MES REGRETS
De l'âge heureux de l'innocence , J'ai perdu le calme enchanteur ; Douces erreurs de mon enfance, Vous ne charmerez plus mon cœur.
Au lieu du plus riant mensonge, J'ai vu la triste vérité :
Malheureux ! j'ai vu fuir le songe °r Le regret seul m'en est resté.
Hélas ! il m'en souvient encore ; L'haleine des légers zéphyrs , Le tendre incarnat de l'aurore , Etaient moins purs que mes désirs.
Un arbre était une Dryade ,
Dont les bras m'offraient un berceau ^
Mon œil cherchait une Naïade
Au fond du plus petit ruisseau.
Plein d'une imposante magie, Quand j'entendais siffler les vents y C'était toujours quelque génie Qui maîtrisait les élémens.
La nuit avait sa jouissance 5 Tous ses fantômes me plaisaient :
J'aimais son ombre , son silence ; J'aimais l'horreur qu'ils me causaient.
J'aimais l'histoire extravagante D'un loug-garou , d'un revenant; A son récit , mon âme errante Suivait l'esprit en frissonnant.
Mais l'heure sonne, mon enfance Va s'éclairer d'un nouveau jour.
Mon cœur s'émeut, un dieu s'avance; J'ouvre les yeux : je vois l'Amour.
O prestige ! ô magique ivresse !
Dans cet âge délicieux ,
Une amante est une déesse ,
Qui pour nous seuls quitte les cieux.
Ainsi je caressais l'image De ce bonheur qui s'envolait ï Il a passé comme un nuage; L'Amour m'a paru tel qu'il est.
Ce n'est plus cet enfant aimable , Si vrai, si naïf et si doux :
Ce n'est plus qu'un dieu de la fable, Et la fable n'est rien pour nous.
Tu n'es plus , heureuse ignorance; Avec toi j'ai vu fuir l'Amour :
Hélas ! n'ai-je plus l'espérance Avec toi de renaître un jour ?
Quand le cercle des destinées, Au tombeau nous aura conduits , Reviendrez-vous, jeunes années, Dont je n'ai pas connu le prix?