‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 91 sur 117 · A MA CRUELLE · texte numérisé non relu

A MA CRUELLE

Que tu te trompes, ma Sylvie,

Quand tu penses que ta froideur

Fait le désespoir de ma vie !

Est-ce donc un si grand malheur

Que d'adorer une maîtresse ,

Qui ne veut de nous que le cœur,

Et dont l'éternelle rigueur

Eternise notre tendresse?

Que je plains ces heureux amans

Qui n'ont plus de souhaits à faire !

Ils n'ont plus ces troubles charmans

Que nous donne l'espoir de plaire;

Ils regretteront ces tourmens,

Enfans de la beauté sévère ,

Et ces chagrins pleins d'agrémens,

Qu'on ne connaît plus à Cythère.

Troubles divins ! que je préfère

A ce délicieux moment

Qu'on me refuse, et que j'espère,

Et qui fuit si rapidement.

C'est ce charmant désir, ma chère,

Toujours trahi, jamais éteint,

Qui prête aux roses de ton teint

L'éternel moyen de me plaire.

Oui, celui-là seul est heureux Qui n'a pas tout ce qu'il désire :

Mon bonheur est d'être amoureux , Mon plaisir est de te le dire.

Lysandre est aimé de Thé ni ire, 11 n'a plus rien à désirer 5 Plus de trouble , plus de délire , L'ingrat la voit sans soupirer.

Philis , le cœur rempli d'alarmes , Près de Damis se désolait} L'heureux Damis la regardait, Je n'ai pas vu couler ses larmes.

Philinte, en maître impérieux, Règne sur la tendre Glycère} Le perfide semble honteux D'avoir trop aimé sa bergère.

Ah ! si de l'excès du bonheur On voit naître l'indifférence , Combien ma pénible constance Doit-elle être chère à mon cœur !

Va, ne crains pas que je t'accuse De la rigueur de mes destins 5 Je chéris jusqu'à tes dédains , Ils ont la vertu pour excuse :

Trop heureux de baiser ta main j Content si ta main s'y refuse :

Le fol espoir d'un lendemain Me console, quoiqu'il m'abuse.

L'espoir, qui me trompe toujours Sans fatiguer ma confiance, Se plaît à nourrir mes amours Des glaces de l'indifférence.

Hélas ! on ne peut réunir

Le plaisir de la jouissance

Au doux espoir de l'obtenir :

Ils nous faut être à l'avenir

Sans bonheur ou sans espérance.

Insensé qui se réjouit

D'avoir vaincu la beauté fière !

Le prompt moment dont on jouit

Vaut-il le moment qu'on espère ?

En vain , Tircis , me vantez-vous

Une félicité divine ,

Vos plaisirs sont toujours moins doux

Que les plaisirs que j'imagine.

Mon sort est plus cher à mon cœur

Quoique rempli d'inquiétude 5

Je vais lentement au bonheur,

Et vous courez à l'habitude.

Les vœux de Tircis sont remplis 5

Mais voyez le bel avantage ,

Quand les miens seront accomplis,

Tircis sera déjà volage.

Achève , cruelle beauté ,

De m'accabler de ta fierté;

Mes maux flattent ta vanité ,

Je les chéris , loin de m'en plaindre j

Semblable à la Divinité,

Pour te faire aimer, fais-toi craindre.

Va ! quand nous sommes tous les deux,

Moi rempli d'amour et d'ivresse ,

Toi sans désirs et sans tendresse,

Ne suis-je pas le plus heureux?

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