PAR ANTICIPATION
AUX JOUBNAUSTBS QUI DOnHENT DÉCHIRER MOH OWRAGB.
Mes chers confrères en littérature fugitive, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vais donner un gros et grand ouvrage au Théâtre de TOpéra-Cdmique. H sera du plus mauvais genre , car il y aura du triste , du gai, du lugubre et du bouffon; il y aura du prestige et des niaiseries, du merveilleux et du trivial, du fracas et du mystérieux , du lamentable et du badin : c'est ainsi du moins que vous verrez la chose, et malheur à quiconque osera voir autrement que vous ! Je me consolera de tout cela s'il n'y a point d'ennui pour le public; mais comme vous vous y ennuierez sûrement , et que vous défendrez aux autres de s'y amuser, j'ai cru devoir solliciter votre bienveillance, implorer votre protection, et détourner s'il'est possible l'excommunication qui me menace.
Les anciens que vous connaissez mieux que moi, n'entreprenaient rien , sans préalablement se rendre les dieux propices : vous êtes les dieux de la littérature ; vous êtes plus que les dieux , vous en êtes le destin, ^aâ^m ierribile, irrec^ocabile. C'est donc à vous que je sacrifie une brebis noire , comme aux dieux Stygiens; c'est donc pour vous que va brAler mon encens : puisse-t-il amollir vos cœurs , et adoucir la teinte de l'encre qui va couler de vos plumes ! Malgré
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rénorme distance qu^ nous sépare « daignez considérer qu^il Y a entre nous pne certaine analogie : vous faites des feuilles qui durent un jour, j'ai fait àts ouvrages qui ont vécu aussi long-temps; vous donnez souvent au public des couplets qui Tamusent, j'entends quelquefois sur l'orgue de Barbarie quelques airs faits pour mes paroles; vous faites parler^ agir et combattre les rois et les puissances : je les fais quelquefois agir et déraisonner sur la scène. Nous différons en un point essentiel : dans mes opéras je n'ai jamais dit du mal des journalistes, et tous vos journaux ont dit du mal de mes opéras.
Vous voyez donc , chers confrères, que vous m'êtes redevables à cet égard, et j'espère que vous m'indemniserez en indulgence de ce que vous m'avez donné de trop en sévérité. Or, comme le repentir et rhumilité sont deux grands moyens d'obtenir son pardon, je m'accuse, messeigneurs et maîtres, d'avoir fait un opéra peu comique, intitulé Léon, ou k Château de Monienero. Si le titre seul est capable de m'attirer votre colère, je crains bien que la pièce n'excite votre fureur. Genre, situation, style , exposition , nœud , péripétie , dénoûment , voilà autant de chefs d'accusation contre moi; et si vous n'étiez pas plus humains encore que vous n'êtes justes , je craindrais de me voir attacher au pilori du Parnasse : ( DU omen averiani, )
Ma bonne foi vous désarmera sans doute , et voos verrez que dans tout cela j'ai été plus béte que méchant. Gardez-vous surtout de me parler de genres je ne sais ce que c'est qu'un genre, j'ignore encore si les JQurnaux en ont un , et un pauvre auteur n'est
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pas obligé de connaître comme vous la portée des mois , et la valeur des expressions. Ne me citez , je vous prie> ni Boileau, ni Racine, ni Molière, ces bonnes gens n'entendent rien en opéra comique , et à cet égard vous en savez beaucoup plus qu'eux. Ne me parlez ni de bon goût, ni de génie, ni de sublime: ces trois grands personnages ne sortant pas de chez vous , il n'est pas étonnant qu^on ne les trouve point au Château de Montenero.
Que si vous avez une trop tendre sollicitude pour ma réputation , pour ma gloire , comme vous me l'avez prouvé en temps et lieux , je vous prierai , très-chers frères , de regarder mes malheurs litté-* raires d'un œil plus philosophique* Je ne vise point à l'immortalité, et quoique j'aie une santé très^faible, j'ai le ferme espoir de vivre autant que le plus robuste de mes ouvrages. Dieu m'a créé et mis au monde pour y faire des opéras ; c'est là le nec plus ultra de mes facultés et de mes prétentions : s'il m'avait donné plus d'esprit, il est probable que je me serais fait journaliste. Hélas! quand je songe que tout passe dans ce monde , voudrais-je surnager seul au milieu du néant? Chers confrères, quand les eaux de l'Océan auront, pour la millième fois, recouvert la surface de l'Europe; quand les noms de Virgile et de Racine seront perdus dans la nuit des temps et de l'oubli, je sais bien qu'on ne parlera plus du Château de Montenero; et ce qui m' afiBige plus sensiblement , c'est qu'on ne lira même plus vos feuilles périodiques.
Cessez donc , chers amis , de vous mettre l'esprit à la torture pour nous faire voguer à l'immortalité. Faites comme moi , vivez au Jour le jour: et si l'on a
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