DU JESUITISME ANCIEN ET MODERNE
Par M. Di Prast , ancien archevêque de Malines,
avec cette épigraphe :
«Le genre humain ett en màlthe y et le jésuitisme ne le fera pas rétrograder. »
Les jésuites sont à Tordre du jour ; les écrits se multiplient sur un sujet si plein de charmes. Le jésuitisme et le trois pour cent se disputent k prééminence parmi les perspectives agtëables ; mais la résurrection de la fameuse société excite un tout autre intérêt que la ruine de quelques dupes et le
gain Parlons donc des jésuites.
Je ne sais si cette abondance d'écrits contre le jésuitisme est un bon moyen pour écarter ce fléau ; si j'ai quelque idée juste sur l'esprit jésuitique , ce torrent d'invectives rie doit paç lui déplaire. Ils savent qu'on s*eflraie moins des calamités auxquelles on est préparé depuis long-temps, que
iSo POLITIQUE ET HISTOIRE.
quand on est surpris par une apparition imprévue. Quand un gouvernement médite une guerre qui n'a pas l'assentiment de l'opinion publique, il fait d'abord répandre des bruits hostiles , puis il les dément, puis il les reproduit, les dément encore, et enfin les avoue ; et le boii peuple , qui s'est amusé à discuter le oui et le non , et à parier pour ou contre , n'est plus étonné quand la guerre survient ; il se contente de dire : « On devait s'y attendre , il y a si long-temps qu'on en parle. » Nous en dirons autant du spectre qui nous occupe, quand il sortira tout-à-coùp des ténèbres dont il s'enveloppe ; et , malgré nos déclamations , nous subirons la société comme nous souffrons une guerre, une inondation , une épidémie. Un malin lancera une bonne épigramme sur les revenans , et sera satisfait ; un plus fin enverra son adhésion , et déclarera qu'il a toujours désiré le rétablissement de cet ordre si utile ; un plus sage prendra la poste , et ira thercher un pays où la longue épée , dont la poignée est à Rome , ne puisse jamais l'atteindre. Vous quittez votre patrie , lui dira-t-on ? Non ! répondra-t-il , je quitte le Paraguay. Mais les sages sont toujours en petit nombre.
En attendant , lisons M. de Pradt , et voyons s'il nous dira quelque chose de nouveau sur les jésuites. Je crois qu'il entre un peu tard dans la lice , et que les plus beaux coups ont été portés avant lui. Il paraît en concevoir quelque dépit , et il semble nous reprocher de ne l'avoir {>as attendu
pour commencer le combat. Aussi parfe-t-il avec une espèce de dëdain de tout ce qui a été dit avant qu'il fît entendre sa grande voix. « On a asses^ rappelé à la charge des jésuites , dit-il , la mort de Henri i^, les arrêU du parlement , Pascal et Escobar; il est temps de sortir de ce cercle étroit et épuisé. » M. de Pradt a tort ici pour l'expression et pour le sens : d'abord on n'épuise pas un cercle , et ensuite , c'est une grande maladresse que de sortir d^m cercle dans lequel l'ennemi est renfermé et vaincu ; Popîlius n'a pas fait cette faute et il a réussi. M. de Pradt ajoute : « A quoi bon parler de régicide? Est-ce donc que le jésuitisme moderne tuera les rois ? » Et plus loin : « Laissons donc ces graves riens reposer dans la poussière des bibliothèques; celles de .notre temps n'admettent plus ces inutilités. » On est donc bien certain que M. de Pradt se taira sur les régicides imputés aux jésuites , et qu'il ne reproduira pas ces inutilités , après tant d'écrivains pour qui la poussière des bibliothèques a tout l'effet du Léthé. Mais M. de Pradt est un peu sujet à oublier ce qu'il a écrit , et à la page 1 70 je trouve des déclamations tant.soit peu contradictoires avec la déclaration précédente t « Quels oixires religieux , s'écrie l'homme qui défend de parler du régicide , quels ordres religieux ont subi des arrêts tels que celui que les jésuites ont
lu écrit sur la pyramide de Jean Ghâtêl ? quels
ordres religieux se sont trouvés impliqués^ dans autant d'affaires détestables, atteignant la personne
des rois , dans autant de tragédies scellées de ce sang auguste, depuis Barrière, leur élève, ju^ qu'au P. Malagrida? » Ce n* est donc pas sérieusement que M, de Pradt a promis de laisser ces grMes riens ;'^ a voulu dire. seulement qu'un raisonnement n'est bon que quand il découle de sa plume.
Encore s' est -il étrangement mépris sur TinteDtion des écrivains qui ont reproché aux jésuites ce qu'on nommait la doctrine meurtrière des rois : aucun d*eux n'a eu la sottise de prétendre qu'un jésuite a naturellement du plaisir à tuer un roi, comme un chasseur a de la prédilection pour le &isan ou pour la gelinotte ; on avoue même assez généralement que les jésuites aimaient beaucoi^ les rois qui se kîssaiept .diriger pai* eux. Je suis moi-même très-persuadé qu'ils n*auraient jamais attenté à la vie d'un Philippe II, ou d*un Charles IX; mais je n'en dirais pas autant de Henri IV, qu à mes risques et périls je préfère à Charies IX. Ce nest point dans les crimes de quelques individus, mais dans les principes de la société^ qu'on a chercbé et trouvé F apologie du r^;icide. Pour ne plus revenir sur ce sujet , les voici , ces principes , tels qu'ils sont proclamés par les Mariana , les Aquapontanus , les Delrio , les Sabneron , les Emmanuel Sa , les Molina , les Bellarmin , les Suarès , les Bécanus , et cent autres jésuites , tels qu'ils ont été approuvés par les chefs de Tordre , et tels qu'cm les reproduira sans doute, quand Fultramontar
nisme aura recruté assez de tartufes et de fanatiques pour devenir le plus respectable de nos dogmes ;* oyez donc , oyez tous : « Jésus-Ohrist a délégué à saint Pierre et à ses successeurs un empire indirect sur tous les royaumes de la terre ; les autres souverains ne régnent que par unecon^ cession du pape; les rois ne sont que ses premiers sii/ets : il peut les blâmer , leur infliger des châtimens , les déposer, et transporter les couronnes^ Quand un roi est condarnné par le pape , tout homme peut être V exécuteur de ce jugernent. » Avouons cependant que quelques jéspites, tioiorés et peu fermes dans la foi, ont regardé le meurtre d*ua roi condamné par le pape comme un péché véniel; et , selon le P. Yarade > le prêtre qui le conseille commet une irrégularité. Il résulte de tout ceci que nous avons parlé de la doctrine du régicide , et que M. de Pradt en parle aussi , quoiqu'il dise qu'il n'en parlera pas; que nous avons cité ks maximes pernicieuses des jésuites ^ et que M. de Pradt les cite comme nous ; ainsi , toute la diffîrence consiste en ce que M. de Pradt écrit avec infiniment plus d'esprit , de verve > de chaleur et de fierté ; cela est très-bien ; mais il serait encore mieux de ne pas dédaigner les écrivains dont on répète les raisonnemens , et de ne pas blâmer dans les autres ce que Ton fait soi-même.
J'ai beaucoup regretté aussi que dans un ouvrage si plein de choses et de bonnes choses , M« de Pradt n'ait pas imposé un frein à l'impétuosité de sa verve,
284 POLITIQUE ET HISTOI&E.
et opposé une digue à la surabondance de ses idées. Dès qu*il médite un sujet , son esprit pénétnmt voit d'un coup d'œil tout ce qui peut y avoir rapport j soit de près , soit de loin , et comme il ne veut rien perdre de ce qu'il a conçu, il entoure son idée première de tout le cortège des idées accessoires , de sorte que le lecteur j toujours occupé du titre de l'ouvrage , est obligé de tourner bieB àes feuillets avant de rencontrer une page qui réponde à son impatience. Quand on ouvre un litre intitulé : Du Jésuitisme , et quand on le lit dans les circonstances actuelles, que veut-on savoir, que désire-t-on apprendre? C'est sans doute si l'on doit souhaiter ou craindre le rétablissement de la société. On prévoit même déjà qu'il y aura plus à craindre , car la désinence du mot jésuitisme n'esl pas d'un fort bon augure : la curiosité est donc vivement excitée , et si l'auteur commence par des digressions , si , en annonçant le siège de Troie , il débute par l'oeuf de Léda, quelque belles que soient ses périodes, quelque érudition qu'il étale, quelque brillant que soit son style , le lecteur préoccupé, et conséquemment inattentif, reçoit avec indifférence et quelquefois avec humeur , tous ces détails qu'il admirerait peut-être dans une autrci- circonstance, mais qu'il rejette ici parce qu'ils l'éloignent de l'objet désiré.
Ce n'est qu'au treizième chapitre du livre qu'il est question des jésuites; aussi combien de fois n'ai- je pas été tenté de sauter par-dessus les préli-'
LES JÉSUITES. !à85
mînaires ! combien de fois n'ai-je pas appelé les jésuites , moi qui voudrais n*en voir jamais !
Hâtous-nous d'ajouter que ces choses mêmes dont j* aurais désiré la suppression sont cependant excellentes en soi , comme , par exemple , le chapitre où Fauteur s'occupe de Tinfluence de la religion sur la civilisation y et de la réaction de la civilisation sur la religion ; cette partie du livre mériterait de former un livre à part , mais elle a bien peu de rapport avec le jésuitisme , car cette influence réciproque a lieu indépendamment de la présence ou de T absence des jésuites. C'est par le même motif que je n'ai point approuvé , dans un ouvrage sur le jésuitisme , de longues considérations sur la religion 9 sur le danger des occupations religpieuses trop continues et trop exclusives, sur la nature du christianisme , sur le mariage des prêtres,, etc.... M. de Pradt sait mieux que personne que reUgifm tX jésuitisme sont deux choses fort différentes ; il l'a même suffisamment démontré , et quoiqu'il ne parle du christianisme qu'avec un profond respect , il me semble qu'il ne devait pas en parler là. La religion ^ comme le nom du roi , ne me paraît pas convenablement placée dans un écrit où l'on blâme ; on a bien assez à faire en s'occu{iant de leurs ministres ; cela est bien plus dangereul sans doute , mais je crois que eela est plus régulier et plus irréprochable. D'ailleurs, ces observations pleines de justesse sm* le danger de l'idéologie religieuse, seraient eQcore un sujet digne
d*étre traité spécialement , et sans le mauvais voisinage du jésuitisme. M. de Pradl me fournit luimême cette expression , puisque , vers la fin de son livre , en exposant les funestes conséquences du rappel des jésuites , il y comprend celle-ci : « Religion, clergé, royauté, tout sera compris dans les effets de ce fatal voisinage. » Cette phrase contenait un excellent conseil sur les dangers de certains * rapprochemens.
Maintenant , débarrassé de ce que ma tâche a de désagréable , je puis me livrer au plaisir de louer sans restriction tout ce qu'il y a de remarquable, de juste , de bien pensé et de bien exprimé dans cet ouvrage. Jamais les jésuites n*ont été mieux connus , ni jugés avec plus de sagacité , plus de logique et plus d'impartialité. L'auteur n'est point avare d'éloges partout où il voit du bien, mais il tue quand il condamne , car il prouve. Tout ce qui n'est point prouvé est rejeté par lui , tout ce qui est excusable est apprécié comme tel ; tout ce qui tient à la difficulté des positions cesse d'être compté parmi les torts ; ainsi , le livre de M. de Pradt n'est point une diatribe , mais un jugement.
Après avoir tracé rapidement et vivement l'histoire du jésuitisme, et payé un large tribut d'éloges au génie de saint Ignace , l'auteur ne cherche point à dissimuler les services que cet ordre a rendus au christianisme dans les premiers temps de l'institution. Mais tandis que les autres établi^emens ne se détériorent qu'«à la longue , celui des jésuites
s'est corrompu avec une effrayante rapidité, de sorte que depuis Tan i555 jusqu'à la chute de la société , elle avait déjà subi trente-sept expulsions de différentes contrées de l'Europe et de T Asie , et ces condamnations étaient motivées sur la morale pernicieuse de ces pères , sur le mélange du sacré et du profane , sur la confusion du temporel et du spirituel , sur leurs attentats en gouvernement , en morale , en droits de propriété , sur les tracasseries qu'ils çxcitâient dans les cours et dans le ,sein des familles , sur leur audace à braver Roriie même , à s'assujétir le clergé^ à transgresser les contrats, à changer le fait en droit, et à vouloir étendre leur despotisme sur les princes , les prêtres , les universités et les cours de justice. A toutes ces cojadamnations ajoutons ce que le cardinal de Bemis écrivit au roi de France en 1774 ; il dit dans sa lettre : « Le pape ne serait que trop justifié d'avoir supprimé les jésuites , s'il laissait publier les pièces de leur procès ; mais son amour pour la douceur et pour la paix l'en ont empêché jusqu'ici. » Faut-il supposfar que les princes , les gouvernemens , les magistrats , se sont trompés trente-sept fois sur les jésuites , en France , en Espagne , en Portugal , en Angleterre , à Naplés , à Venise , en Russie , à la Chine , au Japon et dans vingt-huit autres pays , et que le pape lui-même a été injuste envers des religieux innocens , honnêtes , sans ambition et sans artifice? L'abbé Georgel l'a prétendu, mais l'abb* Georgel était jésuite.
288 POLITIQUE ET mSTOIRE.
C'est dans les missions étrangères que M. de Pradt voit la véritable gloire des jésuites ; et quoiqu ici les travaux des individus n'aient été pour la société qu'un moyen d'étendre sa domination, le zèle , le courage , la constance et Thabileté des missionnaires n'en sont pas moins admirables.
On a beaucoup vanté l'enseignement et l'éducation dirigés par les jésuites ; mais M. de Pradt a grande raison de faire observer que l'on doit distinguer dans le mot éducation , celle qui concerne la culture' de l'esprit, et celle qui donne les règles des mœurs. Le vulgaire n'est pas habile en distinctions ; et , de ce que les jésuites passaient justement pour de très-bons régens de collège , on a conclu que l'éducation jésuitique était la meilleure. On a eu la maladresse de citer Voltaite comme preuve de leur habileté à développer les talens; oh! certes , j'admets cette preuve , mais alors il faut convenir que leur éducation n'était pas propre à faire des élèves orthodoxes, et s'il n'était sorti que des Voltaire des écoles de la société , on n'oserait pas aujourd'hui nous parlerdecouvensetde jésuites.
Quant à l'éducation qui concerne les mœurs, le jésuitisme , dit M. de Pradt , n'a rien de mieux à faire que d'arracher de son histoire les pages relatives à cette partie si essentielle de l'enseignement. N'est-il pas effrayant d'apprendre que trois cent vingt-six écrivains jésuites ont publié , sur le péché philosophique , sur la simonie , l'impudicite', l'irréligion, le vol, l'homicide, le régicide , etc....»
des maximes qui seraient aujourd'hui , non-seulement condamnées par tous les tribunaux, maïs dont un grand nombre conduiraient les auteurs aux galères, si on leur faisait grâce de re'chafaud? M. dé Pradt présente la répartition de ces trois cent vingt-six écrivains pour chacun des crimes ; il n'en compte que soixante^buit pour l'apologie du régicide : je m'engage à augmenter ce nombre, si on Texige de moi« Je sais que l'on va se récrier; mais je répondrai aux incrédules : « Commencez par lire les livres des jésuites que je vous indiquerai, et alors seulement vous serez admissibles dan^ une pareille discussion. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui donnent un démenti avant de prendre la peine de s'instruire. »
Après avoir soigneusement exposé tous les services que les jésuites ont rendus , et tout le mal qu'ils ont fait, M. de Pradt prouve avec une logique serrée et fort claire que , dans l'état actuel de la civilisation, ces religieux ne pourraient plus faire le même bien , et aggraveraient considérablement le mal. Je ne puis le suivre dans ces détails pleins d'intérêt ; j'en recommande la lecture à toutes les personnes qm n'ont pas pris le parti de se mentir à elles-mêmes, ou l'engagement de mentir aux autres. M. de Pradt n'a rien écrit de plus convaincant et de plu^ lumineux. Bien entendu que j'excepte toujours les chapitres dont ye dé^re la suppression.
J'ai réservé le peu d'espace qui me reste pour
CRITIQUE. T. lY. , ig
290 POLITiQrE ET HISTOIRE.
deux passages de ce livre qui produiront une g;raiide sensation sur Te^rit du lecteur. Il n y a j^us moyen de disputer encore sur le rétablisse* ment des jésuites; il n'y a plus moyen de se demander si les hommes qui n* osent encore se montrer à la lumière , et qui , à la manière des taupes, se pratiquent des communications souterraines, sont réellement les enfans de Loyola. M. de Pradt produit une lettre du général actuel des jésuites; elle est datée du 27 mai 1828 ; et Ton y trouve ce firagment : « L'état actuel de notre compagnie , en » France y ne permet pas d'en distraire un seul des » individus qui y sont employés^ puisqu'ils suffi- » sent à grand'peine aua: établissemens que nous » y (wons déjà, et beaucoup moins à ceux qu'on j» nous y offre de toutes parts, etc. »
J'ai souvent été en état d'hostilité avec M. de Pradt, parce que son amourexcessif pour les idées libérales, et sa grande admiration pour l'Assemblée constituante, source de tous nos maux, dépa^ saient de beaucoup ma tolérance en fait d'opposition ; mais ni moi, ni personne , je l'espère , ne le supposerons capable de produire une lettre fausse, et de déclarer faussement que cette lettre est signée Fortis, aujouixl'hui général de la société. Nous avons donc les jésuites : ainsi, demandons des jKisseports pour la Turquie , ou soùmcttons-nous.
Je passe maintenant à un raisonnement si clair, si effrayant de vérité , qu'il faudra être jésuite ei infecté de probabUisme pour même y chercher
une réponse ; il est en même temps si simple et si naturel, que les lecteurs de M. de Pradt s'étonneront de ne T avoir pas fait depuis long-temps. Parmi les motifs que Ton allègue pour justifier le rétablissement des jésuiles , on place au premier rang cette croyance, devenue vulgairç, que si les Je" suites n' avaient pas été supprimés ^ nous n^ aurions pas eu de réçoluiion. Mais par qui la révolution a-t-elle été faîte? N'est-ce pas par des hommes en âge viril, de trente-six à quarante-cinq ans, ou plus? Ils étaient donc nés de 1736 à 1745, ils avaient donc de dix-sept à vingt-six ans quand lés jésuites ont été supprimés, tn 1762; ils avaient donc fini leurs études à celte dernière époque ; ils avaient donc été élèves des jésuites, ou du moins ils avaient reçu l'enseignement dans le temps où lès jésuites jouissaient dé toute leur puissance. Mais allons plus loin: quand les encyclopédistes, les philosophes audacieux, les écrivains séditieux et obscènes du dix-huitième siècles , ont- ils fait leurs études? N'est-ce pas évidemment dans le temps des jésuites? Ces religieux n'ont donc pas opposé une digue au désordre ; il n'ont pu empêcher la philosophie de naître, de croître et de s'étendre? comment donc aujourd'hui , faibles , et reparaissant sous les tristes auspices de la haine publique , opéreraient-ils un prodige qu'ils n'ont pu faire quand ils étaient tôut-puissans et respectés ? Réfutera qui pourra de pareils argumens; je ne m'en sens pas
la force. -
202 POUTIQUE ET HISTOI&E.
Le dirai-je cependant? Malgré cette. logique victorieuse, malgré ces raisonnemens si évidens qu'ils sont presque palpables, je doute que le livre de M. de Pradt produise le moindre effet sur Tesprit desimprudéns qui désirent les Jésuites, et qui seront dans la tombe avant que ces jésuites puissent leur rendre quelques services , mai$ non pas peutêtre avant qu ils ne puissent leur occasionner des malheurs. Supposons M. de Pradt au milieu de ces robes courtes qui se tournent toujours du cote de ritaUe , comme les Musulmans du côté de la Mecque. Il me semble entendre ce dialogue ; « Les jésuites sont la gendarmerie d'élite du despotisme. — Tant mieux ! C'est ce que nous demandons.^— On les voit toujours au milieu des bagages des armées qui vont rétablir le pouvoir absolu. -— Tant mieux! C'est ce qu'il nous faut. — J^es jésuites ari^êleront les progrès de la civilisation ; ils la feront reculer. — Oh! tant mieux! Vive le moyen âge! c'était là le bon temps. — Ils sont incompatibles avec la Charte ; ils la détruiront. — Dieu vous entende et nous exauce ! — Ils aboliront la liberté de la presse. — Qu'ils paraissent donc vite. •— Ils ruineront le commerce et Tindustrie par d'innombrables prohibitions ; ils précipiteront le peuple dans la misère. —Bravo! Les peuples pauvres sont dociles; les riches seuls sont insolens ; nous le savons bien.» Ainsi M. àc Pradt éprouvera peut-être le désagrément de recevoir des félicitations pour avoir corroboré les motifs qui font rappeler les jésuites.