ET DE LA TENUE DES ESTATS DE PARIS
Augmentée de Notes des éditions de du Poy et de le Duchat , par V. VsBGBa, et d*iiD Commentatre bistorîqne, littéraire et philologiqne, par Gh. Nodusr, bibliothécaire de S. A. R. Monsieur*
Voici un livre dont il a été beaucoup plus parlé qu'il n'a ëtë lu ; il y a même peu dé personnes , soît parmi les gens du monde , soit parmi les gens de lettres , qui aient lu toutes les pièces dont il se compose. Il a cependant toujours mérité Tattentioïi des hommes d'esprit et des hommes d'Etat , ^t depuis la révolution surtout , il nous offre une sinc^ple matière à des réflexions séreuses. Plein d*îxitérêt, sous un rapport, pendant lios troubles ^Arolutionnaires , il est , sous un autre rapport , l>ieii plus intéressant aujourd'hui. Composé pour 1^ révolution du seizième siècle, il s'applique avec ^n.e justesse parfaite à celle du dix-huitième , qui ^ ^st pas encore finie , puisque l'on croit devoir appeler, pour la terminer, des hommes qui en
ont opéré ou tenté partout où ils ont eu de l'influence.
Les ambitieux de tous les temps se ressemblent par le but qu ils se proposent : c'est toujours de tromper le peuple . pour obtenir du crédit , des richesses et de la puissance ; c'est toujours de changer la forme du gouvernement établi , pour en instituer un autre où ils dominent. Quelque différens que soient les moyens, les intentions, les intrigues sont les mêmes. On se révolte, on pille, on égorge au nom de Dieu, comme au nom de la liberté. A la mort de Henri III , on se servit de la religion pour attaquer la légitimité; en 1792, on se servit de la philosophie pour renverser le trône et Tautel. Si les rois avaient le temps de lire , si les peuples savaient profiter de la lecture et de Texpérience, je crierais à tous; Lisez la Satyre Ménippée; les rois n'apprendront nulle part aussi bien comment on les trompe au profit des ambitieux qui les environnent , et comment on les conduit au bord du précipice en leur présentant une gloire imaginaire ; les peuples y verront coiAnent on les séduit par une apparence de piété , ef comment, par Tappât d'un bonheur idéal , on les entraîne à la révolte , à la guerre civile et à la misère. Les moteurs des troubles, les chefs des factieux sont toujours ceux qui risquent le moins; car, au pis aller, ils s'arrangent avec Tennemi , et leur défaite leur vaut encore un salaire ; mais les princes trompés et déchus , ne s'ar—
rangent avçc personne ; et après de longues années de souffrances et d'horreurs , les peuples obtiennent pour toute consolation , la permission ^de lécher leurs plaies et de réparer des ruines.
Bien des gens regardei^t la Satyre Ménippée comme une plaisanterie , et y attachent , par cela même , peu d'importance ; oui ^ sans doute , c'est une plaisanterie , car le ridicule n'a pa5 plus manqué à la Kgue qu'à n tre révolution, mais cette plaisanterie est bien sérieuse par les réflexions • qu'elle fait faire , et bien effrayante quand on a vu les mêmes désastres se renouveler par d'autres motifs, et quand on pense qu'ils peuvent se repro- . duire encore ; car, j'en demande bien pardon aux historiens de tous les siècles , je sui^ convaincu , par l'histoire même , que toutes les leçons de l'histoire n'ont jamais empêché un crime ou une sottise.
Il suffit d'avoir lu la Henriade pour connaître l'assemblée des Etats pendant la ligue, et pour savoir que les rebelles étaient protégés par le pape, soudoyés par le roi d'Espagne et encouragés par presque tout le clergé. Il s'agissait de proscrire le roi légitime (et quel roi! c'était Henri IV), de faire passer la couronne de France dans la maison de Lorraine , ou de la poser sur la tête d'un homme qui épouserait une fille de Philippe II, et lui serait entièrement dévoué. <c L'ambition , l'envie , l'avarice , l'amour, la haine et la vengeance sont les sources ordinaires des ligues; la religion et le
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soulagement du public en sont les prétextes , les princes et les peuples en sont les victimes. » Cettie phrase , qui n'a vieilli ni par l'expression ni parla tournure , est extraite de la première pièce de la Satire , ou Satyre Ménippée^ comme on l'écrivait alors.
Les discours r^andus dans cette satire , et qui en sont la partie la plus considérable , ne sont certainement pas ceux qui ont été prononcés aux Etats , mais ils n'en sont que plus sincères et plus rigoureusement vrais. Supposons qu'au moment où chacun des factieux montait à la tribune , une puissance suraaturélle les eût forcés à trahir leur secret , et à laisser apercevoir leur intention réelle,. nous connaîtrions l'esprit dans lequel ces harangues ont été écrites par les auteurs de la satire» Voyons , par exemple , celle de Monsieur le Lieuterumt, c'est-à-dire de Mayenne : ce chef de la ligue avait toujours protesté qu'il ne s'armait que pour la cause de Dieu , qu'il désirait la paix , et qu'il se serait soumis au prince légitime , si ce prince était catholique : voilà sans doute ce qu'il veut répéter aux Etats; mais Fauteur de la harangue le force à substituer ce qu'il pense réellement à ce qu'il feint de penser, et il s'exprime ainsi : « Vous prévoyez bien les dangers et inconvénients de la paix qui met ordre à tout, et rend le droict à qui il appartient. C'est pourquoy il vaut encore mieux l'empescher que d'y penser .et quant à moy Je vous jure par la chère teste de mon
fils aisné, que je n'ay veine qui y tende, et en suis aussi esloigné que la terre Test du ciel. Car encor que j'aye fait semblant par ma dernière déclaration , de désirer la conversion du roy de Navarre, je vous prie de croire que je ne désire rieti moins , et aymeroy mieux veoir ma femme , mon nepveu et tous mes cousins et parens morts que veoir le Biamois à la messe. » Et plus loin : «Tous ces escrits que monsieur de Lyon a faicts et fera cy-après sur ce sujet, ne sont qu'à intention de retenir le peuple, en attendant quelque bonne aventure (vous m'entendez) que les pères jésuites nous procureront pour faire un second sainct martyr. » Allusion à Jacques Clément qui avait été déclaré martyr, et placé dans un ciel plus élevé que celui des apôtres.
La harangue de M. de Lyon est bien plus curieuse encore ; en voici un fragment que nous croirions écrit depuis peu, si nous n'avions la preuve de son ancienneté : « N'estrce point ime chose bien étrange , messieurs les zélateurs , de veoir notre union maintenant si saincte et si dévote , avoir esté presque en toutes ses parties composée de gens qui, auparavant les sainctes barricades , estoyent tous tarez et entachez de quelque note mal solfiée , et mal accordante avec la justice ? et par une miraculeuse métamorphose , veoir tout -à- coup Tathéisme convi^rty en ardeur de dévotion, l'ignorance en science de toutes nouveauté?;, la concussion en piété et en jeusne , la
volerie en générosité et vaillance ; bref, le vice et le crime transmués en gloire et honneur... N'est-ce pas, dy-je , grand cas que vous estiez tous nagueres en Flandres, portant les armes contre les archicatholiques espagnols en faveur des hérétiques des Pays-Bas, et que vous vous soyez si catholiquement rangez tout à coup au giron de la saincte ligue romaine ? et que tant de bons matois , banqueroutiers,, saffraniers , desespérez, haut-gourdiers et sorgeurs , tous gens de sac et de corde, se soyent jettéz si courageusement en ce sainct party, pour faire leurs affaires , et soyent devenus catholiques à double rebras ? »
Comme il était impossible que les chefs de la ligue estimassent les gens, de sac et de corde dont ils se servaient , les phrases que je viens de citer expriment la véritable pensée de ceux auxquels la satire les attribue : ainsi , tous ces discours , bien que matériellement faux , sont bien plus vrais que ceux qui ont été prononcés aux États. Si un homme d'esprit s'avisait de traduire ainsi les discours de nos constituans et de nos corwentionnels ^ combien cette lecture ne serait-elle pas amusante! Mais ce travail n'est point nécessaire , et la satire Ménippée nous éclaire assez sur le véritable esprit de toute espèce de ligues et de congrégations.
Les pièces -qui composent ce livre curieux sont si nombreuses , q^ie je me contenterai d'en extraire quelques passages qui sont encore bons à méditer aujourd'hui.
On sait que le pape avait excommunié le roi de Navarre et le prince de Condë , et les avait déclarés incapables de succéder à la couronne de France. Le parlement de Paris, cédant à Findignation que lui inspirait un pareil acte , voulait d'abord faire brûler la bulle , et punir ceux qui Pavaient publiée en France ; mais « ceste compagnie suyvit des sentimens plus modérez : elle se contenta de remontrer vivement au roy que le style de ceste bulle est oit si extraordinaire qu'on n'y recognoissoit point la voix d'un successeur des apostres ; que les princes de la maison de France na^oyent jamais esté subjects à la justice des papes 9 et qu avant de délibérer sur ceste bulle , il fallait que le pape feit apparoir du droict qu'il prétendoit en la translation des royaumes establis et ordonnez de Dieu avant que le nom de pape fust cogneu au monde. »
Telle est cependant la question sur laquelle on dispute encore aujourd'hui :,tant il est vrai que les leçons de Thistoire sont aussi stériles pour les gouvememens que pour les peuples. Malgré le désaveu de nos prélats les plus illustres , la congrégation n'en démord pas ; et si un pape , par une inspiration qui serait toujours diçine, s'avisait de vouloir placer sur le trône de France le fils de l'homme qui fut consacré par un pape, Saint- Acheul ou Mont -Rouge deviendrait le noyau d'une sainte ligue qui prononcerait la fin du règne des Bourbons ; comme une sainte ligue a voulu
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autrefois en empêcher le commencement. Je me fais quelquefois cette question : Comment un jésuite peut-il parler au roi de France ? S'il est fidèle à ses principes , il doit dire au monarque : « C'est grand dommage, sire, que vous soyez sur le trône; car, si les Bourbons l'occupent depuis plus de deux cents ans , ce n'est sûrement pas la faute de notre société. La conversion même de votre aïeul n'a point changé notre opinion à cet égard ; car, même après que le Béarnais se fut fait catholique» nos Pères ont fait ce qu'ils ont pu pour l'exclure du trône , et même du monde. ^ Mais que viens-je d'écrire? Un jésuite dit-il jamais ce qu'il pense? Il protégera de sa fidélité, avec une restriction
mentale.
Bans la pièce intitulée : Abrégé des^ Estais de fa Ligue 9 je trouve un passage qui fera sans doute désirer le prompt ^établissement de la Sorbonne^ tf Après la mort du cardinal de Bourbon, ils (les Seize) ne cessoyent de jour à autre de faire des requestes pour assembler les Estats , afin d'eslire un Roy ligueur, et pour exterminer le Roy de
Navarre et les siens Surtout ils eurent recours
au Pape , lequel par plusieurs fois ils avertirent de Testât de leurs affaires par Tentremise desSorbonnistes , leurs conducteurs , et qui , dès le commencement, déclarèrent qu'en bonne conscience^ le peuple pou4>ait prendre les armes contre son Koy. »
L'un des morceaux les plus piquans de cette ample collection est intitulé : 1m Vertu du Ca-
thoUcoTif mots qui ont quelquefois servi de titi'e à la satire tout entière. Ce Catholicon , si efficace pour inspirer un zèle religieux jusqu'au fanatisme, n'est autre chose que Tor répandu en France par sa majesté catholique , pour y ope'rer un changement de dynastie. Les auteurs de la satire adjoignent au Catholicon une autre drogue qu'ils nomment higuiero d^infiemo^ figuier d'enfer. C'est dans le livre même qu*il faut apprendre pourquoi le figuier a ëtë choisi de préférence à tout autre végétal. Quoi qu'il en soit, X^higuiero dHnfiemo est un emblème assez obscur de l'esprit qui animait les ligueurs , et les deux drogues sont distribuées par deux charlatans, l'un espagnol, l'autre lorrain , qui sont le cardinal de Plaisance et le cardinal de Pelvé. Dans le jargon de la ligue , Ca^ thoUcon et doublons d* Espagne ^ sont des mots: synonymes. Voici quelques-uns des effets prodigieux de cet ingrédient :
« Qu'un lieutenant ait du Catholicon en ses enseignes et cornettes , il entrera sans coup férir dans un royaume ennemi , et luy yra Ion au devant avec croix et bannières , légats et primats r et bien qu'il ruyne , ravage, massacre et saccage tout, le peuple du pays dira : ce sont: de nos gens, ce sont de bons catholiques , ils le font pour la paix et pour notre mère saincte Église. Qu'un roy casanier s'amuse à affiner cette drogue en son Escurial , qu'il écrive un mot en Flandres , au P. Ignace, cachette de Catholicon, il lui trouvera
un homme , lequel {sahâ conscientià) assassinera son ennemy qu'il n'avait pu vaincre par les armes. » J'avertis le lecteur que j'abrège un peu les paragraphes. « Si ce Roy se propose d'envahir le royaume d'autrui à petits fraiz , qu'il en escrive un mot à Mendoze , son ambassadeur, ou au P. Commolet ( jésuite ) , et qu'au bas de sa lettre il, escrive avec de Yhiguiero d'infierno, yo el rey, ils lui fourniront un religieux apostat qui s'en yra soubs un beau semblant , comme un Judas , assassiner de sang-froid un grand roy de France.» Soyez vilain, renégat ou perfide, n'obéissez nia Roy ni à loy, ayez là-dessus en main un petit (un peu) de Catholicon , et le faicles prescher en votre
canton , vous serez grand et catholique homme
Soyez aussi criminel que la Mothe-Serrant, soyez convaincu de faulse mormoye , comme Mandreville..... scélérat comme Bussy-le-Clerc, lavez-vous d'eau de higidero^ vous voilà agneau immaculé et
pilier de la foy » Voilà bien des miracles, et
cependant je n'en ai pas tracé la dixième partie; mais gardons-nous d'en rire, quoique nous soyons hommes du grand siècle. Nous avons aussi notre Catholicon et notre higidero. Le premier ne nous vient pas d'Espagne; ce pays n'en fournit plus; aussi voye,z comme la foi y est tiède ; la philosophie y germe, car .rien ne sympathise mieux que la philosophie et la pauvreté ; mais pour y réchauffer le zèle , nous y avons porté de ce Catholicon que l'Espagne nous prodiguait autrefois, et les habi-
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tans nous ont répondu : « Dieu vous le rende ! >' Notre Catholicon n'a pas moins d'efficacité que celui du roi Philippe II ; il produit deux effets bien extraordinaires, Tun mo^ral, et Tautre physique. Dès que nous avons pris cette drogue , notre manière de voir les choses change avec une promptitude admirable ; notre opinion tourne comme la jirouette sur son pîvot ; mais Faction du me'dicanent ne se borne pas à notre cerveau ; tout notre 2orps y participe ; par une impulsion irrësistibk , nous nous sentons forcés de nous lever quand nous voudrions rester assis , et de nous asseoir quand nous voudrions rester debout. Quant à \higuier09 ce végétal n'est pas encore très-commun , mais on le cultive avec succès, près des barrières méridionales de Paris ; il s'y multiplie avec une rapidité merveilleuse, et bientôt, avec un sou, nous pourrons en faire provision pour toute la semaine.
On doit à M. Charles Nodier des Observations >réliminaires , et un Commentaire historique , lit- ^i*aire et philologique , remarquables par le goût t l'exactitude qui distinguent cet écrivain. Ce tra- ^il était bien nécessaire pour expliquer au lecteur -s nombreuses allusions à différens traits d'his- ^irc , pour lui faire connaître les nombreux ac- ^\irs qui ont joué un rôle dans le long drame de ^ Ligue , et surtout pour traduire en langue in- ^lligible aujourd'hui une foule d'expressions, de Jetons populaires et de sobriquets, dont le sens
238 POLITIQUE ET HISTOmE.
serait une énigme pour toutes les personnes qui n*ont pas fouillé dans nos irieilles annales.
Je n'ai qu'une observation critique à opposer au commentateur ; encore n'est-elle qu'un doute. Il parle d'une dispute de religion qui eut lieu entre du Plessis Momay et le cardinal du Perron , et il place la scène à Tours. Je crois que les fameuses conférences sur la Bible j entire ces deux pcrsonsonnages, eurent lieu à Fontainebleau, et que Henri .lY assista au moins à une , dans laquelle il se déclara pour le cardinal , contre son ancien coreligionnaire.
Il ne sera pas ici question des livres considérés sous le rapport de la littérature , de la langue , du style et du talent des écrivains ; mais de ceux qui offensent le roi, la religion, ou les mœurs, et que je nomme mauvais livres , quels que soient d'ailleurs le génie et la réputation des auteurs, quel que soit le rang qu'ils occupent dans la société.
Mais entendons-nous bien sur ces mots , le roi et la religion; n'imitons pas ces hommes orgueilleux qui, revêtus d'un pouvoir quelconque, se substituent témérairement à la personne du roi^
BES MAUVAIS LIVRES. sSg
prétendent jqu'on attaque le roi même , quand on signale leurs fautes , et quand , par amour pour le roi, on se plaint et l'on s'afflige de ce que le roi est mal servi ; n'Imitons pas le juge plein de fierté et d'ignorance, qui, blessé dans son amour-propre, prétend qu'en sa personne on outrage la justice , quand c'est par justice que Ton s'est plaint du juge ; soyonabien persuadés que Ton n'offense pas Dieu quand on exècre la mémoire d'un pape tel qu'Alexandre VI, et que l'on peut être fort bon royaliste sans aimer les vertus de Louis XI ; n'oublions pas que dans le dix-septième siècle , sous le règne du grand roi, le docteur Launoy fut regardé comme l'un àts hommes les plus religieux de son temps , quoiqu'il ait porté la réforme jusque dans les canonisations, et chassé du paradis les saints de contrebande y comme il les nommait; quoiqu'il ait écrit contre le voyage de la Madeleine en Provence , contre l'apostolat de saint Denis l'aréopagite en France , et qu'il ait fait un livre contre le trop firéquent usage de la confession et de la communion ; rappelons-nous enfin que l'honnête Jean- Pierre Camus, évêque de Belley, a passé toute sa vie a écrire contre les institutions monastiques, avec plus de logique et de chaleur que de gbût, car plusieurs de ses ouvrages portent le titre asse^ ridicule à' Antimoine; et que cependant le pape, te clergé, le ministre-cardinal de Richelieu, et tous les hommes religieux de ce siècle, n'ont jamais cessé de considérer J. P. Camus comme un véri-
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table prêtre ehrétien , rempli de piété ^ de charité, comme le digne ami de saint François de Sales, et comme Thomme le plus désintéressé qui existât alors , puisqu'il refusa constamment les riches évêchés qu'on lui offrit malgré ses déclamations antimonastiques. Cette explication suffira, je Tespère, pour qu'on ne se méprenne pas sur ce que je nomme les mauvais Iwres^ et pour que l'on condamne ceux qui offensent réellement la religion ou le roi , sans y comprendre ceux qui, écrits avec décence et sincérité , révèlent les menées des hommes qui veulent couvrir du manteau de la religion , ou du manteau royal , leurs erreurs , leurs fautes ou leurs intrigues.
Une dame charitable et dévote, voyant Dieu dans les jésuites, et croyant sans doute que sans les jésuites il n'y aurait pas de Dieu , prit en pitié les articles que j'avais écrits , et voulant me convertir, m'envoya X Instruction pastorale de l'un de nos respectables évêques. Je ne recule jamais devant une lecture, et je ne suis pas de ceux qui n'écoutent que les avocats d'un seul parti. J'ai donc lu avec respect d'aboixi , et ensuite avec beaucoup d'intérêt, cette lettre pastorale, écrite avec autant de correction et d'élégance, que de piété et de bonne foi ; et il m'a été impossible de ne point partager l'opinion du prélat sur l'indignation que doivent inspirer les mauvais livres, et sur tous les maux dont ils peuvent être la causedette lecture m'a fait sentir qu'il ne sufiBsait pas^
»ES MAUVAIS LIVRES. 24t
pour être innocent , dt ne point attaquer Dieu et la religion, mais que Ton est encore très-coupable d'attaquer en masse tout le clergé et tout Tépiscopat, comme le dit le pieux ëvéque ; ainsi , je range impitoyablement parmi les mauvais livres ceux qui outragent les prêtres comme prêtres,, et versent le ridicule sur leurs augustes fonctions.
Je prie donc la dame anonyme de recevoir mes remercîmens bien sincères pour le cadeau qu^^elle m'a fait, et de m' excuser avec l'indulgence que prescrit la charité chrétienne , si je relève ici une seule erreur que j'ai cru apercevoii* dans Vlnstruc-tion pastorale, si digne d'ailleurs de notre estime et de notre confiance. Bien certain de m' être souvent trompé moi-même , j'ai grand'peur d'avoir tort quand je pense qu'un savant évêque s'est trompé ; ainsi, je demande à être jugé sévèrement, et. j'accepte pour juge la dame même qui s'occupe de ma conversion , et qui me paraît avoir beaucoup d'esprit. Comme sans doute elle est également modeste, je la prie de considérer qu'en fait de lectures et 'de discussions critiques, j*aî peutêtre quelque avantagé sur elle , et que , par conséquent , elle ne doit condamner mon opinion que quand elle en aura reconuu la fausseté. Voici ce que je lis dans l'instruction pastorale :
« Une secte puissante s'agite au milieu de nous^ Elle veut se mesurer avec le christianisme , c'cst-à-' dire avec la pensée et l'œuvre du Tout- Puissante Elle hait une religion si pure et si belle , de cell^
aUTlQUK. T. ITtf >^
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haine incomparahle qu*on#ie re^Bsent que pour la véritë. La croix de Jésus-Christ était un scandale pour les Juifs j une folie aux yeux des païens ; elle est , pour les hommes dont je parle , l'objet d'une rage infernale et indicible. Arriver à la destruction de la foi par la corruption des mogurs » , (on saura pourquoi je souligne ) « par T anéantissement de tous les principes, par V abolition vi(dente de toutes les autorités légitimes^ voilà le but où elle tend avec une ardeur qui ne connaît point de repos. Jamais on ne vit une si étonnante activité , ni une si effroyable fécondité de moyens ; la propgation des écrits corrupteurs est le grand instrument de ses progrès ; la presse suffit à peine à sa fureur de prosélytisme ; et , quand on considère que, depuis huit ans, elle a répandu , diaprés m calcul rigoureux , près de trois millions de volumes dépositaires de $es coupables doctrines » lesquelles circulent encore par d'autres canaux et par la voie des feuilles journalières , l'imagination effrayée ne cherche-t-elle pas en vain , ^ns l'histoire entière, quelque chose qui approche d'un fanatisme si brûlant et si effréné f »
Par respect pour le pieux évéque , et pour n'être point accusé d'avoir dénaturé sa pensée en la morcelant , j'ai copié le paragraphe tout entier. Voyons maintenant ce qu'il contient : Des faits annonces comme Certains, et c'est tout; car, s'il s'était agi du dogme, d'une question de théologie, je ne nié serais pas permis de l'examiner. Mais de^ faits soni
DES MAUVAIS LiVrESï 2^3
tais où faux; et, avec la meiUeuite intention, 'homaie le plus éclairé peut les croire vrais quand Is sont faux , ou faux quand ils Sont vrais. Heu- •eusementpour cette discussion, les faits dénoncés )ar le respectable prélat sont de nature à pouvoir ître vérifiés ou démentis complètement.
Le- premier est qu'il existe une secte puissante jui veut détruire la religion et toutes les autorités fégitimes , en corrompant les mœurs , et eh répandant ^ depuis huit ans seulenient , prè^ de trois millions de volumes, sans compter les feuilles journalières.
Une secte puissante s'agite au milieu de nous : utie secte! comme uiï évêque sait mieux que personne ce que c'est qu'une secte , il ne peut y avoir d'équivoque sur ce mot , et je crois qu'il n'est pas juste. Oh ! sans doute il y a dans une nation de trente millions d'âmes beaucoup d'incrédules et beaucoup de libertins ; il y en a même dans des classes où l'on ne s'attendrait pas à en trouver ; après une révolutioti Comme la nôtre il y a nécessairement aussi beaucoup d'ambitieux , de mécontens , d'hommes imbus des principes révolutionnaires ; mais tout cela forme-t-il une secte ? Touà les libertins de France correspondent- ils entre eux, cl conspirent -ils pour établir un nouveau régime fonde sur la corruption des mœuï'S? Tous les mé-» contens ont -ils la même opinion politique ? Tous les incrédules sont-ils d'accord entre eux pour éta-« Wirune nouvelle religion ou l'athéisme? Voilà cG-
pendant ce qu'il faudrait pour constituer une secle. Mais de quelle terreur ne serait-on pas frappé si l'assertion du pieux évêque ëtait aussi certaine qu'il Fa crue véritable? Quoi J dirait- on, Tautel, le trône et les mœurs sont menacés par une secte si puissante et si nombreuse qu*elle a pu , en huit ans^ lancer sur le peuple trois millions de volumes, sans compter les innombrables feuilles journalières? Et cependant , nous ne voyons que d^ teioips à autre quelques petits procès de tendance , et de faibles châtimens infligés aux coupables. Que font donc les procureurs-généraux , que fait la magistrature? La police est-elle complice dé cette secte qu'elle laisse grossir et se fortifier ? Les ministres attendentils un règne où ils auront plus de pouvoir et de richesses ? A combien de questions Texistence d'une pareille secte ne donnerait-elle pas lieu? Mais, rassurons-nous : si les ministres, si la police, si les ma^strats voulaient y répondre , ils diraient ; « Il y a , depuis huit ans comme depuis quinze , beaucoup de fouç , beaucoup de mauvaises têtes , beaucoup de libertins et d'incrédules , mais il n'y a pas de sectes , ou , s'il en existe une , elle est si petite que notre microsco^ n'a pu npus la faire apercevoir. » Ne pouvant supposer que toutes les autorités légitimes ignorent ou négligent un danger aussi évident , ou favorisent les conspirateurs , je suis forcé de déclarer que cette secte n'existe pas. Que dirai-je maintenant des trois millions de volumes impies, obscènes ou séditieux? Quelle
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«foonsiraeuse bibliothèque ! Je n'ose croire que l'auteur de Tinstructioii pastorale ait compris dans ce ixombre les réimpressions des ouvrages anciens , qui , à la vérité , ont fourni bien des volumes. La seule prudence devrait empêcher de parler de ces livres qui ont près d'un siècle de date. Le nombre, l'impiété, T obscénité de ces écrits, prouveraient contre l'assertion du respectable évêque , que ce n'est pas depuis hait ans que l'irréligion et la corruption se sont, montrées avec le plus d'audace. Monseigneur n'a sûrement pas voulu dire que dans le temps où le clergé était riche , puissant et considéré , il n'a pu s'opposer au désoixire , ou qu'il a tranquillement laissé circuler des écrits qui attaquaient si violemment la monarchie , la religion et Dieu 'même ; monseigneur n'a pas voulu faire entendre que les plus furieux et les plus célèbres de ces écrits se sont répandus en France et en Europe , dans le temps où la société religieuse que l'on rappelle aujourd'hui pour corriger les mœurs et détruire l'impiété , jouissait de la plénitude de' sa puissance , et aurait dû exercer sa vertu préservatîve dans une pareille circonstance. Non , sans doute ; car on répondrait : « Comment cette société renaissante et faible sera-t^elle assez forte au-
jourd'hui contre une secte armée de trois millions de volumes , si dans toute sa gloire et toute sa puissanciè elle n'a pu réprimer le désordre que lés premiers volumes ont produit? Avec moins de moyens , fera-t-elle contre une corruption parve-
nue à son comble , ce qu'avec tous ses moyens etle n'a pas fait contre une corruption commençante ? »
Le simple bon sens me force à croire que mon? seigneur n*a point compris les livres anciens dans les trois millions de volumes , car il fournirait par là de terribles argumens sur l'impuissance et Tinutilitë de ces jésuites dont il fait l'apologie dans son Instruction pastorale. Quel serait d'ailleurs le pouvoir du clergé français s'il se déclarait impuissant et inhabile au point d*être obligé d'appeler de par reils auxiliaires ?
Je suis vraiment effrayé de l'énorme différence qui existe entre mon opinion et celle du vertueux prélat que je voudrais cependant prendre pour guide et pour maître. Bien loin de penser que les huit dernières années aient founii un plus grand nombre de livres impies ou obscènes qu'aucune époque de la monairchie , je croîs fermement, je suis certain qu'il n'a jamais été composé moins de livres obscènes ou impies , depuis un siècle , quç 'pendant les vingt-cinq ans qui se sont écoulés depuis Tannée 1800. Distinguons bien les livres composés des livres réimprimés : avant la restauration, les impiétés, de Diderot et de Voltaire mf me étaient peu lues; c'est la proscription violente prononcée contre nos pliis grands écrivains qui a donné à l'esprit de réaction le désir de connaître tous les ouvrages condamnés ; c'est la n^enacc de nous im-* poser une vie monacale qui nous a fait rechercher tout ce qui a été écrit contre les moines ; c'e^t k
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retour des jésuites qui nous a fait fouiller dans tes annales de la Société. Ainsi, les hommes qui se plaignent si amèrement de ces réimpressions compactes ou diffuses, en grand ou en petit format,^ sont précisément ceux qui les ont indiscrètement provoquées , en comprenant dans leur anathéme les écrivains qui ont tant contribué à notre gloire littéraire , et en voulant étendre un voile de tristesse et d'ignorance sur la nation la plus gaie et la plus spirituelle.
Dans les quinze années qui ont précédé la restauration , le ton de la société avait totalement changé. Le dégoût et le mépris que nous inspiraient les saturnales révolutionnaires ^ nous avaient donné de l'aversion pour les propos libertins et les sarcasmes contre la religion ; les portes des salons auraient été fermées à Thomme grossier qui aurait parlé la langue de 1 793. Notre délicatesse à cet égard a été jusqu'à la pruderie : au théâtre , on sifflait la moindre équivoque , et Molière a quelquefois été accueilli avec des cris de fureur ; dans la société , un silence dédaigneux succédait à une plaisanterie contre la religion ou contre les prêtres. Il n'est donc nullement probable que les mauvais livres aient été fort communs dans ce temps de résipiscence. Les auteurs ne consacrent pas leurs veilles et leur talent à des livres qui seraient repoussés par l'esprit public. Si , dans les huit^nnées signalées par le prélat , la presse malfaisante a dé* ployé une grande activité , )'en.ai dit la raison , et
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je ne crains pas d'affirmer que les réimpressions ont formé plus des quatre cinquièmes de ce qu'on appelle les mauvais livres.
Cela ne suffit point encore pour nous faire arriver à r épouvantable masse de trois millions de volumes, sans compter les ouvrages périodiques; car e;nfin ce Voltaire , si multiplié depuis peu , a écrit autre chose que des gravelures et. des impiétés,
Sa Henrmde^ son &ècle de Louis XIT^^ etc
seront-ils condamnés au feu parce qu'ils sont sor^ tis du cerveau de Voltaire? Dira-t-on que le roi très- chrétien a fait enfermer un mauvais livre dans le ventre du cheval die bronze qui porte Henri IV? Faut -il mettre au pilon les Poésies sacrées de Rousseau , parce qu'il a fait des épigrammes où les moines et les abbés figurent d'une manière fort indécente? En exceptant tout ce. qu'il y a de bon dans les maur vais livres , nous ferons une terrible brèche aui trois millions de volumes. Il faut donc , pour rem^ plir ce nombre , compter parmi les mauvais livres tous ceux qui sont écrits constitutionnellement et dan&le sens de la Charte ; je n'en serais pas étonné, quoique cette Charte ait été jurée à la face des au-» tels par le plus religieux des rois ; si on l'entend ainsi , les trois millions de volumes me paraissent vraisemblables.
Interrogez les hommes qui ont le triste avantage de se sj)uvenir de loin ; demandeî-leur si . les mauvais livres étaient rares dans leur jeunesse : ils vous répondront que 1*îs ouvrages impies , les romans
libertins et les livres iafâmes étaient fort communs, et circulaient si librement, que tous les écoliers pouvaient se les procurer. Je propose une épreuve qui ne laissera point de doute ; qu'on me cite tous les livres composés depuis \îngt ans, dans lesquels la religion et les mœurs sont outragées, et je m'engage à leur opposer une liste décuple de livres pareils , publiés pendant les vingt années qui ont précédé Texpulsion des Jésuites. Dans quel temps les jeunes gens recherchaient-ils iavec avidité de honteuses productions, telles qu ane 2'hérè^e phi-^ losophe, un Portier des Chartreux y lihe Académie des Dames , un Arétin moderne , les poésies cyniques du chanoine Grécourt, et une foule de romans où le libertinage, l'impiété et l'esprit de désordre étaient portés au dernier point de scandale? Dans quel temps Diderot tenait-il écdle d'athéisme? Quand le baron d'Holbach a-t-il publié vingt-cinq ou trente ouvrages dont on ne se rappelle que le Système de la Nature? Quand nous a-t-on donné de longs extraits du lourd in-folio de Spinosa, et des affligeantes rêveries de Hobbes? Quand VHorrïme plante et V Homme machine ont-ils paru sur l'horizon ? Dans quel temps les petits philosophes imberbes dissertaient-ils sur les Lettres juiçes et cabalistiques ^ sur le Christianisme déooilé y sur le Dictionnaire philosophique? A quelle époque nos élégans et nos jolies femmes se formaient - ils en petits comités pour savourer les délices du poëme de la Pucelle?
25o POLITIQUE ET HISTOIRE.
On m'accordera facilement <Jue le temps de la régence n'a été ni plus religieux ni plus chaste; il faut donc me réfugier dans le siècle de Louis XIV, Mais qu*ai-je dit? Dans ce temps qu*on voudrait faire passer pour l'âge d'or de la religion , parce qu'on avait chassé des protestans , et persécuté de pauvres fous dans les Cévennes , il y avait beaucoup de disputes théologiques et fort peu de piété', une hypocrisie de décence et les mœurs les phis relâchées. De l'hôtel même d'une princesse sortaient des poésies que je n'oserais citer. Dans ce temps st religieux, on recevait à l'Académie des inscriptions et belles - lettres Boindin (i), qui faisait profession publique d'athéisme. Une anecdote bien connue donne une idée de la dévotion qui régnait dans les dernières années de Louis XIV. Un ami de Boindin avait été enferme' à la Bastille ; quand il en fut sorti , il rencontra Boindin et lui dit : « N'est -il pas bien cruel pour moi d'avoir été emprisonné , quand on vous laisse libre , vous qui prêchez l'athéisme dans les rues? Cela est tout simple , lui répondit Boindin ; vous êtes athée janséniste , mais je suis athée» niolinisle; cela est bien différent. » Et , en effet , les révérends pères qui défendaient si bien la religion contre les jansénistes , ne s'occupaient point des athées. Mes veut-on une preuve plus imposante de* TiiTéligîon qui dominait en France dans le beau temps même
(f) Il y fnl reçu en 1706, nevf «JU Mnt U lùort «U Louis XIV.
BES MAUVAIS UVRES, nSl
4u grand roi. La voici : Le célèbre Nicole , Tami du grand Arnaud , Tauteur de la Perpétuité de la Foi , des Essais de Morale y et de dix-huit autres ouvrages, marques au coin de la piété la plus éclairée et la plus sincère , Nicole qui est mort vingt ans avant Louis XIV, et qui a vu conséquemment la plus belle partie du grand règne, écrivait dans sa quarante* cinquième lettre : « La » grande hérésie du monde n*est plus le calvinisme , i> ni le luthéranisme , c*est V athéisme; il y a de » toutes sortes d'athées , de bonne foi , de mau- » vaise foi , de déterminés , de vaciltans et de ten- » tés ; les raisons ne peuvent rien sur l'esprit de » ces gens-là. » D'après toutes ces preuves et beaucoup d'autres que je pourrais y joindre s*il m'était permis de m' étendre ad libitum^ je me crois autor^ risé à dire que le pieux auteur de l'Instruction pas-r torale a été trompé par son zèle , quand il a pensé qu'on n'avait jamais tant outragé la religion et les mœurs que pendaait les huit années qui viennent de s'écouler.
Il n'est pas posMble de parler des mauvais Hvres sans dire quelques mots des petits formats contre lesquels on s'élève avec une véhémence qui tient de la fureur. Les m-32 de M. Touquet seront sans, doute comptés tlans les trois millions de volume* qu'il faut livrer au bûcher ou au pilon. En ma qua^ lîté de journaliste , j'ai reçu cette bibliothèque lilliputienne , et je me suis hâté d'y chercher le poison qui doit achever de corrompre nos mœurs , si tant
est qu'elles puissent encore se corrompre. Qu'y ai- je trouvé? Une Histoire de Henri lY, une Histoire de Pierre-le-Grand , un Evangile , le Jubilé avec la bulle du Saint-Père et F ordonnance du Roi , les Devoirs des Grand$, par Armand de Bourbon, prince de Conti, et vingt autres ouvrages également irréprochables. Mais voici le crime de M. Touquet : parmi ces livres estimables ou édifians , il se trouve l'Ombred'Escobar, laDéhotim aisée du P. Lemoine , et V Onguent pour la brûlure ^ poëme de Barbier d'Aucourt; or, il ne sera pas difficile de prouver qu'un libraire assez audacieux pour railler les jésuites , est nécessairement ennemi du roi , de la religion et des mœurs ; je le livre donc à la vengeance de Mont-Rouge , dont je suis , comme on sait , le plus ardent apologiste. La question des petits formats est d'une teUe simplicité qu'un enfant la jugerait. Il n'y a point de privilège pour les livres en miniature ; la Cour royale ne fera pas plus grâce au petit-texte et à la nompareille qu'au cicéro et au saint-Augustin , 5i ces caractères composent des phrases coupables : adressez- vous donc aux tribunaux. Les dévots de fraîche date savent tout cela aussi bien que moi, et cependant ils s'indignent de ce que le peuple peut s'instruire pour dix sous et mâme pour cinq. C'est une affaire toute semblable à celle de l'enseignement mutuel : on voudrait qu'ici , comme à la Chine , il fallût cinquante ans pour apprendre à lire, On croit que Tignorance des peuples est une
garantie de sëcurité pour les hommes qui gouvernent ; c'est une grande erreur. A la vérité , la bête de somme reiid quelquefois de grands services , et souffre long-temps les injures du fouet et de l'éperon; mais quelquefois aussi elle se mutine, elle rue, renverse le cavalier et lui marche sur le corps. Plus instruits tous deux , le cavalier sentirait qu'il doit ménager sa monture, et celle-ci serait docile dans la crainte de trouver un plus mauvais maître. L'ignorance n'est bonne à rien : ouvrez les pages de This-. toire , vous y verrez que l'ignorance des peuples a causé encore plus de maux aux peuples et même aux souverains , que la corruption des mœurs et les crimes de l'ambition.
Quant à ces biographies dliommes yivans où l'on fouille dans la vie privée des citoyens , je ne puis les attribuer qu'à des ennemis de la liberté de la presse ^ et je hâte de tous mes vœux la répre> sion d'un abus aussi déplorable. Je n'admettrais pas même pour excuse la vérité des faits , quand même elle serait constatée ; je pense , comme les Anglais ,' que plus le libelle est vrai, plus iliest coupable. Mais le format du livre n'a ici aucune importance ; et de pareils ouvrages méritent une condamnation sévère , fussent-ils revêtus de l'infolio.
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