-il à la page 25, offrait des détails graveleux au fonds et dans la forme.

Enfin, à la page 28 il parle d'une longue note qui se faisait remarquer dans son manuscrit, et où l'auteur à\tquilse trouvait à Bordeaux lorsque se passa l'événement d'où le sujet de sa pièce était pris, etc.

La mémoire de M. Tossa trompe encore M. Le Brun sur ce point ; à la vérité la note parle de Bordeaux , et de l'événement qui s'y passa , mais il n'y est pas question des deux épouses, ni de l'exil peu mérité, ni de la triste solitude, que M. Tossa n'ajoute vraisemblablement que pour arrondir sa phrase.

Voici maintenant les faits dans leur exactitude , et tels qu'ils me sont démontrés par les pièces que j'ai sous les yeux.

Iû4 FIN DU PROCÈS

Il est très-vrai que M. Etienne a reçu un manuscrit des mains de MM. Le Brun et Tossa, qui alors ne faisaient qu'un.

Il est très-vrai que ce manuscrit contenait des scènes, des vers, une comédie enfin telle qu'elle.

Il est également vrai que ces vers et ces scènes ressemblaient beaucoup et quelquefois entièrement aux scènes en vers de la pièce que Ton vient de jouer au théâtre de l'Impératrice.

Il est faux qu'il y ait eu conformité parfaite, et comment M. Le Brun se rappellerait-il littéralement tous les vers, lui dont la mémoire n'est pas bien sûre quand il s'agit des noms même des principaux personnages? Il me semble cependant qu'il serait plus facile de retenir les noms de Tartufe et d'Orgon que tous les vers du chef-d'œuvre de Molière.

Il est très-vrai que le nom de Conaxa ne se trouvait ni dans le titre , ni parmi les personnages , ni dans aucun endroit du manuscrit remis par M. Le Brun Tossa.

Il est très-vrai que ce manuscrit contenait des gravelures, et entre autres des vers sur le trictrac, qui sont d'une obscénité révoltante.

Il est très-vrai que dans tout ce manuscrit il n'est nullement question de collège, ni de jésuite , ni de la ville de Rennes.

Il est vrai aussi (et. M. Le Brun ne le dit pas, parce qu'il veut que son manuscrit soit un chefd'œuvre), il est vrai qu'en général les vers en sont

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plus défectueux que ceux de Conaxa, et qu'il s'y trouve même des hiatus et des pluriels rimant avec des singuliers.

11 est vrai enfin qu'il y a une note de l'auteur de la pièce ; la voici littéralement transcrite :

« Cette aventure faisait Ihistoire de la ville de bordeaux dans le temps que jy c'tais. Il ma pris fantaisie den faire une comédie dans le temps que jetais en corse quand je lai relue depuis , jai été cent fois tenté de la jeter au feu. Mais on est toujours attaché à ses enfans , tels laids et contrefaits quiis soient , dailleurs je ne lay faite que pour mamuser et je ne lay jamais montrée à personne. »

Telle est cette note avec cette orthographe sans accens, sans apostrophes, presque sans ponctuation , sans majuscules aux noms propres , avec ces deux dans le temps et ce d'ailleurs. J'offre de la faire voir à tous les curieux, à M. Le Brun Tossa lui-même ; il reconnaîtra son grand papier infolio, la vieille écriture de l'auteur et la pièce graveleuse dont je viens de parler.

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