‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 31 sur 44 · UN LECTEUR · texte numérisé non relu

UN LECTEUR

AU RÉDACTEUR EBf CHEF OU JOURKAL ^DE& DÉBATS.

Parts , 3o janvier 1828.

Monsieur ^

Dans les cxcellens articles que vous avez gublies, et notamment dans ceux du 2 et du 27 de ce mois , vous avez présenté les jésuites comme les soutiens du^espotisme et les ennemis les plus dangereux des libertés publiques. C'est une vérité qui depuis long-temps me paraît évidente : aur^m de tout homme qui connaît Thistoire et les écrits des jésuites, il n'y a pas de doute que rultramontanisme, réduit à sa plus simple expression, ne soit te despotisme poKtique, fondé sur le despotisme religieux. Mais, permettez-mot de le dire, vous avez oublié ou négligé d'établir une distinction J^ien importante dans la circonstance actuelle.

9He but des jésuites n'avait été que de faire accorder aux princÊs un pouvoir absolu , il ne faudrait pas s'étonner de la faveur dont ils ont joui dans presque toutes les cours de l'Europe. Il est malheureusement trop vrai que le despotisqie , si odieux aux honyrrics qtii obéissent , se présente de

LES j^sraTEs^ 3^9

fort bonne grâce aux yeux de ceux qui commandent ; et ,ce serait peut-être assurer le crédit des je'suites que de les accuser d*être les satellites des despotes et les héros de la servilité* Il est donc bien utile de dévoiler leur doctrine tout entière , et de prouver que , selon le besoin de leur politique, ils sont y dans l'occasion , les flatteurs des peuples comme les flatteurs des rois, et qu ils forment une faction aussi dangcreu^se pour les rois que pour lès peuples. Très-certainement ils veulent qu'un roi soit despotç , mais sou5 la condition que ce despote leur soit . soumis , qu il n'ait de volonté que la leur, qu'il ne pèse le juste et l'injuste qu'avec leur balance , qu il ne voie le crime et la vertu qu'à travers le prisme de Loyola, qu'il jure quand ils Iç conseillent , qu'il se parjure quand ils l'ordonnent , qu'il soit jésuite enfin , faute de quoi ils deviennent ^ à l'instant même , les plus ardens amis delà liberté; ils reconnaissent la som>eraineté du peuple i Qt le droite dans ce peuple^ déjuger, de déposer et de condçLtnner son roi. Ceci vous étonne, sans doute , monsieur, mais la suite vous étonnera bien davantage , et il ne vous sera pas possible de douter puisque vous aurez les preuves à votre disposition.

Je dois d'abord vous faire observer que j'écarte avec soin des écrits des jésuites , tous les passages qui ont rapport au pape. Ainsi, je ne veux pas constater que les jésuites ont approuvé et conseillé le jugement, la déposition et le memtre des rois,

quand ces roJs ëtaktit condamnes par lé pape , car c'est ik une vérité que pertomie n'ignore ; inaîs je vais faille voir qu'ils ont accordé ce droit de jogctnent, de déposition et de condamnation au peuple loaéme , réuni en EtaU-généràux ou en rëpubtiqm. Ainsi , ces bons amis des rois , ces sages instructeurs de la jeunesse , reconnaissent que la république y dans une monarchie, peut légitimement déposer et condamner le monarque légitime. Les juges de Louis XVI n'ont rien dit dai^s ce déplorable procès, ils n'ont invoqué aucun principe, proféré aucune maxime qui ne soient approuves et proclamés , sans équivoque , dans les écrits des jésuites les plu^ célèbres : et pour ne laisser aucun doute sur l'unité de doctrine si impérieusement commandée à tous les écrivains dé la société ,. ajoutons que chacun de ces ouvrages a été examiné et approuvé par quatre théologiens jésuites , et revêtu de l'approbation du provincial du lieu où il a été imprimé. Ne frémit- on pas quand on apprend que ces manuels du régicide ont circulé en France, avec la permission des censeurs royaux, et le privilège du roi ?

Voyons maintenant comment ces bons pères ont mérité la protection des rois et l'aitiour des ministres ; ils vont parlc-r eux-mêmes ;

Emmanuel Sa ou Saa, dans sqs Aphorismes des Confesseurs y au mot Tyrannus : « Celui qui ^> gouverne tyranniqucment un État qu'il a juste- )) ment acquis , ne peut en être dépouillé que par

» un Jugement public^ mais dès q.ue la sentence a » été prononcée , tout homme peut s'en rendre » l'exécuteur. Un tel prince peut être déposé /?ar » le peuple quand bien même ce peuple lui aurait » juré une fidélité éternelle, lorsqu'après avoir été » averti de sa mauvaise administration, ce prince » ne se corrige pas. r- Quant à celui qui usurpe » tyranniq^iement la puissance souveraine , tout M homme du peuple peut le tuer^ s'il n'y a pas » d'autre remède , car c'est un ennemi pMblic. »

Partout, dans les écrits des jésuites , sur cette matière, vous trouverez la distinction entre le tyran légitime et le tyran usurpçiteur, avec cette différence que le premier ne peut être déposé et puni que par un jugement du peuple, tandis que l'autre peut être justement tué par le premier venu.

Grégoire Valenlia , dans ses Comrrientaires ^ disp. 5 , quest. 8 , de V Homicide y point 3. : « Ëst-ii permis à tout citoyen de tuer un tyran ? Réponse : Ou le tyran est tel , non pour avoir injustement usui^ la puissance, mais pour faire d'une autorité, d'ailleurs légitime , un usage pernicieux à la société ; ou bien il est tyran pour s'être arrogé un pouvoir dans Uquel il ne se maintient que par là force. Dans le premier cas , il n'est permis à aucun particulier de le mettre à mort, car il n* appartient qu ^à la RÉPUBLIQUE de le réprimer ^ elle seule ayant le dfvit de Vattaxjucr et d'appeler tous les citoyens au secours de l'Etat Mais s'il est tyran en la seconde manière , tout homme peut le tuer, pourvu

352 BÔLITIQUE ET HISTOIRE.

que de ce meiirlre il ne doive pas s^ensuivre un plus grand dommage pour la société. »

Mariana , dans son livre du roi et de l* institution du roi 9 liv. P' , chap. vi , question : s'il est permis de tuer un tyran ,

Après avoir donne de grands éloges à Jacques Clément , assassin de Henri III , et avoir longuement expliqué ce qu'il entend par tyrannie dans un prince même légitime , il conclut ainsi : « Quiconque attentera à la vie d'un tel prince , jamais je ne le croirai coupable d'une action injuste; ainsi, Ton peut bien controverser la question de fait, savoir : Quel est le prince que Ton doit regarder comme un tyran ? Maïs la question dé droit y savoir : s'il est permis de tuer un tyran , ne souffre aucune difficulté. »

CI. Bonarscius , dans son Amphithéâtre d'honneur, liv. P, chap. 12, fait cette belle apostrophe à la ville de Rome : « Par quel droit as-tu détrône larquin , banni son père , sa femme et ses epfans? L'insulté faite à Lucrèce t'a autorisée à faire subir ce juste châtiment à toute sa famille ; et tu n'auras pas sujet de détrôner le roi de ^ra^ce , un roi tyran , oppresseur de la liberté! v Notez que ce tyran est notre Henri IV. « Et il ne se trouvera aucun soldat pour prendre les armes contre cette bête féroce! »

Eudémon Jean, Apologie d'Henri Gamet, p,1ge 274.

C'est ici que tout l'esprit jésuitique se décèle.

Pour tié pas compromettre les confes.^eufS qui n'osent ouvertement conseiller le rdgicîde , et pour leur laisser le moyen de Tapprouver en ayant Tair de le blâmer, il fait ce raisonnement : w Tout ce que je prëtetids dîfe , c'est que si un pe'nitent veut suirre ime opinion qui ne manque pas de probabilîtë, mais qui est contraire à celle que le confesseur croît être vtaie , il le peut et on doit Tabsoudre , parce que le confesseur ne doit chercher qu'à empêcher Toffense de Dieu; ôr, Dieu n'est point offensé par celui qui fait ce qu'il croit lui être permis. » Ainsi , un confesseur implique dans un procès de régicide, pourra dire aux juges : u Quand le pénitent, Gamet ou autre, m'a confié son dessein, je t'ai fortement blâmé ; mais j'ai été cependant forcé de l'absoudre , parce que j'ai acquis la conviction qu'il croyait fermement faire une action légitime. »

Jean de Salas , Traité des Lois , quest. 95 , disp. 7, sect. 2 , n** 17. Celui-ci est le plus franc de tous; il dépose et tue les rois sans recourir au probabilisme , et même sans invoquer l'autorité du pape. Voici son opinion claire commç le jour . « De même que vous dites que Dieu donne aux rois le pouvoir de punir de mort les malfaiteurs , je dirai aussi que Dieu, comme auteur de la nature , le donne à la république , et que c'^est elle qidpeutle céder aux rois; comme aussi, par l'institution de la nature elle-même , la république a le droit de déposer un tyran , et même de le tuer^ si elle ne peut autrement s'en défaire. »

CRITIQUE. T. ly. a 3

354 POLraotUB £t histoire.

FniXK^is Suarès^ Défem^ delaFoicatholi^, Jiv. YI , de la Forme 4u Serment- de JidéUti

chap. IV, n"* i4*

« Uq roi, légitimement déposé, nest plus m, ni prince légitime ; et ,. s*il pcrsi<»te dans son obstination , il pourra désormais être traité comme iw tyran , et il sera permis à tout particulier de te tuer. » Ceci est encore plus expéditi£ Suarès craiat sans doute qu^un jugement n'entraîne des io^^ gueurs : il charge le premier venu de juger et d ei»* «utqr.

Antoine Femandius, Commentaires sur les Visions de V Ancien TesUiment^ Yi& XXI, de Daniel, chap. II , sect. VIII j n" 3 :

« 11 est dit , au quatorzième châtre des^ Pro* verbe6 , que la multitude du peuple &it la digçité du roi, parce qu'en effet personne n'est s^peU roi pour quelque chose qui se ti'ouve réellement en lui, mais à cause de l'opinion par laquelle k peuple Ta reconnu pour roi, ce qui se doit eatiè" rement rapporter au bon pkusir du petépte. » Les partisans de la souveraineté du peuple n'ont riea dit de mieux.

Adtaxn Tanner rdfila Justice » quest. 8, doute 3^ n^ 32 :

« Non^SiÇulemeiH les pairticuËers peuvent se mettre à l'abri de la vioWnce injuste i^'on leur fait, mais les Etats -^ gérèéraugs , ou l'Assemblée commune de la répubUqute , peuvent se concerter pour rcprimiE^r l'injuste oppressiom; et, si la ty-

t^amiîê est si iûteylërablfe qu*ofi ïie voie point d'autre tooyen de la faîi^ cësset qu'èa dépoâaiit le tyran de SA puissance , ce-la est permis , et même de k putiirselcm ses mérites. » Um boh jacrobîn ne maii«qaera pas de sétner : i< La Convention nationale a-t-eUe fait autre cboscJ? >*

Jean Bridgewater, Disp. de légl. calJioL en An^ gleterte œntre lès cahîno-jmpistes, fol. 34^ : « Zonaras écrit que le patriarche de Constantinople dit librement et en fece de rempereorlsnac^Comnène , que comme il avait reçu T Empire par se% mains, il le perdmît s'il tie gotivemait pas aFrec sagesse. C'est donc à' ces setries ccttiN^tions qde ks rois sont sacrés et couronnés^. S'Usr rompent eux^ mêmes ces liens dw sermeni^ s*il» vMent la pro*messe €fails onP faite à JDieuft au peuple , non^ seokment le peupte peut à ski^tf-four , mais il est obligé , et son devoir exige qu il ne ga^de pdint la fidélité qu'il amôl promise k de tels pritices. >y

Jacques KcUer , Flacon de penser du caihôlique sur le meurtre d'un tyran j quest: n.

A Tefxemple de ses confrères^ eé jésuite dîs-^ tÎBguc d'abord'le tyrafitistirpàteat^ du tyran légitime , puis il dit de ce dertïier : «* S^il esf parvenu au trône par succesmon, élec*fkn* oua(til]^e droit, il ne peut être tué par aucun cîtoyefil ni par un étranger. Cependant vcms me dèYiiàndérez quelle peut donc être , dans ce cas , la consolation de la paitrie éplorée? Ceux qui ont pesé e^fS choses aveè maturité répMidenit (^w si Ton i^' peut traduire ce

tyran à un tribunal supérieur, les choses , en ce cas, étant désespérées, les thomistes conseillent de le déposer. Vous demanderez ensuite si le tyran déposé peut être tué par le premier venu ? Sachez que , suivant le sentiment des auteurs approuvés, sa position est précisément celle des autres criminels. »

Antoine Escobar, Théologie morale, tr. 5, ex. 5, ch. V, n® 69 :

« Qu'est-ce qu'une sédition ? La dissension des citoyens; c'est un crime spécial contre la charité'. Que si elle se fait pour soustraire une ville a Tautorité du prince , c'est un crime de lèse-majeste'. Si elle n'a pour but que de déposer des magistrats, c'est une sédition ; mais quand elle est contre un tyran , ce n'est ni un péché ni une sédition, parce que le gouvernement tyrannique n'est pas dirigé au bien commun. »

Paul Comitolus , Décisions moroles , livr. IV , quest. 10, n** i5:

« L'innocence étant toujours plus utile à la société que l'injustice , un prince qui' maltraite les citoyens est une bête féroce, cruelle , pernicieuse, et doit être traité comme telle. »

BcUarmin, jésuite et cardinal, Controverses, liv. V, chap. VI :

« Si les chrétiens n'ont pas autrefois déposé Néron , Dioclétien , Julien l'Apostat, Valens et tant d'autres, c'est qu'ils n'étaient pas assez puissans; car il est évident qu'ils avaient le droit de le faire. »

- Je VOUS épargne, monsieur, d'autres citations qui deviendraient innombrables , si j'y joignais celles. où Jes auteurs font intei-venir le pape, comme souverain de toute la ten'e, et ayant le droit de ^uger les rois , de les déposer et de les punir ; mais pour conserver Theureuse conformité qui existe entre les jésuites et nos jacobins, j'ai transcrit de préférence les passages ou les révérends pères proclament la souveraineté du peuple ; et reconnaissent dans ce peuple le. droit de juger, de déposer et de tuer les rois. A la vérité , ils n'accordent ce droit que contre les tyrans ; mais souvenons-^ous que Henri IV a été tyran à leur manière, et qu'un roi ne pourra jamais être sûr d'échapper à ce titre qu'en devenant réellement tyran selon leurs vœux.

Vous voyez maintenant que M. de Montlosier n'avait pas tant de torts quand il a montré les jésuites comme très-indifférens entre saint Pierre et Confucius , et très- disposés à faire servir soit la monarchie, soit la république, à la plus grande gloire de leur société.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Un de vos lecteurs,

P. âS. J'oubliais une remarque essentielle. On demandera sans doute pourquoi cette partie de la doctrine jésuitique n'est pas aussi bien connue que les autres. Voici ma réponse : Dans ces derniers temps , on n'a guère attaqué les jésuites que d'après les rapports des commissaires nommés par les

358 POLlTtQtlE JBT HISTOIRE.

diver/s pariemens du royaume , pour £aiîre des re^ chcrcbiîs d^an* les décrits des révérends pères. Or, ces commissaires, et notamment M. Bureau de Saint-^Pierre , à Dijon , ont faiblement inculpe, m lotalement négligé les passages dans lesquels le jugement des roiâ est attribué au peuple , tandû qu'ils ont tonne con^e tous ceax dans lesquels le pape est désigné comme le juge des rois. Est-ce par hasard ou par quelque motif politique qu'ik ont écarté, ou ménagé les premiers ? Il y a beaucoup à penser sur celte diffîrence. Quoi qu'il en soit, ks jésuites ont la gloire d'avoir proclamé les premiers la souveraineté du peuple , et cela suffit l»e8 pour leur iaire méritei* toute la faveur des rois.

Il féTiter i8a8-

MoîfSf£ua ,,

Le style épistolaire n'exigeant p2ÊS les iormes oratoires , convient parfaitement à ma faiblesse, et d'ailleurs il n'exclut pas la raison ; je m'en servirai donc , si vous voulez bien le permettre , pour répondre à iun apologiste des jésuites qui vient de m'honorea* de ses pieuses injunes. Jaaiais circonstance ne &xi plus favorable à une pareille discus- ^n, car aujourd'hui il ne s'agit point seidementde savoir si Ton tolérera ides corpora^tions d'hommes en frocs bianos , noirs ou jbruss , mois ^i l'on fen

u» ji£sui*n^ 359

^ubir à la S'ttance le )oi^ d'une faction qui veut foire descendre le roi au tangf de vassal , qui enrégimeute les prolëtarires pour s'en faire une armëe, et qui sachant combien les hommes vicient tiennent de place dans une vieille civilisation , se croient bien certains d'y obtenir une iriiposante majorité en prêchant une morale indulgente à tous les vices. Voici d*abord Tépître de mon adversaire ; elle est adressée à MM. les réd&cteurs du Journal des Débats ♦

«( Messieurs,

» J'ai lu ce matin (3i janvier)^ dans votre » journal , une lettre s^ëe un de vos lecteurs , n dans laquelle les jësuites sont accuses d'être les » auteurs et les fauteurs de la doctrine du rëgicide.

3» S'il vous plaît d'admettre également, dans «> votre journal, la réponse que je suis prêt à faire à » cette lettre, je m'offre de démontrer que M. votre » lecteur, malgré cet appareil d'érudition qu'il étale » *si complaisamment , en citant des auteurs qu'il » n'a jamais lus , de même que Pascal n'avait pas » ouvert un seul des livres dont il indiquait si :» effrontément les titres, les pages et les nombres ; >> je m'offre , dis- je » de démontrer que votre lec-^ » teur est un parfait ignorant, ou un homme de ^> la plus insigne mauvai.^ foi.

j> Acceptez ma proposition , messieurs , ou je » vous répéterai ici c&que j'^ eu l'honneur de vous

36o POLITIQUE £T Hl&TOIKE.

» dire dans ma première lettre , à la<)uélle youit » n'avez pas répondu : « Cessez de parler de libe^ » tés publiques et légales , d'équité , de bonne foi,, » d'impartialité. »

» J'ai l'honneur, etc

» £*i//2 des éditeurs des Documens historiques^ M critiques, apologétiques, concernant Itk » Compagnie de Jésus, »

Je néglige un post-scrip^m qui m'est tout-à-fait étranger, et dans lequel Pascal est traité d'ignorant , de menteur et calomniateur. Laissons ei^ paix l'illustre auteur des Provinciales; il ne m'appartient pas de protéger si haute renommée ; mais examinons avec soin la lettre de M. Féditeur, et ne perdons rien des beautés qu'elle renferme. Je vois d'abord que mon noble adversaire prend la peine de s'annoncer comme apologiste des jésuites. Ehî bon Dieu! a-t-il cru que je ne l'eusse jias deviné? Son style, son ton despotique et tranchant, sa haine contre Pascal, sont plus caractéristiques que sa longue soutane et les cornes de son bonnet. Sa lettre , d'ailleurs , papier, encre , caractères , tout exhalait une vapeur jésuitique , trop connue des hommes assez vieux pour avoir vu ces révérends pères dans le temps où ils pêchaie^nt en eau trouble.

L'urbanité de M. l'éditeur était un autre indice ; Je me souvenais que le. P. du Cerceau, jésuite qui a fait des comédies , conseillait les injures comm^

. LBS JESOTTES. ^6 1

4eà armes excellentes dans la discussion : « Les anciens, disait-il, ont donne' l'exemple de la chaleur et de la colère dans \s{ dispute : Cicëron , en plein sénat, traitsdt de stupide, de bêle brute et d'insensé, Pison, homme consulaire et distingué par une naissance illustre. » Le révérend père en concluait que les écrivains modernes , ëtatit en commerce habituel avec les anciens , devaient naturellement les innter sous tous les rapports» Le père Garasse ne s'en est pas tenu à la théorie. Ses apostrophes les plus modérées étaient celles-ci : « Sot par nature , sot par bécarre , sot par bémol , sot à la plus haute gamme, sot à double semelle, sot à double teinture , sot en cramoisi. » Quand il s'animait, les expressions devenaient plus énergiques ; c'était : « homme sans humanité , chrétien sans religion , avocat^ sans conscience , monophile sans cervelle, capital ennemi du saint-siége, etc.. » Dieu soit loué! les jésuites se civilisent : celni-ci ne me reproche que ^e Tignorance et de la mauvaise foi , il n'en dit guère j4us de Pascal ; d'ans un homme de cette robe c'est presque de la politesse; et il m'est impossible de nier la perfectibilité, même dans les jésuites.

Mais qu'est - ce que Pascal vient faire ici ? Qu'a-t-il de commun avec ma lettre? Cela s'explique cependaiit : l'orgueil d'un jésuite le place dans une sjrfière si élevée, que, de ce point' su- ))lime , tous les objets paraissent également petits à ses yeux : l'aigle et le moucheron , l'éléphant et

362 POLITIQUE ET RlfiTOIRE.

]â musaraigae , Pascal et moi , nous sommes des êtres trop peu impoitanfi pour qu^ii daigne s'occuper des différences qui aous di^kiguent. Pascal a dit : « L'infini est un globe dont le cetitre est partout, et la circ^fiférence nulle part. » Ce centre, c'est le jé&ttite : il est partout; mms ne le savons que trop ; la probité , la bonne foi , lœ vertus réelles, sont sur la circonférence, ^t y resteront tant que le îé^iîte seia au centi%. Ce commentaire d'une ^ande pensée adoucira,, j'espère, la colère de M. Téditieur.

Il m'accuse de cker des auteinrs que je n'ai point lus : s'il les avait ktô lui-même, il aurait incU*que celles de mes citations qu'il aurait reconnues dusses; il m'aurait dît : « Voici Emmanuel Sa, voici Ëudémon Jean, Comitolus, Marîana, Jean de Salas, et Grégcâre de Valence. » Il en aurait au moins nommé un seul , et m'aurait défié de lui montrer les phrases que j'ai citées comme en ayant été extraites. Mais, que dis*'je?il n'a pas même lu ma lettre , quoiqu'il prétende y répondre. J'y accuse, dit-il, les jésuites d'être ks étutem^ et les joHteurs de la doctrine du régicdde; je ii'ai point dît cette bêtise , car si les jésuites en sont les iwtèurst il serait trop niais de dire <ju'ils en sc»rit les fauteurs; et s'ils n'ont &it q»e la iavoriser, ils n'en sont point les auteurs. L'honneur de cette iloctrine appartient au docteur Jean Petit, qa« l'honnête CharlÂer, plus connu soois le nom de G^rson, fit condamner,, en i4ï5, par le concile de Coos-

ïsSS JÉSUITES. 363

tance. Les Mari^na et consorts n'ont été que les pldgiaires de Jean Petit. Mais je n^ai pas dit un mot de tout cela dans ma lettre ; je n'ai point parlé du régicide comnie assassinat, ce <jue l'on pourrait fivoïte d'après la phrase de M. l'éditeur ; je n'ai cité ni les braves jésuites Campian , Skerwin et Briatït , si méchamment mis à mort pour conspi-i ration contre la reine Elisabeth ; ni le célèbre Varade , confesseur du régicide Barrière ; ni le bon P. Guigndrd , apologiste de Jean Ghâtel , ni les ingénieux inventeurs de laconspiration des poudres, ni les très-révérends pères Malagrida, Mathos et Alexandre, dont l'histoire est connue de tout le monde : alicun jé^^uitc pendu ne figure dans ma lettre ; je n'ai pas même nommé ceux que la jus* lice a déclarés pendables.

Au. reste, monsieur le rédacteur, vous savez très-bien , vous qui lisez tout ce que vous admettez dans votre feuille ; vous savez , dis-je , que je me sviis renfermé dans un sedi point : c'était de démontrer que les jésuites cités par moi , ont i-e-connu dans le peuple le droit de juger, de déposer, Ae condaanner «on roi , 'Ctdie le tuer si l'on ne peut s'en défaire autrement. J'ai dit expressément, et plttsieuiis fois , qu'ils n'accordent ce droit à aucun particulier, à moins qme le prince n*aît été déjà eoadaflftné'par le peuple, réuni en états-généraux ou en république. Voilà tout<re que j'ai dit, et je festc 4ans le cercle que je me suis tra<nî : c'est là seulement q«e mon adversaire doit me combattre ;

je ne me laisserai entraîner ni dans les sentiers tortueux de Saint-Acheul , ni dans les souterrains de Mpiït-Rbuge.

M, l'éditeur promet de nous envoyer les preuves de mon ignorance ou de ma mauvai$e foi. Je les attends avec résignation, et je les ferai connaître pourvu qu'il désigne clairement celles dé mes citations qui sont inexactes , mensongères ou altérées. A cette condition, je promets à mon tour de mettre en évidence ces preuves de mon' erreur coupable, et de les éclairer d'une lumière plus Vive que celle du ga? hydrogène.

Je prie mon savant et honnête adversaire de croire que j'écris sans haine personnelle et sans humeur chagrine. Je rie suis pas étonné qu'il se trouve des hommes capables de se faire apologistes des jésuitçs : eh! pourquoi pas? N'ai- je pas Ju un bel éloge de la folie, un éloge de la fièvre? Nous connaissons une apologie de la Saint- Barthélemi, et Linguet a fait le panégyrique de Tibère» Pourquoi donc ne louerait- on pas ces bons jésuites, dont la grande machine est une excellente échelle pour atteindre à certaines éminences où Ton croit trouver le bonheur !

Je suis si peu, effrayé des preuves dont on me menace,, que je vais aider M. l'éditeur daiïs ses recherches. J'ai d'abord cité les AphoHsrnes des confesseurs d'Emmanuel Sa : mon adversaire aurait bien du malheur s'il ne pouvait pas se procurer ce bel ouvrage , car il en existe une édition de

LES JÉSUItES. 365

Barc^one, une de Paris, une de Lyon, une d' Anvers^ une de Cologne et une de Douai. C'est d'ailleurs un joli petit volume qui ne fatiguera pas la main de M. l'éditeur ; je l'invite donc à y chercher les mots Clericus et Tyrannus , car la pagina-^ tion est diffe'rente dans les différentes éditions.

Les Coniroçerses de Bellarmin n'ont pas été moins répandues ; mais comme telle édition est eri deux , et telle autre en quatre volumes in - foIiô ; M. Téditeur voudra bien y chercher le chap. vii, liv. V ; il pourra même s'amuser à lire le chap. vi j qui n'est pas moins curieux. Mais qu'il n'aille pas se tromper; car, si au lieu des Controverses il s'avi* sait de lire le livre sur les Obligations des éçêques, du même auteur, il y verrait que presque tous les évêques sont damnés, et je serais fâché qu'il éprouvât ce désagrément.

Mariana est trop illustre pour que j'aie rien à indiquer sur le plus bel ouvrage de ce grand jésuite. Celui qui a dit que Jacques Clément s'était couvert de gloire en tuant son roi (cœsorege)^ doit être cher à toute la société , et son livre , brûlé par ^le bouri'eau , doit avoir une bien belle place dans la bibliothèque des révérends pères.

Eudémon Jean , apologiste de Gamet , n'est pas à beaucoup près aussi célèbre que les précédens ; mais je vais rapporter une anecdote qui le fera connaître, et, si jusqu'ici j'ai un peu ennuyé le lecteur, je suis certain qu'il va m' écouter avec plus d'intérêt : Cet André Jean , qui s'est donné le nom

366 t^OLITlQUB ET QlSfrOlRE.

d'Eudémoli , et qm aurait dû prendre celui du Cacodemon , est auteur d'un livre intitulé : Adr tnomiio ad regem Ludùçicum XIII; ce tibeik tomba entre les mains du respectable Léoaor d^Estampes , alors «^vêque de Chartres , et depuis archevêque de Paris. Ce digne prélat dressa la cen*' sure du livre où les droits du roi étaien^t violeniment attaqués. L'assemblée du clergé, en i&îâ, adopta unanimement cette censure ; mais bientôt après ^ un grand nombre d'évêques se rétractèrent et refusèrent de signer» Et pourquoi refusèrent-ils? C'est parce que douze an^ auparavant ^ aux ^ats^ généraux de i6 14) le tîers-ctat avait fait de grands et inutiles eflbrts pour faire déclarer que : « Aa* » cime puissance temporelle ni spiritueUe na » draU de disposer du roynwne, ni de délier les » sujets de leur serment deJidéUjé. » Maiâ les» deta premiers ordres rejetèrent cette doctrine, e* U déclaration ne fut pas faite. Ainsi , ce tiers^état , celte classe moyenne, car on n envoyait pas la lie du peuple aux états -généraux, était alors ce qu'^ est encore aujourd'hui , et ce qu'elle sera to«f}our^t le plus ferme appui du trône contre Tambûtion des* grands , et les intrigues des ultramontains.

En voilà bien assez, ce me semble, potir aider M. réditeur à prouver que je n'ai rien lu, pas même l'anecdote que je viens^ de raj^Fter ; qtf'il prouve donc, mais non pas à la jésuite^ eo démontrant ce qu'on ne conteste pas ^ et en taisait ce que l'on attaque. Je l'invite surtout à M pi^

hWS JÉSUITES. S&7

faire de oatépriae &uc les nosas d«s> smÀdùrs €pit jai cités, car souvent ua jésuite a bien des noms, sanft compter ceux qu il mérite. A celte occasion ,. je crois devoir faôre une reiaarque ^séz plaisante.

On a vu plus hMai que noo adversaire se dé^ siga^ comme éditeur des Daeumens, historiques^ critiques 9 apologétiques, eancemamt la Compe^ gmedeJéMês; je ne sais comioent , moi qui ne lis rien , j^'ai cependant jeté les yeux; sur une note (p) que voici : « ^Nicole se cachait sous le nom de Weodrob ; Pascal , sous eekd de Montalte. Los jansénistes avaient un goût tout particulier pour publier sânsi leurs ouwa^es souà des noaus supposés* » Comme M. T éditeur a toute la bonne foi qu il me refuse , il approuvera sans doute ce que je vais ajouter à cette note. Je dirai donc que ks jésuites n* étaient pas hommes à se laisser vaincre en. déguisement par les jansénistes, mais qu ils leur en ont souvent donné T exempt, en traduisant, en altérant ou en changeant tolalememt leurs vé-^ ritaUes noms. Bridgewater a traduit le sien par Aquaponianus ; La Pierre , par Cotmetius à h'^ pidt; Robert Perscm s est nomosié Aadreas Phi^ lopaier; Charles Scribani s*est appelé Obrz^r jSonamsàus ; et T horrible Mathieu de Moya s'est prudemment c^ché so(us les noms à'Amadeus Guknenasus*

Je dois justifier répithète que j'attache au non»

(i)* Numéro 1 1 à«A Decwnens , page lo..

368 POLITIQUE ET HtSTOIRK.

de M oya rcè jéstike est auteur d'un petit écrit in-* titulé : Opuscidum , et traitant de la morale ; je n'en ai aucune connaissance, mais la Sorbonne Ta trouvé si infâme, qu'en le condamnant , elle n'a osé citer que les premiers lûots des passages improuvés, ucraknant, a-t-elle dît, d'offenser la modestie et la pudeur des oreilles chastes , eh copiant des propositions honteuses , scandaleuses , impudentes , détestables , qui doivent être abolies entièrement de l'Église et de la mémoire des hommes. » M. l'éditeur répondra peut-être que la Sorbonne était janséniste, et que le livre de Moya contient de fort jolies choses, desquelles on peut dire : legi^ perlegi maximâ cum noluptate; cela peut être; les jésuites ont l'art de faire de l'or avec tout; mais il sera toujours certain que M. l'éditeur a eu grand tort d'attribuer aux jansénistes un goût tout particulier pour le déguisement, car le Guixnenaeus et le Bonarscius. valent bien le Montalte et le Wendrok.

J'allais oublier une chose essentielle : M* l'éditeur se plaint dé ce qu'on ne hii a pas encore répondu; mais que pourrait -on lui dire? Il parle d'une réponse ^ail est prêt à faire ; un journaliste n'entretient le public que des cboses faites, et non pas de celles qu'on est prêt à faire. J'étais trèsdispense moi - même de répondre à la seconde lettre de M. l'éditeur; <îar, si je sais très-bien qu'il n'a encore rien dît, j'ignore absolument ce qu'il dira. Je me suis déterminé cependant à justifier

ma lettre du,3i janvier, parce qu'étant vieux, je me hâte de mettre à profit le présent, sans compter sur Tavenir ; je ne compte pas même sur une bonne réponse de la part de M. T éditeur. Quoi qu'il en puisse être , je le prie d'agréer un dernier ^Dseil : c'est celui de lire, non -seulement les ouvrages qu'il veut citer, mais ceux qu'il publie lui-même ; avec sa permission , Je pourrais bien extraire de ses Documens apologétiques certains passages qu'un homme de sens n'aurait- point publiés, s'il les avait lus. S'il méprisait cet avis salutaire , il pourrait bien arriver qu'il me demandât un jour : « Avez- vous lu ma réponse ?» et que je lui répondisse , comme Piron : « Oui ; et vous , monseigneur? ». ^

J'ai ](,'honnéur d'être , etc.

Un de vos lecteurs.

• 37 f^^rier 1828.

Ne VOUS effrayez pas, monsieur, de me voir reparaître avec tout mon at^^il jésuitique : nous sommes obsédés du malin esprit de Mont-Rouge, et il est bien temps de savoir si. nous en serons enfin possédés. L'année 1828 ne doit pas s! écouler sans qu'il soit décidé si les lois du royaume resteront impuissantes, si le roi de IVance sera soumis, même au temporel , à un souverain étranger, et

CRITIQUE. T. IV. a 4

Jyo POLITIQUE ET HISTOIRE.

si la religion d'Esçobar sera substituée à celle de FÉvangile. La charte et les jésuites ne peuvent pas vivi'e ensemble , il faut opter. On n'a que trop négligé le précepte principiis obsta. Pour peu que nous tardions, la contagion sera générale, et nous serons réduits à dire tristement : Sera meditm^ paratur. Telle est Tespérance de nos ennemis ; ils comptent sur notre dégoût des choses sérieuses, et sur une inconstance de caractère qui nous empêche de nous occuper long-temps du même objet. Ils croient retrouver aujourd'hui les Français du règne de Louis XV; tout ce qui s'est passé depuis l'expulsion des jésuites est nul pour eux ; tout le temps que la ^amfe société (c'est ainsi qu'ils la nomment) a été dissoute, la terre n*a pag tourne 8ur son axe , les planètes liront pas circulé dans leurs orbites, et la France n'a été peuplée que d'automates qui naarchaient , chantaient ou pleuraient , et ne vivaient pas. La révolution, qui semblait les venger, a réjoui les enfans de Loyola , d'abord , parce» qu'elle ar été commencée par des hpnfmes qui sortaient de leurs écoles, mais surtout parce que le règne de la terreur nous ayant habitués aux calamités , éjj^ ont pensé que nous serions moins épouvantés de la réapparition d'un jésuite. Ils ont encore quelque modération, quekjuëfois ihêmc de la douceur ; ils prennent le n^asque de l'innocence persécutée ,• et semblables à ces pauvres captifs récemment échappés aux bagnes des Barbaresques , l'œil morne et la tête baissée, ils

îse bpfMiil k demander un pîeux asile et le bonheur de prier pôui* nous. Mais laissez-les fiiii'e , et bientôt vous pourrez dire : '

' Agnorum suh pelle lupi tua limina tangunt;

quand les congrégations seront ^sséz nombreuses et assez corrompues, ces hommes humbles lèveront la tête; ils jetteront leur grand ftlet sur la France; leur pouvoir, long -temps occulte,' se manifestera, et un nouveau Le Tellier se fera tracer le plan d'une nouvelle Bastille.

Grâces à Dieu , ces bons pères n'en sont encore qu'à leur apologie, et c'est de cela, monsieur le rédacteur, que je veux au}oui*d'iiui vous entretenir.

J'ai reçu une nouvelle lettre de M. Téditcur des Docutnem historiques, ^riHques, apologétiques^ concernant la Compagnie de Jésus. Ce savant hpmJhfte me répète dans les mêmes termes que je suis un parfait ignorant ; c'est une grande vérité , qui malheureusement est bien isolée dans sa lettre; il ajoute que je montre / assurance.de ces poltrons €[ui chantent parce qi^ils ont peur; il y a biep encore ici quelque chose de vrai; mais sans être poltron, on peut bien avoir peur d'un jésuite. M. l'éditeur paraît regretter de ne pouvoir faire passer dans votre jounial ses Documens apologétiques , et , en effet , ce serait tin assez bon moyen pour leur procurer des lecteurs. Eh! que sait-on.

monsieur? ce serait peut-êlre pour vous une bonne spéculation ; l'éloge des jésuites aurait sans doute une tout autre importance que les séances de la Chambre des députés. Vous pourriez y perdre la charte , mais vous gagneriez le ciel ; je ne crois pas qu'il y ait à hésiter. M. Féditeur se console enfm en disant qu'il a déjà répondu daiis ses Docurnens apologétiques , à toutes ces accusations odieuses et mensongères.

Je ne puis donc rien faire de mieux pour mon instruction et celle de tous vos lecteurs , que de puiser dans ses documens et d'en tirer quelquesunes de ces vérités édifiantes qui «s'y trouvent entassées en pure perte pour notre salut. Mais avant d'aborder ces archives du jésuitisme , je dois m'accuser d'une grande faute que j'ai comnlîse dans ma dernière letti'c. En parlant de Jean Châtel, j'ai nommé le P. Guignaul ,»tandis que je devais dire le P. Guéret ; M. l'éditeur ne me reproche pas cette bévue ; mais elle ne lui a sûrement pas échappé. J'ignore encore comment j'ai pu confondre ces deux illustres jésuites .ries enfans même savent que le révérend P. Guignârd a été pendu, tandis que le révérend P. Guéret n'a été que chassé; c'est une grande différence, j'en conviens, et j'en fais ici mu coulpe avec la plus sincère contrition. Maintenant que ma conscience est plus légère , fibuilletons les Documens.

Vous savez, monsieur, avec quelles expressions M. l'éditeur a voulu disculper ses chers jésuites

d'avoir été hs auteurs et les jaideurs de la doctrine du régicide ; vous s^ez comment il a promis de faire éclater ma mauvaise foi ; mais , ce que vous êtes loin de savoir et de soupçonner, c'est que, plusieurs mois avant ma première attaque, M. l'éditeur avait fait un aveu qui confirme pleinement ma Jettre du 3i Janvier. Il y a ici quelque chose de si extraordinaire qdfe vous refuserez de m'en croire si vous ne prenez pas la peimî de vérifier l'observation que je vais faire ; et mon adversaire lui-même ne pourra s'empêcher de rirede la singulière bévue qui lui est échappée. Ouvrez , je vous prie , le troisième nunSéro des Ho^ cumens recueillis par M. l'éditeur, à la page 34 ; vous y veiTez l'aveu que quelques jésuites ont en effet favorisé V opinion affreuse du tyrannicide: Mais l'auteur se récrie beaucoup sur le nombre de soixante-dix-neuf auquel on a porté la phalange des coupables. Toute la page est employée à élîrminer, tantôt six noms, tantôt huit, puis d'autres encore ; mais après avoir tiré des griffes du diable, d'abord Gamet , puis Parsons , piis Eudémon Jean, puis Malagrida, puis soixante autres victimes innocentes, un reste de contcîence lui arrache violemment cette déclaration , page 35 , lignes de 4 à 7 : « Mais si je me borne à la question du tyrannicide , dont on fait le chef principal d'accusation, à quoi se réduira cette multitude d'auteurs ? au nombre de quatorze. *> Il y a dojic au iqxûns quatorZiC jésuites, condamnables ^ même aux

yeux de M. réditeor. Quelle sera inamienant votre surprise , lorsqu'en reprenant ma lettre du 3 1 janvier j vous y verrez que les jésuites cités par moi sont justement au nombre de quatorze, ni plus m moins! J'ai donc été parfeiitement d'accord avec M. l'éditeur , sur le nombre des coupables , et cependant je suis menteur, calomniateur, ignorant, poltron, etc.... C'éftiit bien la peine de faire tant de bruit, et de me prodiguer tant de jolies épîthètes que je suis obligé de restituera M. l'éditeuri Je m'acquitte de cette dette légitime , et j'espère que mon honnête adversaire m'en donnera quittance. ^

On^a fait depuis long-temps , à MM. les jésuites, une immense concession sur ce nombre quatorze, auquel je me suis borné , parce que }e suis poltron. On a feint d'y croire; mais on a persisté à dire que cette opinion sur le régicide était celle de la société , puisque les ouvrages des quatorze coupables étaient approuvés par le général , par k provincial du lieu de l'impression , et par trois ou quatre théologiens de l'ordre. M. l'éditeur prétend que les examinateurs ne sont qu'au nombre de trois ; je soutiens , moi , que le mêmcf ouvrage a toujours eu au moins quatre afpprobateurs , souvent cinq et six , quelquefois dix , douze , et davantage. Prenez les Disputationes de Jean de Salas , vous verrez , dans le titre même , le nom du général Aquaviva, et ces mots clairs comme le jouV: « Po^^recogmiionem et approbationem quatuoe

LES JÊSUiTJiS. 375

ejusdem societatis tlieologarum. » La Th^olog^a maralis de Paul Layman ^ imprimée à Paris en 1627, porte, dans son titre, la permission de Gualtier-Mundhrot , autorisé par le général Vitelleschi, et ces mots : « Pùst approbationern QUATUQ& theologorum ejusdern societatis ad id deputatorum^ » Une autre Théologie morale, comtpilation ornée du beau nom d*Ëscobar, s'annonce pour avoir eu trente- sept éditions en Espagne, trois à Lyon , et une à Bruxelles. Que d'approbateurs pour tout cela ! Honoré Fabre , auteur d'une Apologie de la morale des jésuites, nomme , dans le titre, ses neuf approbs^teui^s, dont huit sontFrançais. Thomas Tamburini , dans le titre de ses Trids Opuscules, les présente comme revêtus d'une rmd^ tifdici apprxAatione ; et, €n effet, il y ai tant de Boms, que je n'ai pas la patience de les transcrire. . Terme moyen , on peut affirmer que chaque ouvrage des quatorze jésuites a eu pour le moins six approbateurs , en comptant les provinciaux ; ainsi , voilà bien quatre-vingt-dix-huit révérends pères qui ont écrit ou approuvé , sur la question du régicide , une Qpinion que M. Féditeur nomme affreuse. A qui pefôuadera-t-on que de pareil tes iniiximes eussent obtenu taiil- d'approbations , si elles avaient été contraires suM doctrine de la société? Mais puilsque les Càra|tlm , les GaiTiet , les Vaï^e, las .Guéret, lesl^âlagrida et leurs ayans- «J^ause étaient innocens^comme le poupon qui vient de naitjpe , il faut Mu reconnaître qu'un jésuite

n'a jamais tort , et les révérends pères ont cru pouvoir justifier les approbateurs des ouvrages coupables. Lisez la page 27 du numéro 11, vous y verrez que le général des jésuites ne peut pas lire; que les provinciaux ne lisent pas davantage, et qu'ils abandonnent Texamen des livres à trois pers^onnes qui ont pour règle principale de leur jugement ^ non pas leurs propres idées , mais les senti' mens communenient reçus dans les universités et dans les écoles catholiques: Ainsi , de tant de jésuites qui approuvent les mauvais. livres , lesuns ne les lisent pas, et les autres ne. les jugent ps d'après les idées des jésuites , mais d'après des idées étrangères à la société. Quand on voudrait recevoir une aussi misérable excuse , quand on pourrait se persuader que ce sont les écoles catholiques • et les universités qui ont enseigné aux jésuites une doctrine aus^ déplorable , on fait malgré so? une réflexion qui réduirait au silence le plus effronté disputeur. Eh bien ! leur dirait-on , nous voulons supposer ou que vous n'avez pas lu , ou que vous n'avez pas aperçu le poison caché dans les livres soumis à votre examen. Mais quand plusieurs de ces livres ont été condamnés et brûlés par la main du bouiTeau , vous avez dû y faire attention ; et si, au contraire , vous al|^ résisté aux jugemens des Cours souveraines , il afcen fallu reconnaître que • vous aviez un parti pris erline doctrine arrêtée. / Au bas de la page 28 du nl^e numéro, je trouvP cet autre argument , digne d^^lui que je viens de

rapporter : « Plaisant raisonnement! sëcrié le logicien des Documens. Le provincial d'une pro- %'ince d'Espagne approuve un livre sur lés suffrages de trois Espagnols de la société ; donc ce livre , en tant qu'approuvé par ce supérieur, contient l'esprit de toute la société! » Non , M. Téditeur ; si ce livre reste en Espagne, )e n'en accuserai pas les jésuites de Paris ou de Vienne ; mais si ^ comme les Aphorismes d'Emmanuel Sa, et tant d'autres livres, il est réimprimé à Lyon, àParis, àBruxélles, à Douai et à Anvers, et s'il est approuvé dans toutes ces villes par les bons examinateurs , voudrez-vous me persuader que Tesprit de ce livre reste concentré en Espagne ? En vérité , les jésuites ont bien dégénéré ! Comment des hommes qui doivent avoir lu Escobar et Suarès , se défendent-ils d'une ma-r nière aussi niaise ? Quoi ! les théologiens examinar teurs des livres composés par les jésuites , sont Ae bonnes ""gens , bien simples et bien humbles , ^ui n'ont point d'idées propres , qui ne suivent point, la doctrine admise dans la société, et qui se soumettent aux décisions des écoles catholiques let des universités? Quelle modestie ! et quand ils trouvent des maximes favorables §Si régicide , ils les laissent publier par respect pour les écoles! Et ce beau raisonnement prouve avec évidence que la société est innocente de tout ce qu'approuve la société! Sans être janséniste , -on est forcé de reconnaître que la logique de Port-Royal vaut mieux que celle de M. l'éditeur.

078 POLITIQUE £T mSTOIRE.

Soyons justes cependant , et remercions les jésuites du grand service qu* ils nous rendent en ce moment : Thorreur qu'ils inspirent à tout ce qui a de rhonneur et un sens droit , la crainte de retombep* sous un joug aussi honteux , et les efToils qu'ils font pour ressaisir la puissance , ont stimulé le^ Français les plus paresseux ^ et les forcent à s'occuper des affaires publiques. Plus ils publieront d'apologies, plus ils verront se grossir le nombre de leui'S ennemis , et ils peuvent se vanter que Topposition politique leur doit une grande partie de sa force.

Je dois moi-même des actions de grâces à M. l'éditeur : les documens qu'il publie me roumiroot les. meilleures armes pour le combattre; je vais terminer cette lettre par un raisonnement qui lui appartient tout entier, puisqu'il est annoncé comme nn Avertissement de V éditeur. Quoique les jésuites se vantent de répondre à tout, je les tiehs pour sorciers s'ils répondent à ce qtji va suivre.

Voici quelques-unes des réflexions que M. Véditeur fait sur Arnaud , Pascal et Nicole y dans les pages 1 3 et 1 4 du numéro 11. « La proposition de M. Arnaud , après plusieflrs délibérations faites en Sorbonne , avait été condamnée et déclarée téméraire , impie , blasphématoire , déjà foudroyée d'anathémé et hérétique ; il avait lui-même été honteusement chassé de SoAonne..* Jamais parti

n'avftit été plus mal mené et plus accablé par les puissances ecclésiastiques et par les puissances se-

cuîières M. Arnaud vil bien que toutes les apologies sërieuses qu'il faisait pour Jansënius et pour lui«-méme , ne manqueraient pas d'être toujours sérieusement examinées. Il reconnut qu'ayant à dos le pape , le roi , le chancelier de France , toutes les universités, toutes 4e8 communautés (car le jansénisme fut anathématisé partout ) , il ne pourrait pas long-lemps tenir la partie. // est difficile d'avoir tant d ^ accusateurs f de récuser tant déjuges, de perdre sa cause à tant de tribunaux, et de persuader long^temps a^ec tout cela quon est innocent, »

M. réditeur a-t-il remarqué l'admirable conformité avec laquelle ce passage s'applique à ses chers jésuites? de' vais suivre fidèlement son argumentation , et en tirer la même conséquence. Je dirai donc : Quand on a été condamné tant de fois en justice , quand on a eu tant d'écrits brûlés par la main du bourreau , quand on a été impliqué daYis tant de procès de régicide , quand on a été chassé de France à deux époques différentes , chassé du collège de Breda , chassé de Venise , chassé de Bohême , chassé de Mpravie , chassé de la Chine et du Japoa , chassé de Malte , chassé du Portugal , de TEspagne , de Naples et de Parme , quand on a été condamné par presqu^ tous les souverains de l'Europe, et presque tous lesparlemensde France, quand on a été déclaré banqueroutier à Séville , en 1646 , e4l Paris , en 1760 , qu|Qd on a été jugé complice d'attentat contre la vie d'une reine et de

38o . FOLrnQUE Et histoire.

deux rois , et enfin quand on a eu tant dé pendue dans sa famille , il est difficile , comme le dit trèsbien M. Tédîteur y d*ayoir tant d*aceusateurs , de récuser tant de juges*, de perdre sa cause à tant de tribunaux , et de persuader avec tout cela qu'on e$t innocent. Remarquez que cette conclusion est textuellement la même que celle de M. l'éditeur.

Eit c'est à de tels hommes qu'on a voulu livrer la jeiuiesse ! et l'ëducation serait confiée aux confrères des Mariana , des Escobar et des Varade ! On ne peut rieii faire de mieux si l'on pense qu'il n'y ait pas assez d'hypocrites en France. Leur doctrine n'a pas changé ; Êiibles encore , ils la désavouent; laissez-les se rétablir , -ils en feront l'apologie, elle sera" la loi de l'État. Avec les grands, l^it morale sera sévère en apparence pour capter la considération , mais l'insidieux probabilisme ^ que M. Téditeur défend encore dans ses Documens , • leur fournira le moyen d'excuser et même de conseiller les crimes utiles. Avec le peuple , leur doctrine sera d'une souplesse admirable ; le vol modère' et bien secret , la compensation occulte , l'irréligion modifiée , l'impudicité avec un assaisonifêment jésuitique , le parjure , le faux témoignage , l'homicide, le régicide, ne seront que des péchés véniels qui , passés au tamis de Loyola , deviendront mie poudre impalpable. Tout ce qu'il y a d'impur et de vicieux chantera les louanges des bons pères, comme les soldats indisciplinés vant^^ le général qui permet le viol et le pillage , et le nomblre de^

LES jLl^SUiTlS. 38 1

partisans paraîtra une preuve de mérite quand il ne prouvera réellement que le dernier ^egré de la corruption et de la bassesse. La France subira-t-elle cette ignominie ? Le grand siècle et le grand peuple sont-ils condamnés à tant d'opprobre? Esb-ce>au triomphe du jésuitisme que la perfectibilité doit nous conduire? La France enfin sera-t-elle une autre Espagne ? '

J'ai rhonneur, etc.

tin de vos lecteurs,

P. S. Je reçois à Tînstant^une nouvelle lettre dé M. l'éditeur; mais elle remplit six pages et demie in-folio, D me faut le temps de la lire et de l'étudier. Si elle contient quelque chose de plus important pour le public , que mon ignorance et ma poltronnerie , j'aurai l'honneur de vouis en faire part.

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