‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 13 sur 44 · PHYSIQUE, CIVILE ET MORALE DE PARIS · texte numérisé non relu

PHYSIQUE, CIVILE ET MORALE DE PARIS

DEPUIS LES PREMIERS TEMPS HISTORIQUES jusqu'à nos JOURS;

Contenant, par ordre chronologiqaey la description des accroisscmecv^^ successifs de cette ville et de ses monnmens anciens et modernes ^9 la notice de toutes ses institutions , tant civiles que religieuses , et, ^ chaque période, le tableau des mœurs, des usages et des progrès <B^^ la civilisation, ornée de gravures représentant divers plans de Vm^s et 5ts monumens çt édifices principaux;

Par J.-Â. DviAURB , de la Société des Antiquaires de France.

iti

Ce titre est long, mais il faut absolument le lire ; il est un très-bon sommaire de l'ouvrage ; Tauteur Ta complètement justifié , ce qui est assez rare, et si je ne Tavais pas transcrit en entier, j'aurais été |^ obligé de le commenter dans le courant de cet article. f ^

Ce n'est plus sur les bords de TOrénoque, ce |*^ n'est plus dans les sables de la Lybie que je transporte mes lecteurs ; plusieurs d'entre eux sont déjà depuis long-temps sur les lieux que je leur montre aujourd'hui comme une curiosité ; ils parcourent J**^

'^oi

ItïSTOIRE DE PABIS. k6t

mVèc indifférence ces rues si nombreuses dont chacune leur rappellerait un événement remarquable. Ils promènent leur oisiveté dans ce riche :>azar nommé Palais-Royal ^ sans penser qu'ils x>ulent un aqueduc romain ; «ils se plaignent du ijracas et du tumulte dans cette rue Vivienne où régnait autrefois le plus morne silence , et où tant d'illustres moils dorment ensevelis; dans la rue doquillière , ils ne se disent pas : C'est ici qu élait le temple de Cybèle , et qu'on a trouvé la belle tête de la déesse ; sur la butte Sainte- Geneviève , ils ne cherchent pas les vestiges des arènes qui or** Baient la partie orientale de ce plateau ; quand ils admirent ces quais magnifiques , ce Louvre imposant, cette belle galerie , ils ne songent pas qu'à la place de ces merveilles , leurs aïeux ne voyaient que prairies , sables et marais ; ils s'égarent Souvent dans ce dédale de pierres amoncelées ; et , perdus dans cette vaste carrière , ils ne pensent pas que , sur ce même sol , les bons Gaulois qui ne valaient pas mieux que nous, voyaient bondir l'alouette et entendaient chanter le rossignol.

Si l'on veut se faire une idée de l'ouvrage que j'annonce , il faut comparer le plan de Paris , qui en orne le frontispice , au plan le plus moderne de la même ville. On vçrra , dans le premier, Paris réduit à une île de la Seine, comme Rome au sommet du mont Palatin , et le dernier plan fera concevoir les accroissemens successifs qui, pen- ^nt près de vingt siècles, ont changé la petite

CAITIQUS. T. ly. 11

l62 POUTIQUE ET HKTOIBE.

Lotèce en une immense métropole. Les plans intermédiaires ne sont pas moins cnrienx ; en s'éclàrant de Thistoire pour les étudier, on voit tout s'animer autour de soi , les métamorphoses se succèdent j les morts sortent de leurs tombeaux : oh ! combien de costumes divers! combien de figures, de caractères diflerens ! le pavé même que je foule devient éloquent et instructif : ici je m'afflige; là je m'enorgueillis , toute l'histoire de France se développe sous mes yeux, et de telle petite rue tortueuse et sombre où je n'ai jamais passé sans la maudire , sortent tout-à-coup des souvenirs et des tableaux pleins d'intérêt.

î^ous possédons plusieurs ouvrages sur les antiquités de Paris, mais les uns sont d'énonnes in-folio que Ton peut bien consulter et que Ton ne peut pas lire; d'autres, dirigés vers un but spécial, offrent trop d'abondance sous un rapport» et trop de stérilité sous les autres. M. Dulaurei après d'immenses recherches , a puisé à toutes ces sources , et s'est approprié tous les matériaux qui lui ont paru propres à construire un édifice digne du dix-neuvième siècle. Il rend compte des motifs qui l'ont guidé dans son choix et dans la critique sévère qu'il a exercée sur tous les ouvrages antérieurs qui ont traité le Vj^P^^ sujet. Dans leurs cinq volumes in-foUo^ les pères Lobineau ^t Félibien ont usé de trop de ménagement ^ eX leur circonspection timide peut passer pour de Vinfdélité: « on voit ces prétendus historiens i^epousser

}ilStOIR£ i>E PARIS. 160

la vente pour se prosterner devant le pouviorîr. » Us ont considéré le progrès des connaissances liumaines comme étrangères an domaine de Thistoire , et ils se sont appesantis sur des détails d'un très-faible intérêt. Tel eBl le jugement porté paf le nouvel auteur sur le travail de ces deux bénédictins. Sauv^A^est mieux traité par M. Dulaure ; il a recueilli des faits infiniment curîewv ^ que les deux religieux n'auraient jaqfais osé publier, et son livre contient un grand nombre de notions importantes , mais il manque de méthode , et il e^t rempli de négligences et d'erreurs.

Les divers écrits de l'abbé Lcbeuf , sur l'histoire de la ville de Paris, ont fourni à notre auteur des traits singuliers et des anecdotes du plus haut in-' térêt ; mais ils contiennent des assertions conjec-^ tarâtes et ineocactes. Les recherches historiques de M. Jaillot renferment des discussions lumineuses ; mais cet auteur s'attache principalement à fixer l'époque des établissemens religieux et des collège^. M. Dulaure n'a pas poussé plus loiti ses observations sur les écrivains qui l%nt devancé dans la même carrière , et il se justifieMe ce silence en disant que ces auteurs ne font pas autorité comme les précédens. Oh! sans doute , je coriçois qu'il ait négligé deS ouvrages un peu frivoles, t^ls que les Essais de Saint-Foix , et d'autre^ dû même genre ; mais il a vraisemblablement consulté la NotitiaGalliarum d'Adrien de Valois , et le gros livre du commissaire Lamarre , qui méritaient peut-être d'être cités.

ii(

t64 POLITIQUE ET HISTOIRE.

Avant d'entrer en discussion sur le caractère de la nouvelle Histoire de Paris et sur Tesprit dans lequel cette histoire est écrite , je crois devoir en indiquer le plan. L'auteur remonte jusqu'aux premiers temps de la domination romaine , et même jusqu'à l'état antérieur à cette domination. Chaque période de temps forme un chapitre qui se divise en sections. Lorsque, sous la monardiie des Francs et des Français, un seul règne n'a pas été assez long pour emplir un chapitre , M. Dulaure y réunit plusieurs règnes pour le compléter , et , aloi*s , chacun de ces règnes forme une section. Chacun des chapitres est constamment terminé par trois sections qui sont la véritable division de l'ouvi^age, et qui ont pour titre : i**. Tableau physique y 2**. Etat ciçil, 3**. Tableau moral ;• et ces trois tableaux ^ d'un coloris très-différent , sont toujours précédés «du récit des faits principaux et du jugement porté par l'auteur sur chaque règne , sur l nature de son gouvernement , sur le caractère des gouvemans , et sur leurs principales actions. C'est absolument comme si l'auteur avait dit : Voilà les hommes qui gouvernaient à telle époque , voilà leurs actes , et voilà l'influence qu'ont eue leur5 actes et leur caractère sur les changemens physiques de la capitale , sur l'état civil et moral de ses habitans. Ce plan est 'excellent : ce sont en quelque sorte quatre ouvrages différens qui se succèdent et se remplacent dans chacun des chapitres , et y jettent une variété méthodique en occupant tour-à-

oits

HISTOIRE DE PAJilS. t65

%«ur le lecteur des révolutions histonques, physiques , civiles et morales.

§ur un fonds aussi riche, sur un plan aussi judîoîeux, avec une instruction et un talent aussi dist:î ngués , M. Dulaure avait tous les moyens d'élever tin monument très-remarquable, et je suis persuadé que dans tout autre temps i^Teût construit de manière à ne laisser aucune prise à la critique ;.mais , j>ar xme fatalité à laquelle les meilleurs esprits ne J>€uvent plus se soustraire , il faut aujourd'hui que i ^opinion préside à toutes les entreprises , se mêle 51 la composition de tous les ouvrages , dénature tous les objets et infecte les plus beaux talens. Ge ^'est point assez qu'elle répande ses prestiges trompeurs sur la génération actuelle et sur les événeïxiens dont nous sommes les témoins ; elle s'arroge 1^ droit de réviser toute l'histoire , elle évoqué tous l^s morts célèbres depuis Mérouée jusqu'à nous, ^t les traînant au tribunal du libéralisme , elle leur Jait rendre compte, non pas seulement de leurs dictes , mais de la barbarie de leur siècle , et des vices des institutions sous lesquelles ils ont eu le ïxialheur de vivre. Nous sommeîîs très-prompts à nous soulever contre toute loi qui offre l'apparence d'un effet rétroactif, et par la plus étrange inconséquence nous voulons juger et condamner les hommes des dixième ef douzième siècles d'après les progrès de la civilisation, les lumières de* la révolution , j'allais presque dire â' après la déclaration des <lroits de l'homme et du citoyen. Telle est la faute

l66 POUÏIQUE ET HISTOIRE,

dans laquelle M. Dulaure est tombé , dans laquelle il s'est complu , et qu'il a sans doute considérée comme un mérite , car il paraît n'avoir entrepris son ouvrage que pour y faire éclater ce qui le dé-» pare à mes yeux.

Sur cette Histoire de Paris , la part de l'éloge et celte dp la critique sogt très-faciles à faire. Relativement aux faits historiques, l'auteur a été aussi exact qu'il est possible de l'être quand on s'enfonce dans la nuit des siècles , et quand on décrit des événemens qui ont manqué d'historiens ou n'en ont eu que de très-médiocres ; il s'est fondé sur les siwles autorités tjui nous restent , et c'est tout ce qu'on peut exiger de lini^ Cependant, dans cette partie même , il est loin d'être à l'abri de tout reproche; il n'altère point les faits, mais il les juge d'après les prétendues lumières de notre siècle , ce qui est une autre espèce d'altération. Les sections où M. Dulaure présente le tableau physique de Paris dans toutes les périodes de l'histoire de France, seront , aux yeux de tous le§ lecteurs , la partie la plus estimable de l'ouvrage ; il n'y*a presque pas une phrase qui ne*soit intéressante : on voit , pour ainsi dire , Paris éclore dans la main de l'auteur, s'agrandir, varier ses formes , se ceindre de murailles , les dépasser et se répandre dans k^ campagnes , se couvrir d'édifices, et laisser su^ tous les points de sa surface des témoins des événemens dont il est le théâtre. L& discussions même dans lesquelles l'historien s'engage , ne sont point en-

nuyeuses ; soit qu'il réfute les écrivains crédules qui ont environné T origine de Paris de fables absurdes , soit qu'il dispute à César l'honneur d'avoir bâti le grand Châtelet, et à Julien celui d'avoir construit les Thermes de la rue de la Harpe, soit qu'il nous donne la véritable étymologie du mot Montmartre i où qu'il nous prouve que Paris li'a jamais été la résidence de Charlemagne , soit enfin qu'il fixe la date et le but de .telle construction ou de telle restauration , on reconnaît dans M. Dulaure de profondes connaissances, un excellÂpat jugement et une critique pleine d'esprit et de fixiesse. Les sections où il s'occupe de l'état civil à toutes les époques , sont plus instructives qu'amusantes ; mais elles sont une partie nécessaire de l'ouvrage, et peut-être la principale aux yeux des lecteurs studieux.

Il me reste à parler de la dernière section de tous les chapitres : c'est celle où l'auteur a cru devoir nous retracer le tableau moral de Paris à toutes les époques , celle à laquelle il a donné un énorme développement , qu'il parait avoir écrite avec le plus de complaisance , et où il a' rassemblé ce que les plus tristes pages de notre histoire , les plus honteux lambeaux de nos chroniques renfermaient de plus déplorable, de plus ridicule, de plus avilissant. Je ne disputerai point sur l'authenticité des sources où il a puisé- toutes ces belles choses ; j6 n'opposerai pas c^inion à opinion , mais les seules notions du bon sens , les seuls principes du goût

l68 POLITIQUE ET HISTOIRE»

en matière littéraire , devaient lui faire rejeter cea amas d'immondices, et Tempêcher surtout de les étendre , de les e'taler en quelque sorte pour exciter plus puissamment le dégoût et rhorrêur. Il fallait être vrai , me répondra-t-on. Eh bien ! supposons qu'un homme , initié dans les mystères de la police , s'avisât de recueillir, avec une épouvantable exactitude , tous les crimes , toutes les turpitudes ^ toutes les infamies , toutes les révoltantes obscénités dont les repaires du vice sont le théâtre dans cejte immense capitale ; supposons même que sa chronique ne s'étendit pas à plus d'un mois, quels hommes pourraient supporter une pareille lecture, quels hommes pourraient s'y plaire , ou se vanter de s'y être plus? Mais on insiste, et l'on me dit qu'on écrit l'histoire ; non, ce n'est point là l'histoire : on n'accusera pas Tacite d'avoir voulu ménager les tyrans de Rome , et cependant cet historien , par respect pour ses lecteurs , par respect pour lui-même, a bien trouvé le secret de nous peindre la cour de Tibère et celle de Néron , sans descendre dans toutes les infamies de la nature la plus corrompue. S'il parle des débauches du successeur d'Auguste , il dit simplement que le prince institua des prix pour les hommes qui inventeraient de nouvelles voluptés. Cette phrase dit tout, et l'imagination du lecteur supplée assez au laconisme {ludique de F écrivain.

M. Dulaure n'a pas été laconique ; dans ses tableaux de mœurs , les rois , les prêtres et les nobles

HIStOIftE DE PARIS. 169

figurent d'une manière ignoble et souvent odieuse; et, quand l'auteur a ramassé dans la fange du moyen âge les anecdotes les plus scandaleuses et les faits les plus atroces , il paraît encore faire grâce à ses victimes y et retenir une partie des traits dont il pouvait les accabler. Quel était son but? de prouver que ce bon vieux temps ^.sx vanté , nie vaut pas un siècle de lumières , que Tignorance et la barbarie ne sont pas préférables à la civilisation. Nous le savions sans qu'on prît la peine de nous le démontrer d'une manière aussi repoussante. Est-ce donc un si grand prodige que de voir des nobles et ies prêtres ignorans et barbares dans un siècle d'ignorance et de bad3arie ? Les hautes clsyi^es de la société , les prêtres et les moines se livraient à la ' débauche! Oui; -mais avait^on de la débauche, alors, l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui? L'auteur lui-même n'a-t-il pas avoué que la prostitution n emportait pas note d*infamie? Les nobles et les évêques versaient le sang des hommes! Oui, trop souvent ; mais avec un peu plus de bonne foi , on aurait ajouté que ces nobles et ces évêques étaient des seigneurs féodaux, qu'ils possédaient de véritables souverainetés, que la suzeraineté du roi était alors assez mal définie et assez peu respectée , et que ces évêques se battaient comme grands vassaux , et non pas comme ministres de l'église. Depuis la renaissance des lettres , on a vu Tarchevêque Sourdis et le cardinal la Valette combattre vaillamment dans les années françaises , et leur bravoure n'a

pas été pour eux une note d'infamie. Sous les deux premières races de nos rois, et même assez longtemps sous la troisième , la France ëtait dans un état de guerre permanente ; lorsque tout est en désordre , quand tous les droits sont confondus , quand le juste et Tinjuste n'ont point de limites tracées , le dérèglement des mœurs , les iniustices , les rébellions et les cruautés n'ont point le caractère que ces mêmes actes prendraient dans un temps où les devoirs sont tracés et les droits définis. Qu' est-il donc résulté de tous ces tableaux de M. Dulaure ? cette vérité bien simple que , dans les septième , neuvième et onzième siècles , les nobles et les prêtres étaient des hommes de leur temps. Cela ne valait guère la peine d'çtre discuté , et les prtuves très- superflues que Ton accumule pour parvenir à cette triste conviction , deviennent odieuses si , de ces tableaux surannés et dignes de l'oubli, on va tirer des allusions injurieuses ' aux hommes des mêmes classes qui vivent aujovird'hui, et qui ne ressemblent pas plus à leurs analogues du moyen âge , que Clovis ne ressemble à Henri IV, ou Dagobert à Louis XIV. y

M. Dulaure a posé un axiome d'où il tire de nombreuses et fausses conséquences : « La moralité des gouvemans , dit-il , sert toujours de modèle à celle des gouvernés. » On avait déjà dit cela, on l'avait même exprimé dans un Vers latin ; et si cette maxime était adoptée sans distinction , l'auteur qui l'a placée à la tête de ses tableaux de

fûœuFS , nous prouverait facilement que tous les malheurs de la France , toute Vignorance du moyen ?Lge et toute k corruption de ces temps de ténèbres , ont été' r ouvrage de nos rois. Mais qui pourrait être dup<^ de cette supercherie de logique? L'auteur lui^miême s'y trouverait embarrassé ; car si les rois ont fait tout le mal , si leur exemple a été une impulsion irrésistible , il faut alors disculper les notjes et les prêtres , et M. Dulaure ne s'y résoudra jamais. Oh ! sans doute , par intérêt ou par vanité , tous les sujets veulent singer le maître , s'habilier comme à la cour, parler comme à la cour , et ceux qui sont placés loin de ce centre tâchent de s'eii rapprocher au moins «par l'imitation. C'est dans ce sens qu'on a dit : Régis ad exemplurrif etc. ... Mais les rois et les grands n'en sont pas moins des hommes de leur siècle , même quand ils lui sont supérieurs. Le prince qui règne dans un temps de barbarie , est toujours un peu barbare ; le génie de Charlemagne n'a pas changé le caractère de ses contemporains ; et , à la mort de ce monarque, tout est rentré dans cette nuit profonde qui couvrait son vaste empire avant son avènement. Tel prince qui croit réformer et entraîner son siècle , en reçoit l'impulsion sans qu'il s'en aperçoive ; aucun homme au monde n'est entièrement inaccessible à l'influence des habitudes , des mœurs , des opinions , des exemples, qui l'environnent. On sent tout ce que je pourraisi dire à ce sujet; mais si M. Dulaure s'obstine si

17^ POLITIQtJE ET HISTOIRE.

rendre les rois responsables de tout ce qui se fait sous leur règne , je compte assez sur sa probité littéraire pour croire qu'il rendra grâces à Louis XIV de tous les grands hommes et de toutes les grandes choses qu'a produits le dix-septième siècle.

Quelque temps avant la révolution , un jeune Français partit pour des contrées lointaines ; et jeté par les vents sur des plages inhospitalières , il y vécut trente ans sans savoir ce qui se passait en France. Enfin il revoit sa patine , et il arrive à !Nantes, en Tan ii, qui sera si célèbre dans nos fastes. A peine débarqué , il saisit avidement les premiers papiers qui tombent sous sa main : il voit un décret qui légitime l'usure en déclarant l'argent marchandise ; dans un autre, une prime est accordée à la fécondité des filles ; un troisième lui apprend qu'un domestique a été proclamé citoyen, vertueux pour avoir trahi son maître , et qu'uii homme a reçu l'accolade firatemelle pour avoir dénoncé son frère ; il lit dans un journal Tarrêt de mort prononcé contre une fille de dix-sept ans pour avoir envoyé quelques secours à son père exilé. Un grand bruit se fait entendre : mon voyageur sort , et voit des centaines d'hommes que l'on va fusiller à la prairie de Mauves ; il court sur les bords de la Loire ; on lui montre les bateaux à soupape y et on lui en explique l'usage : Grand Dieu f s'écrie-t-il , le roi de France est donc un horrible tyran ; les prêtres , les nobles , les magistrats sont donc des monstres , puisqu'ils souffrent

HlSTOiRË DE PARIS. 1^3

cie telles atrocités ! Vous vous trompez , lui dit [Quelqu'un en baissant la voix, le roi a été assassiné par des rebelles , les magistrats ont péri en masse ^"ur Téchafaud, les prêtres et les nobles ont été pîillés, proscrits, massacrés, pour le seul crime J' êtres prêtres ou d'être nobles. Et nous ne sommes plus au temps des Chilpéric et des Frédégonde , et 1^ perfectibilité nous a portés au sommet de la ci- %rilisatiori , et nous vivons dans le siècle des lumières !

J'espère que M. Dulaure , quand il composera son dernier volume , voudra bien joindre à ses tableaux celui dont je viens de tracer une faible esquisse.

Rien de plus juste que de faire comparaître les rois au tribunal de l'histoire , rien de plus hon^ teux que de brûler le mênje encens devant la statue d'un Tibère et celle d'un Antonin; qui voudrait ^tre un Henri IV , s'il devait porter à la postérité le même renom que Charles IX? Mais ce droit de frapper un règne du sceau de la louange ou du Wâme , ce droit dont jouissent pleinement les vrais lïistoriens, nos fougueux révolutionnaires s'en sont Volontairement dépouillés, et ils se sont jetés dans les plus absurdes contradictions quand ils ont voulu le ressaisir.

Depuis long-temps ils nous crient que l'histoire ^ existe point encore parce qu'elle ne s'est occupée jusqu'à présent que des rois et des princes, tandis Qu'elle ne devrait considérer que des peuples,

seuls et ve'ritables souverains. Viïigt fois j'ai vu réproduire cette maxime philosophique , et voila qu^un ultra-philosophe , un vétéran de k révolution ^ et conséquemment un homme éminemment sage , nous présente un gros livre d'histoire 6ù il n'est pas question des peuples, mais où, dans chaque page, il fait passer en revue les rois, les nobles et les prêtres , pour nous les montrer sous toutes les faces. Ils sont donc de quelque importance puisqu'ils occupent uniquement un juge aussi grave , aussi intègre , aussi incorruptible que M. Dulaure. Et que deviennent ces peuples , toujours si bons, si justes, et dont la voix est la voix de Dieu? Et quoi, philosophe, vous dédaignez ces véritables souverains! ne seriez-vous qu'un royaliste déguisé ? j'avoue que le déguisement est parfait.

Il est une autre contradiction que je ne puis pas* ser aux amis des principes étemels et imprescnp^ tibles. Ils nous ont appris , ils nous ont prouvé que les rois ne sont pas pétris d'un limon plus pur que le reste des hommes : c'était, j'en conviens, une grande découverte ^ car, avant eux^ on croyait que les rois ne tenaient point à l'humanité ; mais, par une étrange inadvertance , M. Pulaure revient sur notre bon Henri IV, pour lui reprocher ses amours et ses galanteries. Ce prince , que nous nommons grand , a, dans sa première jeunesse f séduit une femme à la Rochelle. Je conçois tout ce qu'un pareil crime, commis , dans la première jeunesse , doit avoir d'afïk'eux aux yeux d'un ver^

tueux moraliste , mais j*en tire une conclusion fâ* cheuse pour les républicains : ils reconnaissent donc que les rois sont pétris d*un limon moins terrestre, puisqu'à Tâge de seia^ ans il leur. est dé* fendu d'aimer une jolie femme. Tout cela nous prouve que la logique républîcsane n'est pas d'une clarté parfaite.

C'est peu d'être tombé dans des contradictions ; l'inflexible censeur a aussi commis de grandes injustices ; on ne voudra pas le croire , sans doute : M. Dulaure a toujours été si bon juge ! Mais enfin je vais prouver. Un historien qui a quelque pudeur signale hardiment les vices des individus , mais ne verse pas l'opprobre sur des classes entières, et il se garde bien surtout de tirer des conséquences humiliantes pour les descendans, des fautes que les ancêtres ont pu commettre. M. Dulaure ne connaît pas ces ménagemens commandés par l'honneur et par la justice. Dans son histoire, ce ne sont pas des nobles, mais les nobles ; ce ne sont pas des prêtres , mais les prêtres qu'il montre , dans tous les temps , comme lâches , cruels , dissolus , insolens et rampans, comme des voleurs, des assassins, des fanfarons de crimes ; et , de la répétition de ces invectives à toutes les époques, il faudrait conclure que le crime est inhérent et indélébile dans ces deux classes d'hommes , et que le seul titre de noble ou de pi'être produit un effet aussi inévitable que les prétendues bosses de la crâniologie. Comme l'auteur se délecte en réunissant les plu$ dégoû*^

taas lambeaux des chroniques les plus of>scûftJ ou les plus méprisées ! Ici , et Ton n'a [dus Texcuse de la barbarie , puisqu'il est question du dix-septième siècle ; ici , les nobles , avec les bottes blanches et la longue épée , battent le pavé ^ font tapage dans les brelans , dans les tavernes et dans les lieux de débauche, n'ouvrent la bouche que pour blasj^êmer (ce qui doit scandaliser Thonnéte:: M. Dulaure) et pour vanter leurs prétendus exploits^ Plus loin , ces nobles courtisans feignent des dangers qu'ils n'ont pas courus, exaltent leur prétendu:: courage, et se fout gloire d'actions criminelles qu'il 4 n'ont pas même eu l'audace de commettre. PIib^ loin encore , les nobles spadassins , habitués de ^ tripots dé Paris , font profession d assassiner pois^ leur compte ou pour cehd des autres. Les tableaux dans lesquels figurent les évéques , les prêtres et les riches abbés, sont de nature à ne pouvoir être offerts aux regards des honnêtes gens , et à produire une impression nauséabonde sur les lecteurs les moins délicats. Et encore si de pareilles images étaient montrées avec une prudente réticence et une sage sobriété , je consentirais à n'y voir que des preuves fournies avec répugnance , et commandées, si l'on veut, par les devoirs de l'historien» mais avec une constance et un acharnement qui me rappellent le non mussura cutem, etc M. Dulaure ixoncis dans tout le reste , noircit tout-à-coup des centaines de pages de tout ce que la haine , l'injustice et la fureur peuvent trouver de plus révol-

tant. Et voilà ce qu*à chaque règiie il nomme tableau moral! Il n'a fait que transcrire , dira-t-il sans doute : mais d'abord un homme de goût se complaît-il à copier longuement et aussi fre'quemment de pareilles infamies ^ et puis sur quelles autorités cet écrivain se permet-il d'avilir tout ce qu'il y a de respectable parmi les hommes? C'est un Louis Vervin, auteur d'un livre intitulé : l'Enfer des Chicaneurs; ce sont les Caquets de VAçcou^ chée^ c'est la Promenade du Pré-aux-Clercs, c'est un poème burlesque de Bertrand , V Espadon sa^ iirique du sieur d'Estemod , ta satire du poète Sigognes contre son haut-de-chausses : tels sont les Tacite , les Salluste de M. Dulaure ; c'est d'après de tels oracles qu'il voue à l'exécration des siècles toute la nation française , depuis le commencement de la monarchie jusqu'à la fin du règne de Louis XIV , en montrant constamment les classes supérieures comme un ramas de brigands , et les autres classes comme une tourbe de vils esclaves^ Cela n'empêcJiera pas sans doute quelques frères et amis de présenter son livre comiAe éminemment national ^ et l'auteur comme éminemment français. Oh ! si c'est être Français que de montrer sa patrie sous de pare^Jles couleurs, si la France était réellement telle que l'a présentée M. Dulaure, il n'est pas ici un honnête homme qui n'aimât mieux être Tartare ou Kalmouk. Je suis peu curieux de savoir comment M. Dulaure terminera son ouvrage ; je sens qu'il doit réserver, tous s^s éloges pour les beaux

CRITIQUK. T. IT. 13

temps de la révolution, et surtout pour T immortelle Corwention nationale. Puisqu' avant la régénération , tous les grands du royaume ont été des monstres de corruption et de cruauté, la pureté des mœurs , Thumanité cl la justice ont dû descendre du ciel, et nous consoler en 1793. M. Dulaure est un témoin irrécusable des événemens de cette époque; il la jugera mieux que personne; ennemi de toute cruauté , il n'aurait jamais prononcé r affreux mot de mort, même contre un coupable , à plus forte raison contre un innocent. Je sais. donc d'avance fout ce qu il peut dire , et sur de pareilles matières la forme plus ou moins spirituelle m'importe fort peu. Je dis donc adieu à M. Dulaure, et ne lui adresse plus qu'un seul vœu ; j'espère qu'il outragera la mémoire de Louis XVI ; il le doit en conscience.

HISTOIRE GÉNÉRALE, PHYSIQUE ET aVILE DE L'EUROPE,

DEPUIS LES DERNIÈRES ANNBES DU CIISQUIÈME SIÈCLE JUSQUE VERS LE MILIEU DU DIX-HUITIÈME;

Par M. le comte DE LacÉPSDE.

La méthode que T auteur s'est prescrite dans cette vaste composition est si féconde en résultats utiles , elle donne une physionomie si originale et

HISTOIRE DE l'eITROPE. I79

î heureuse à l'histoire générale des peuples euopëens , qu'à défaut de tout autre mérite , elle uffirait encore pour faire estimer et rechercher ouvrage entrepris et achevé sur un plan aussi lardi. M. le comte de Lacépède a conçu l'idée de aire mai'eher de front l'histoire de tous les peuples ^ l'Europe pendant la longue période de treize iècles , et il s'est acquitté avec beaucoup de bon^ leur d'une tâche qui exigeait tant d'instruction et r attention, tant de courage et de patience.

Pour mieux faire sentir le prix de cette méthode, îTcaminons celle qui lui est opposée et plus généralement suivie : dans \ Histoire universelle de M. le comte de Ségiir, ouvrage écrit avec une noble élégance et une rare impartialité , les histoires séparées de tant de peuples , ne forment point ce*.qu'on appelle un livre , mais une réunion de livres qui pouvaient se publier isolément ou ensemble, et auraient pu être composés par autant d'écrivains. Ce système avait l'inconvénient de forcer Tauteur à présenter deqx, trois ou quatre fois les mêmes événemens historiques. L'expédition d'Annibal, par exemple*»;. devait se décrire *oat entière dans l'histoire de<»Carihage et dans ceUe de Rome; les brillans exploits d'Alexandre devaient appartenir à l'histoire de la Perse, se ï^roduire dans celle de la Macédoine , et repa- ^ftre encore dans celles de l'Egypte et de la Grèce, *vec tout le cortège des successeurs de ce héros. Ce défaut, car c'en est un, pouvait s'excuser, se justifier

l8o POLITIQUE ET HISTOIRE.

pfeut-étre chez M. de Se'gur qui, s'e'tant proposé pour but rinstruction de la jeunesse , avait sansdoute pensé que les mêmes faits présentés plusieurs fois dans des cadres différens , se gravaient mieux dans la mémoire ; mais ce n'eût été qu'une, répétition fastidieuse dans l'ouvrage de M. de Lac«pèdequi voulait nous offrir les agrémens et l'intérêt d'une lecture variée , et non pas le travail d'une étude pénible. Observons d'ailleurs que les histoires des peuples modernes de l'Europe sont bien plus lie'es entre elles que ne l'étaient celles des peuples anciens ; les rapports multipliés et souvent intimes qu'ont entre eux les Etats européens, empêchent de séparer leurs annales en histoires particulière?, et l'on' ne peut écrire celje d'une seule nation sans y faire intervenir presque tous les autres peuples. Je n'en veux citer pour preuves que les Gi:oisâdes, ks démêlés du sacerdoce et* de l'Empiihe, et la guerre de trente ans , qui ne peuvent être .conâdérés comme des actions ou des Français , ou des Allemands , ou des peuples de l'Italie , mais qui ont été des actes européens. Or, à quelles interminables redites M, de Lacépèdo ne se serait-il pas condamné s'il avait traité séparément l'histoire de chaque nation? Il eût fallu reproduire le mêmeiait autant de fois qu'il y a d'Etats distincts en Europe. Voyons maiptenant par quel art il a su écarter les dangers d'un pareil projet , sans perdre aucun de ses avantages* Il a d'abord cherché à établir, dans les treize siècles qu'il voulait exploiter, une

HISTOIRE DE L' EUROPE. l8l

division qui ne fût ni arbitraire , ni symétrique , mais qui, sans e'gard pour le nombre plus ou moins grand d'anne'es renfermées dans une période , lui offrît ces points de repos qui suivent les grandes révolutions , ces limitas que l'histoire a marquées dans le temps., comme la nature en a tracé dans Fespate, et où il pût terminer une série d'événexnens avant de commencer une autre série. Il a donné le nom à' époques aux périodes de temps comprises entre deux points de repos, et dans chacune de ces époques il a déroulé , sous les yeux du lecteur, le tableau presque synoptique de tou# les faits mémorables donté-Europe entière a été le théâtre. Il a fait en quelque sorte pour les événemens historiques, ce que font leis géographes pour les diverses contrées, car souvent dans la même page vous voyez des peuples fort éloignés concourir à un même but, quoiqu'ils ne prennent pas toujours part à la même action. Par cette méthode, non-seulement on connaît aussi bien l'histoire que par tout autre procédé , mais on voit d'un coupd'œil tout ce qui a été contemporain ; on apprend non-seulement à reconnaître tout ce qui s'est succédé , mais encore à distinguer les faits et les personnages qui ont paru à la même époque, à quelque distance que ce soit, et lors même que ces faits et ces personnages n'ont eu aucun rapport entre eux. De cette manière, cent histoires diverses deviennent une histoire unique , et les événemens , les tableaux , les caractères se trou-

l82 POLITIQUE ET HISTOIRE. .

yeot bien mieux lies dans la mémoire du lecteur, que s'il les examinait séparément , à de longs intervalles , dans différens chapitres , et surtout dans des tomes différens. Nous avons un grand nombre d'hommes qui ont lu l'histoire , qui la connaissent assez bien , et qui cependant , en rapportant un fait de l'histoire de France , par exemple , seraient fort embarrassés de répondre à l'homme qui leur ferait cette question : « Pendant ce temps-là , que faisait-on à Constantinople , à Vienne , à Rome et à Madrid ? » Ayec le secours de M. de Lacépède , on répondrait sans hésiter : « Alors , tel prince régnait sur tel peuple , il était occupé de telle guerre , ou il fondait telle institution. » Cette connaissance de tout ce qui est contemporain, est très «agréable à l'esprit, très-favorable à l'étude» et très-utile surtout aux personnes qui sont curieuses de connaître les progrès plus' ou moins lents de la civilisation sur les différens points de l'Europe. Pour tout dire enfm en une seule phrase, le procédé de M. de Lacépède donne de l'unité à cent histoires diverses , tandis que la méthode contraire ne fait de l'histoire générale qu'une collection d'histoires particulières ; celles-ci peuvent tout aussi bien être composées par une société de gens de lettres 9 tandis que l'autre ne peut être traitée que par un seul écrivain.

La méthode étant excellente , et la vaste instmction de M. de Lacépède ne pouvant être l'objet d'un doute, il reste à considérer le style de l'an-

HISTOIRE B£ L^EUROPE. l83

teur et le coloris qu'il a snx répandre sur les innombrables tableaux que présente une histoire si longue et si variée. Occupons-nous d'abord de la pensée , ou , comme on dit aujourd'hui , de l'opi* nion. Sous ce rapport , l'auteur est irréprochable , malgré toutes les inductions qu'on ait pu tirer de son admiration, trop naïve peut-être, poujr un homme qu'après tout on a bien pu haïr , mais que ses ennemis haïssaient d'autant plus qu'ils étaient plus forcés de l'admirer. Quelle qu'ait été la pensée intérieure de M. de Lacépède , ilii^st au moins certain qu'aucun esprit de système, aucune influence de l'opinion, aucune intention de réduire tout au physique, ne se font sentir dans aucune partie de son ouvrage. Je me plais à déclarer cette vérité , parce qu'elle est entièrement contraire au reproche inconsidéré que l'on avait fait à l'auteur d'écrire géologiquement une histoire morale , comme les philosophes révolutionnaires expliquaient les phénomènes de l'intelligence par des combinaisons chimiques. *

Le but principal de M. de Lacépède étant de suivre les progrès de la civilisation européenne , il note avec complaisance chacun de ces progrès de quelque source qu'il soit soïti ; il accueille avec amour tout' le bien qui a été fait aux hommes , soit qu'on l'ait dû aux papes et aux moines, soit qu'il ait été le résultat de la volonté des rois ou des méditations des philosophes. Il a, je l'avoue, la même impartialité pour noter le mal et pour en

l84 POLITIQUE ET HISTOIRE.

assigner les causes ; c'est un grand tort peut-être, et je sens combien M. de Lacëpède aurait obtenu d'éloges s'il avait eu Tesprit de mentir à sa conscience et à rhistoire , selon une certaine direction. Sous le rapport littéraire , le style de Fauteur est tel qu'il devait être dans une histoire générale, c'est-à-dire clair, élégant et rapide. Mais qu'on se garde bien de le comparer à celui des auteurs anciens qui ont écrit des histoires particulières ; on tomberait dans une étrange erreur : autre chose est de<réunir en un seul faisceau les annales de cent peuples divers , ou de s'occuper d'un seul peuple que l'on veut illustrer, et auquel on veut inspirer un orgueilleux amour pour sa patrie. Qu'on lie s'attende pas à trouver dans une histoire générale ces longs développemens , ces tableaux composés avec art, et sur lesquels l'auteur s'arrête avec complaisance ; qu'on n'y cherche point ces parallèles antithétiques entre les grands hommes que l'on oppose l'un à l'autre , ni ces conciones où Thistorien quitte son tribunal pour devenir orateur. Laissons ces omemens, ces morceaux d'apparat aux écrivains qui traitent les histoires spéciales ; ce qui est un mérite ici ne serait qu'un défaut choquant dans une histoire où tant de nations s'agitent , se heurtent , et réclament presque en mêin.e temps toute l'attention du lecteur. Si Tite-Iive avait décrit tout ce qui s'est passé en Europe pendant la durée de la république romaine , il nous aurait privés sans doute de la plus grande partie

HISTOIRE DK l' EUROPE. l85

de ces belles harangues qui appartiennent plus au domaine de l'orateur qu à celui de Thistorien ; si Quinte-Curce avait écrit les annales de la Grèce et de l'Asie , il n'aurait pas métamorphosé un guerrier scythe en déclamateur, pour lui faire dire : « Si dii habitum corporis tui açiditati àrdmi parem esse voilassent , etc., etc. » L'éloquence, d'ailleurs , ne consiste pas seulement dans les discours méthodiques et développés ; le général romain qui dît à ses légions : <c Majores etposteros cogitate ; » le général français qui dit à ses soldats exilés en Bigypte : « Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent , » donnent au courage de leurs guemers une impulsion atissi puissante que si leurs discours avaient eu les quatre parties de l'oraison. Ne demandons à M. de Lacépède que ce qu'il a dû, que ce qu'il a pu nous offrir.

Cependant une voix s'est élevée et a reproché à M. de Lacépède un style empreint de sentimentalité. Quoique ce dernier mot ait peut-être besoin d'être expliqué , on en devine aisément le sens , et j'avoue à regret que le reproche n'e.st point injuste ; mais examinons en quoi consiste ce défaut , ' •et sans chercher à l'excuser, n'en exagérons pas l'importance.

Il est très- vrai que M. de Lacépède n'a point l'impassibilité de ces historiens graves qui approuvent sans amour et condamnent sans colère. Une grande perversité l'étonné comme si la connais-

l86 POLITIQUE ET HISTOIRE.

sance des passions humaines ne Vy avait pas habitué. Des perfidies et des atrocités qui datent de dix ou douze siècles le Jettent dans des transports pareils à ceux qui nous soulevaient à la vue de nos crimes révolutionnaires. Son indignation se manîTeste alors par l'emploi des figures les plus véhémentes. Les inleiTogations , les interjections, les exclamations accom|l!agnent trop fréquemment les récits de ces forfaits où la cruauté se trouve réunie à la lâcheté et à la bassesse ; il recherche et souvent il accumule les épithètes qui expriment le plus vivement l'horreur ou le mépris. Il paraît avoir oublié que Thistorien est un juge , et n'avoir pas senti combien te président d'un, tribunal criminel choquerait les convenances et altérerait son auguste caractère si , à chaque détail d'un déplorable procès, il s'écriait : « Quelle horreur! quelle barbarie! quelle monstruosité! »

Ce défaut est grand dans une hist<îïre , et il suffirait pour faire condamner l'ouvrage s'il se reproduisait fréquemment dans toute l'étendue^ d'une histoire générale. Mais n'ayant (ait aucun effort pour atténuer le reproche , je dois , sous peine de paraître injuste , lui opposer tout ce qui peut légitimement en affaiblir l'impression.

Lorsque je n'avais lu encore que le premier volume dje cette histoire, je n'hésitais pas à blâmer l'historien de s'être ainsi placé au rang des lecteurs, et d'exprimer successivement toutes les sensations agréables ou pénibles que lui faisaient

HISTOIUK 1>E L EUROPE. 187

éprouver les récits. On m'assura q[ue ce défaut devenait bien plus rare dan^ k tome suivant , et disparaissait enfin dans les autres.. Je doutai de la justesse de Tobservation ; mais je ne tardai pas à rcconnaiti'e qu'elle était exacte. La ixfflexion me fit bientôt sentir que j'aurais dû m' attendre à cet amendement du style , parce qu'il qût été impossible de continuer sur ce ton une histoire d'une pareille étendue. Le nombre des épithètes laudatives ou improbatives n'est point infini ; Tauteur a dû se lasser bientôt de reproduire les mêmes fermes, et se fatiguer lui-même de ses exclamations. Il a bien fallu, d'ailleurs, qu'il s'habituât aux horreurs historiques; car, dans de longues périodes de temps , pendant le moyen âge , les crimes sont le fonds de l'histoire , e^ les actes de vertu n'y sont que des exceptions. Ldort de M- de Lacépède n'est donc réel que dans les deux ou trois premières époques de son histoire. Et quelles époques lui inspiraient tant d'indignation ? Celles des Childebert , des Clotaire , des Chilpéric et des Frédégonde. Puis-je lui reprocher amèrement ses exclamations, quand je ne puis les retenir moimême à la vue de pareils tableaux? Ajoutons enfin que l'auteur n'a point présidé à l'édition de son ouvrage , et supposons que , par quelques traits de plume , il eût fait disparaître tout ce qui en trQublie l'harmonie.

Abordons maintenant une question qui a de l'importance chez nous, mais qui ne serait peut-

l88 POLITIQUE ET HISTOIRE.

être pas ccnnprîse dans tout autre pays de TEurope. Un savant peut -il traiter avec succès des sujets purement littéraires? Un naturaliste peut-Kl être historien ? Partout ailleurs on me répondrait: « Pourquoi pas? » Mais en Fi'ance on a un tel amour pour la spécialité que quand un homme s'est distingué dans une carrière , on veut lui fermer toutes les autres. Un auteur s'est-il fait un nom dans la poésie légère, on le déclare étranger à toute étude sérieuse. Par une conséquence de ce préjugé , l'élégance et les grâces doivent nécessairement fuir tout homme qui s'est voué aux sciences. Un lourd s(u>ant! telle est l'expression répétée avec un ridicule dédain par le plus petit homme de lettres qui semble se féliciter de n'être ni un astronome , yi un géomètre , ni un .physicien. £t dans quel temps encore faut-il que je repousse une pareille prévention? C'est lorsque l'un de nos plus grands écrivains nous a laissé une histoire naturelle qui est encore plus un chef-d'œuvre de style qu'un monument scientifique; c'est lorsque des traités d'astronomie , de géographie , de physiologie fet d'anatomie sont écrits a^vec une clarté , une pureté et une élégance que je ne retrouve pas toujours au même degré dans des ouvrages purement littéraires. Avec plus de justice on reconnaîtrait que sous le rapport du style les sciences ont encore plus gagné, depuis un derai-sièclc, que la littérature n'a perdu.

Non , les connaissances positives ne sont point

HISTOIRE DE l'ëUROPE. 189

incompatibles avec l'élégance et même avec la grâce ; non, savoir davantage ne force pas à écrire moins 'bien«; aucune branche des connaissances humaines ne peut influer en mal sur Tesprit et sur le talent ; et je ne supposerai jamais qu'un homme doive avoir moins d'esprit que moi par cela seul qu'il sait ce que j'ignore. Allez donc demander en Suisse et en Allemagne si le savant Haller a pn faire des vers agréables ; allez demander en Italie s'il faut mépriser les poésies de Michel -Ange , parce que ce poète était grand sculpteur, grand peintre et grand architecte. Comment le savoir diminuerait-il le talent quand il ajoute à nos richesses intellectuelles? Mais, dira-»t-on, nous connaissons des savans bien lourds et bien ennuyeux ; cela est vrai , mais je connais aussi des fgnorans qui ont fort peu d'esprit.

Si M. de Lacépède avait échoué dans son entreprise , ce ne seraient certainement pas ses connaissances en histoire naturelle qui lui auraient ôté les moyens de réussir. Je puis sur ce point rassurer le lecteur : en écrivant l'histoire des hommes civilisés, ce sayant ne leis a pas traités comme des poissons ou des reptiles. Il ne serait pas même difficile de déuM>ntrer que , loin de nuire au talçnt de l'historien, les sciences positives lui ont été d'une grande utilité.. Quintilien conseillait l'étude de la géométrie aux hommes qui se vouaient à l'éloquence : « Le but de la géométrie, disait -il, est de prouver ; c'est aussi celui que se propose

igo POLrriQUE et HIStOtB£.

rëloquence. » L'histoire naturelle surtout peut empêcher rhistorien de tomber dans ces erreurs superstitieuses qui déparent les. plus beaux ouvrages de Tantiquité. Tacite nous dit sans s'étonner que ^ de son temps , il parut un phénix en Egypte, et il semble croire à Texistence de cet oiseau fabuleux. Pline nous assure que les grenouilles de Tîle de Sériphe étaient muettes;, il dit aussi qu'à l'embouchure du Tibre il parut une orque dont le souffle seul submergeait les navires. Hérodote parle d'un Aristée qui vécut un grand nombre de siècles , qui mourut trois fois et ressuscita trois fois. On pourrait citer une foule de faits semblables, que l'ignorance des lois de la nature a fait admettre par les meilleurs historiens.

On sent que , sous ce rapport , les chroniqueurs du moyen âge ont dû être encore moins philosophes. Tout ce que leur ignorance ne peut pas expliquer , est rangé par eux dans le domaine dû merveilleux. Aucun temps: rie fut plus fertile en miracles qui ne tournaient point au profit de la religion ; car les païens avaient les leurs, tout aussi bien constatés que les autres : les, beaux esprits de ce temps se battaient à coups de prodiges.

jM. de Lacépède feit jûsUce ée* toutes ces croyances absurdes, et il assigne des causes naturelles à des faits, merveilleux en apparence, qui sans cette explication seraient aujourd'hui rejetés aVec dédain. Une observation qu'il ûe faut pas peircfre de vue en lisant cette histoire, est que l'onMoit

HISTOÎHE DE L^EUROJ^t. igi

bien se garder de comparer Tëtat ancien des Gaules ît de la Germanie à l'état actuel de la France et de l'Allemagne. Une grande partie de la surface de k!es contrées était couverte de forêts immenses et de vastes marais ; les fleuves mjil encaissés répandaient leurs eaux sur les campagnes; les pluies beaucoup plus abondantes grossissaient les rivières et faisaient obstacle aux communications ; les eaux ne trouvant pas d'écoulement, ne diminuaient que par une évaporation lente, élevaient dans l'atmosphère des torrens de vapeurs et fournissaient une ample matière aux orages et à la foudre. Cette considération explique la largeur démesurée que les anciens écrivains donnent à nos fleuves, les funestes inondations dont ils parlent , et ces orages si fréquens et si terribles qui ont si souvent séparé des armées prêtes à en venir aux mains, et, qui , attribués à des causes surnaturelles ,♦ redoublaient la superstition , et tournaient au profit des hommes pour qui l'ignorance des peuples est une source de richesses. Alors on n'eût pas osé citer le vers ^* Ovide , dans lequel Pythàgore explique auxha- J^itans de la Grande-Grèce ,

Jupiter an venti displosâ niihe sonarent.

Bans mille passages le lecteur s'apercevra que • de Lacf^pède a dis^pç l'obscurité de certains î^ts historiques, remplacé les prodiges par des ^Vçnemens vraisemblables , et substitué des no-

iga POLITIQUE ET HISTOIRE.

tions raisonnables aux erreurs ée la sup^prstition et de l'ignorance. C'est ici au moins que la connaissance des effets naturels n'est point inutile à rhîstorien ; et Fou ne peut plus demander si un naturaliste a le droit d'écrire Thistoire de Thomme civilise'.

Page 1