L'ORIGINE DU MAL
Sur les religions quand je réfléchis bien ,
Parmi les contes bleus dont l'histoire nous berce,
Je m'arrête toujours au dogme de la Perse ,
Et je serais manichéen, Si je ne préférais encor d'être chrétien. La belle invention que ce manichéisme ! Comme il sait rendre compte et des bienset des maux !
Que j'aime à voir ce fameux schisme , Entre deux tout-puissans, l'un de l'autre rivaux!
De là vient que de ces deux êtres Le mauvais fit le mal , et le bon fit le bien 5 Le mauvais fit le chat, et le bon fit le chien, Du moins c'était ainsi que pensaient nos ancêtres ;
Et je me suis toujours douté, Que cet article là de la Bible persane
Fut jadis chez nous transporté ; Car les fils de Zerdust appelaient Arimane Ce que nous nommons Diable, Astaroth ou Satan , De l'empire infernal invisible sultan.
En un point seulement notre dogme diffère: Dieu règne, nous dit-on, de toute éternité 5
Le diable, c'est une autre affaire, Sa noblesse n'a pas la même antiquité, Et chez Zoroastre, au contraire, Il existait entre eux parfaite égalité , Si ce n'est que le diable a toujours su mieux faire
Ce qu'il avait prémédité.
Mais au lieu des grands noms d'Arimane, Oromase, Qu'un pédant mettrait en tout lieu ,
48o MES SOUVENIRS.
Approuvez , cher lecteur, que, bannissant l'emphase, Je dise bonnement, le diable et le bon Dieu. Or, le bon Dieu fit l'homme; et cet ouvrier sage,
Le fit si bien à son image,
Que les anges émerveillés,
Prenant le mortel pour Dieu même, Devant lui saintement se sont agenouillés, Le saluant, en chœur, du nom d'être suprême. C'est ainsi qu'autrefois, par une illusion, Sysigambis la vieille, et Statyra la tendre, Tombèrent à genoux devant Ephestion ,
Qu'elles prenaient pour Alexandre. Mais le diable voyant, du fond d'un soupirail, Du Dieu, son ennemi, le chef-d'œuvre céleste, Il emporte soudain l'infernal attirail, Il traverse les airs d'un vol rapide et leste, Il frappe, il entre, il crie au monarque des cieux: Tout beau ! si tu fis bien, je prétends faire mieux.
Le très-haut riait dans son âme,
Et croyant être le vainqueur,
Il disait d'un souris moqueur:
Que diable fera-t-il? Le diable fit la femme 5 Il anima son corps d'une subtile flamme; Et pour mieux différer de l'autre créateur, Il la fit en-dedans semblable à son auteur. L'œuvre fait, il fallut décider la querelle; On recueillit les voix du brillant comité : L'angélique sénat, sans partialité,
Jugea la femme la plus belle; Et Dieu fut bien confus, lorsque l'homme enchanté, Quitta son créateur pour courir après elle. Hélas! depuis ce jour, il n'eut plus de repos;
MES SOUVENIRS. fôl
ïl maudit, mais suivit sa compagne infernale, Jusqu'à ce qu'il trouva cette pomme fatale D'où nous sont venus tous nos maux.
Enfans célestes que nous sommes , A quoi nous a servi ce titre précieux? L'homme devait un jour mener la femme aux cieux ,
Et la femme a damné les hommes.