‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 32 sur 44 · DE LA DOCTRINE DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

DE LA DOCTRINE DES JÉSUITES

Ce n'est plus comme correspondant de M. le rédacteur en chef du Journal des Débats que je parlerai de la faction jésuitique ; fatigué vdes reproches de mensonge et d'imposture que' je reçois {oumellement , je rentre dans l'arène. Je reprends

382 POUTIQUE £T HlSTOiaE.

cette lettre Z,. bien peu i^conimaodaUe sous le rapport du tlilent , mais qui n*a jamais àgaé que ce t|uiétak conforme à ma pensée et à ma conviction.

Lorsque j'annonçai npfn-^seutement la fHnésence, mais la puissance des jésuites dans cette France d'où ils avaient été chassés pour leurs crimes, un déluge d'iidjures ine punit de cette révélation de l'évidence. Les plus modérés des incrédules m'écrivaient : « Vous parlez des jésuites , nous ne les n voyons pas. » Ceux-ci étaient sincères ; ils ne voyaient pas. Semblables aux passagers qui dorment paisiblement dans un vaisseau quand il y a déjà quatre pieds d'eab dans la cale , ces bonnes gens étaient dans le filet de la congrégation , et demandaient encore si Ton verrait des jéSuites aux Tuileries ï)u à Y Opéra.

Aujourd'hui qu'il faut bien se résoudre à les voir , et que l'on conamence à les sentir , on est obligé de reconnaître que ce ne sont plus des religieux du collège de Clerraont, des Gordicoles , des Pacanaristes , des Pères de la Foi , mais d'épouvantables jésuites , parens de cœur et d'âme des Gamet , des Guignàrd , des Malagrida , des Escobar et du banqueroutier La Valette* On a commeiicé par en nier l'existence ; puis quand on a vu , que la grande uali^in avait une grande patience, on pieut* évêque a fait Ya^eu <ié la réarppatitiion^ de la noire société; je dis ïapeu, car c'est le mot propre ', on énonce les boniles actions v on avone tes niauvaises* Bientôt aprè^r on a osé iaire l'apo-^

logie des hommes qu*on n* avait paru que tolérer» lit maintenant, la tête levée , on fait*imnudemment leur panégyrique. . Remarquez cette gradation : on les cache , on les avoue , on les disculpe , on les exalte*; il ne reste plus qii'à lés introniser; eh! pourquoi pas ? Il n j a pas de milieu : il faut qu'ils soient chassés ou qu'ils régnent.- Leur dernier général l'a mt : tySint ut sunt^ aui non sint! » Cela signifie; « Que les jésuites soient tels qu'ils sont, ou qulils n'existent plus ! » Ce général avait raison ; il valait mieux laisser dissoudre la société que de la (aire renoncer à cette mystérieuse institution qui lui avait donné l'Empire du mo^de. Quoi ! à^s hommes qui régnaient sur les rois mêmes, qui s'étaient introduits dans toutes les familles, qui tenaient dans leurs mains tous le;s ressorts de l'adminislration , seraient devenus de s^nples moinfs, et auraient été réduits à prier Dieu ! quelle honte ! Non , dit le brave général - « Sint ut sunt , aùt non sint! »

C'est ce que l'on dit aujourd'hui, c^est ce que l'on iifiprime , c'esl ce que Ton s'efTorce de répandre dans toutes les classes de la^ociété. Comme au beau, temps de la ligue, nous avons des troupes de triacleurs , de marchands de catbolicon et d'A/gmero dHnJiemo. Un de ces boutiquiers me presse d' annoncer ces pots d'orvi?tans narcotiques et ses fioles d'élixir stupéfiant. Doiise numéros ontdéjàété jetés dans la cifçulation , avec peu de succès. vraî^ sembkbkfiient^ .puisqu'on* s'adresse au JôurmU

des Débats pour en obtenir l'annonce-; et cependant le prix de ce baume augnlente chaque jour comme le crédit des jésuites , car les six premiers numéros nç coûtaient qu'un franc, et les six autres se sont successivement élevés jusqu'à i fr. 25-cent. On dit enfin que le treiïièitie .numéro est encore entre les mains *du manipulateur. Courez donc dans la rue de l'École de Médecine, n** 4 î hâtezvous de savourer cette infusion de doctrine jésuitique; elle vous instruira dans Fignorance, elle vous inspirera le courage, de la servitude, et comme Teau de Dupleix enlevait des étoffes les taches les plus rebelles ^. le baume jésuitique effacera les souillures de la prostitution mâle ou femelle , du vol , du parjure , de l'homicide , du régicide et d'autres peccadilles semblables.

'C'est pour ^oir tardé méchamment À annoncer ce précieux élixir que j'ai encouru la grande colère de M. le pharmacien , éditeur des fioles. Je me rends à mon devoir, j'obéis à J'injonction de M. l'éditeur à longue robe et de ses garçons apothicaires a robe courte., mais je me réserve le droit d'analyser les gouttes anodines, et de rechercher un jour SI le catholicon est de bon aloi , et si Yhigidero d'infiemo n'y entre pas dans une trop grande proportion.

Dans ce moment , un autre devoir m'appelle , je suis accusé d'imposture, et il faut que je renonce à écrire quoi que ce soit, ou que je prouve avec évidence que le mehson^ et Uimposture , de

première qualité ^ se trouvent à la même Loutîque où Ton vend les fioles.

Admirez la tactique de MM. de Loyola : j'avais cité des maximes affreuses , extraites des ouvrages de difiiérens jésuites, tous morts depuis plus d'un siècle, lorsqu'un jésuite >dvant me prend à partie, et m'accuse de mauvaise foi. Le maître Gonin n'a garde de nier formellement que tel passage se trouve dans tel livre cite , car en montrant le livre je pouvais le confondre* Il se contente donc de soutenir que je n'ai pas lu Tôuvrage. Si je prouve que j'ai lu , il attaque la traduction dont je me suis servi ; si je démontre qu'elle est exacte, il suppose qu'il n'existe qu'une seule édition du livre , que nies citations ne sont extraites que de celle-là, et que la date de cette édition est contestée. Si enfin la date est confirmée , il répondra , comme il l'a fait, quil serait téméraire d'assurer que ces aphorismes ont été imprimés tels quils étaient sortis de la main de V auteur. Pour convaincre un tel adversaire il faudrait ressusciter le jésuite mort il y a plus de deux siècles , et ^ui demander s'il reconnaît son ouvrage. Avec une pareille argu-^ mentation aucun livre ne ferait foi ; Virgile même ïie serait plus en sûreté , et un jésuite soutiendrait qu'un autre Annius de Viterbe a composé YÉîiéide.

Voyons maintenant si ma manière de procéder a été aussi tortueuse. Il existe six éditions d'Emmanuel Sa. Une seule a été publiée six^ans avant

CRITKiUE. T. IV. a5

la mort de Tauteur ; toutes les autres sont posthumes. Ce n'est donc point parce que les ennemis des jésuites se sont servis de Tédition de i îgo , que je Fai préférée, mais parce que , choisissant r ouvrage imprimé du vivant de l'auteur, je me croyais plus en sûreté contre les ruses des Escohar et des Bauny. Que fait alors mon invulnérable adversaire ? Il déclare cette édition suspecte; et il nous est ordonné de croire qu'une édition faite du vivant de l'auteur doit être plus incorrecte et plus altérée que celle qui est publiée trente ans après sa mort. Yoilà la logique de Moi^t-Rouge. Cet habile homme savait bien que les infâmes Aphorismes avaient été corrigés par les jésuites dans les deux éditions faites en France , telles que celle de Paris en 1609, et celle de Lyon en 16 12. Tout homme de bon sens devinera le motif de ces changemens. En 1609, Henri IV vivait encore, et les jésuites qui avaient déjà été chassés pour attentat contre la vie de ce prince , n'avaient garde de laisser subsister des provocations au régicide dans un livre qu'ils publiaient à Paris même. Ils furent encore plus sévères pour l'édition de Lyon; car ils n'ont conservé au mot Tyrarmus qu'une phrase insignifiante. Mais dans celle de Pari3 , soit par inadvertance , soit pour y laisser le cachet de la société , il reste encore cette phrase qui en dit plus qu'elle n'est longue , et qui contient virtuellement toute la substance du long paragraphe extrait de l'édition lie iSge^^V^ici cette phrase ;

« Tyrannicè giibernans juste acquisitum domi^ niiim , non potest spoliari sine puhlicojudicio. » Ainsi , Tun de ces fidèles amis des princes , l'un de ces soutiens de la monarchie, de'clare qu'un prince légitime , gouvernant avec tyrannie , ne petrt être déposé que par un jugement public. Les juges de Louis XVI n'en demandent pas davantage , et ils peuvent se passer de Tédîtion de Cologne ; celle de Paris , quoique irès-expurgata , suffit à leur apologie.

Mais puisque mon adversaire a voulu me faire sortir de Cologne et mé conduire à Paris , j'y arrive sur ses traces, et je vais démontrer que Thonnéte Emmanuel Sa, quoique bien décrassé et bien déguisé par les jésuites de Paris, est encore un monstre difforme qiîi n'oserait paraître aux yeux des honnêtes gens; et son livre bien corrigé et bien approuvé par Brasichellcr, par Armand , par Pardo, par Soto et par Vassagle, ejusdem societa^ tis ou ejusdem farinœ, est encore si horrible, qu'un malheureux écrivain pjibliant aujourd'hui des maximes semblables , s'exposerait au danger le plus imminent, à moins qu'il ne se déclarât jésuite. Alors, jeTavoue, l'impunité lui serait acquise, et le ministère public se contenterait de dire :

Naturam expellas furcd , tamen usque récurret^

Pour bien apprécier le sens de ces admirable^ Aphorismes, rappelons-nous d'abord qu'ils doi-

vent servir de règles aux confesseurs ; supposons ensuite que tout ce qull y a de vicieux , d'impur, de corrompu et d'infâme dans Paris, est divisé par classes , et rassemblé sur différentes places. Commençons par lès prostituées , auxquelles je suis forcé de réunir les hommes du même métier. J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais c'est un jésuite qui m'entraîne. Soyons maintenant le révérend père s'avancer vers la troupe si tristement joyeuse, et tenant à la main le joli petit Kvre d'Emmanuel Sa. Il l'ouvre , et il lit d'abord en latin : Potestfœmina quœque et mas , pro iurfn corporis usu, pretium accipere et petere^ et (jid promhit tenetur solvere; c'est-à-dire : « Toute femme et tout homme peut recevoir et tnéme demander un salaire pour la i|irostitution de son corps, et celui qui l'a promis est obligé de payer. » Quelles acclamations n'entencjrons-nous pas sortir de cette masse de corruption! « Vivent les jésuites! ces bons pères veulent qu'on nous paie ; cela est bien juste ; tout n'eçt pas plaisir dans notre état » Cette belle maxime se trouve anx pages 826 et 827, et au mot Luxuria^ dans cette édition si honnête et si bien corrigée de Paris , que j'ai dans ce moment sous les yeux; et si l'on en doute, je m'engage à la mettre sous les regards des incrédules. Voilà donc déjà une belle et nombreuse clientèle acquise aux jésuites, et c'est là le secret des progrès que celte secte fait dans le sein des nations corrompues. Passons maintenant à la place où sont

réunis les sicaires, les coupe - jarrets , les braves qui promettent à Venise de jeter un homme dans les canaux , à Rome dans le Tibre , et à Paris de l'envoyer aux filets de Saint-Cloud. C'est encore un assez beau rassemblement, et Tinterprète d'Emmanuel Sa va y recueillir d'honorables suffrages. Il ouvre le livre au mot Restitution et il lit : « Qui aliquid accepit id malum/aceret , si nonfecit tenetur restituerez non autem sifecit » Cette phrase si laconique veut dire en français : « Celui qui a reçu un salaire pour commettre une mauvaise action , est tenu de le restituer si cette mauvaise action n'a pas e'té commise, mais s'il l'a (fommisc, il n'est pas tenu à restitution. » Entendez- vous cet assassin à gages qui s'ëcrie du milieu de la foule : « Vivent les jésuites! Si j'ai été payé pour tuer un homme , et si je ne le tue pas , je suis un fripon et je dois rendre l'argent ; mais si je le tue , l'argent est bien gagné. Vivent les jésuites! » Nouvelle clientèle pénétrée d'amour et de respect pour la société , et ce n'est pas peu de chose que d'avoir pour soi tout ce qu'il y a de coquins dans une capitale immense. La maxime biAi morale que je viens de transcrire et de traduire , se trouve à la page 435, n° 18, édition de Paris. Je ne cite plus celle de Cologne qui est suspecte , selon M. l'éditeur. Er vérité , on croit rêver quand *on lit de pareilles choses, et je pardonne l'incrédulité des lecteurs si leur doute ne provient que de l'honneur qu'ils éprouvent. Si cependant on me demande

Sgo POLITIQUE ET HISTOIRE.

•quel peut être le but d'une société qui approuve et publie de telles maximes , je répondrai : Quand les rois ne sont pas dociles , la secte peut avoir besoin d'un fanatique tel que Barrière , Châtel , Balthazar, Gérard ou Damiens. Une somme lui est liwée tant pour salaire que pour moyen d'exécution. Le fanatique sait que s'il échappe au supplice , il jouira de cette fortune , pu que ses parens en profiteront s'il succombe , mais qu'il faudra la restituer religieusement si la cr^ipte ou le remords lui fait manquer son coup. Ainsi, la maxime d'Emmanuel Sa est un lien qui l'attache au crime, et lui errtait en quelque sorte un devoir. Quoi qu'il en soit , l'aphorisme existe , et celui qui soutient le contraire en a menti par la goi^e , comme disaient nos anciens chevaliers.

Il est temps de nous transporter verç le groupe des jureurs, des faux témoins et des faussaires. Le jésuite soulage leur conscience par Ja lecture de ce bel aphorisme ; « Testis nihil potest (wcipere pro veritatis testimpnio, sedpro damno quod patitw- Qitàd si accipiat profalsitat$, çtut pro eo €id quod non tenetur, ndh tencbitur resiitjuere. » C'est-àdire : « Un témoin ne peut rien recevoir pour dire la vérité, mais seulement pour le dommage qu'une déclaration vraie peut lui occasionner. Si, au contraire , il s'est fait payer pour mentir en justice , ou pour dire ce à quoi la probité ne l'oldige pas, il n'est pas tenu de restituer. » Nouvelles acclamations en faveur des jésuites; un faux tëraoin de

profession s'écrie avec une effusion dç reconnaissance : « Comme c'est bien expliquer la justice! Qu'on ne reçoive rien pour dire la vérité, cela est tout simple; il n'en coûte rien de dire^jue deux et deux font quatre , mais mentir en justice , faire un faux serment , c'est autre chose ; cela mérite bien ^u'on le paie, et. comme cet argent est bien acquis, point de restitution. » Cet aphorisme ne se trouve pas au mot Testisj comme on pourrait le croire , mais aux mots de Testibus , page 288 , édition de Paris, et \ la page 220, édition de Cologne. M. l'éditeur aurait dû se douter que j'avais lu quand j'ai dit que la pagination était différente dans les différentes éditions.

Voici quelque chose de plus exécrable que tout ce qu'on vient de voir. C'est une troupe de scélérats capables de laisser planer sur un innocent le soupçon du crime qu'ils ont commis , et de voir pendre , sans dire un mot , le malheureux que , par erreur, la justice a déclaré coupable. Eh bien! de pareils monstres obtiennent Thommage d'un aphorisme ; le voici : « Nec (tenetur restituera ) qui videt aUquem purdri per errorem pro eo quod ipsefecity et taceL » Pour éviter l'amphibologie du pronom il^ je transporte le précepte à la seconde personne , et je traduis ainsi : « Vous n'êtes pas tenu de restituer si , ayant reçu un salaire pour commettre un crime , vous voyez punir par erreur l'homme qui en est innocent , et si vous gardez le silence. » Nouveaux transports : « Oh ! les

bons pères ! diront en chorus les seélc'rats. Quoi! nous pourrons garder V argent, et voir tranquillement pendre un pauvre homme pour le crime que nous aurons, commis! Ce n'est plus de la justice, c'est de la munificence. »

Mais adoucissons un peu les couleurs , et présentons aux yeux du lecteur effrayé quel<|ue tableau, moins horrible. Quelle est cette foule qui remplit la vaste enceinte de la plus grande place de Paris? Ce sont les femmes qui volent leurs maris, les enfans qui volent leurs pères, les valets et les servantes qui volent leurs maîtres. Voici le précepte qui s* adresse directement aux femmes et aux enfans ; je parlerai des valets et des servantes quand il sera question de la compensation occulte, « Clàm à viro aut pâtre rem non magnam accipere non est furtum ; qubd si sit notabilis , restituenda. » Cela signifie t}ue prendre en cachette quelque petite chose à son mari ou à son père n'est point un vol, mais que , si la somme est considérable , il faut restituer. Ici , le faiseur d'aphorismes est presque un honnête homme; il n'aime pas le scandale, et un vol considérable ferait de Téclat ; mais des çnfans élevés par les jésuites sauront se modérer , et ne dérober à leur père qu'une petite somme à la fois. Cet aphorisme paternel se lit au mot Furtum^ page 21 1 de l'édition de Saris.

On m'a écrit un grand nombre de lettres pour me démontrer que je n'avais pas lu les jésuites que je citais. J'ai répondu : « Venez les voir vous-

mêmes , je les ai soiîs la main. » Ils refusent de voir , et ils continuent à crier : « Vous n'avez pas lu! » M. le rédacteur de la Gazette de France a pris parti pour la faction jésuitique , et il s'est fait l'écho des marchands de catholicon. Yoici ma réponse à son article-: « Ayez la bonté , monsieur de la Gazette, de m'indiquer le jour et Theure où il me sera permis de vous présenter le grand Suarcs et le petit Emmanuel Sa ; vous pourrez à loisir confronter mes citations avec l'original , et quand vous serez bien assuré que j'ai copié textuellement et fidèlement traduit, je n'aurai pas la cruauté d'exiger de vous une rétractation : je sens trop qu'un acte de loyauté et de franchise pourrait nuire à votre journal. »

Horace a bien raison de dire que la crainte de tomber dans une faute en fait quelquefois commettre une plus grave : cela m'est arrivé. Lorsque je citai , pour la première fois , des maximes jésuitiques, je n'osai les traduire moi-même, dans la crainte d'être accusé d'infidélité, et je me servis de la traduction où les commissaires des divers parlemens ont puisé pout composer leurs rapports. Les Ëscobar modernes en conclurent que je n'avais pas lu le texte , et cependant j'aurais pu les tromper à cet égard, pour peu que j'eusse été jésuite moi-même , car j'avais sous les yeux le rapport fait au parlement de Dijon , dans lequel presque toutes les citations sont en latin. Mais les originaux ne m'ont point manqué ,, et je crois que meà

394 POLITIQUE ET HISTOIHE.

lecteurs ne seront pas fâchës*d*appreadre comment ils me sont parvenus.

Lorsque moi , pauvre petit rat , je me de'cidaî à attacher le ^elot au cou du rominagrobis de Moot- Rouge , dep personnes honnêtes , mais très-cîrconspectes, m'offrirent les secours de leurs bibliothèques; croira -t-on ce qui va suivre? Dans ce temps où Ton doutait encore de la résurrection des jésuites , ils inspiraient déjà une telle terreur , que les livres m'étaient envoyés avec le mystère et les précautions qui couvrent les conspirations les plus terribles et les plus noires.. Un Jour, des in-folio m'arrivcrent , si bien enveloppés et cousus dans une toile , qu'ils ressemblaient à des ballots de marchandises. Une autre fois, un joli petit livre, portant au dos ces mots : Affaires de VEglise, et sur la couverture : Archwes du clergé ^ en belles lettres d'or, me fut remis, avec une moitié de lettre découpée en zig-zag, et invitation de rendre le livre au commissionnaire qui montrerait la seconde moitié de la lettre. Un seul de mes bienfaiteurs en jé« suilisme se fit voiçun moment , pour me prier de ne point lui renvoyer les volumes , et me dire qu il les ferait reprendre chez moi , tant il craignait que sa demeure ne fût connue. Que cette terreur est honorable pour les révérends pères! Ils étaient encore à moitié» cachés dans les canîères de la barrîère d'Enfer, que le bruit de leur retour agitait déjà des hommes de la grande nation , de la perfectibilité , dugrand siècle. Jamais les vieilles femmes

LES JESUITES- . SgS

de la Bassc-Brctdgne n'eurent plus peur des âmes en peine et des esprits qui viennont, disen t -elles , les tirer par les pieds pour leurdemander desmesses.

Aujourd'hui, grâces au ciel! jVprouve moins de difficultés pour touiller dans la bibliothèque de Loyola. La libéralité avec laquelle on me laisse cons,ulter ce grimoire est d'un fort bon augure. Elle me prouve que le trois pour cent de MQnt-Rouge a baissé de quelques centimes , et que \^s actions de la charte ont monté de quelques fmnçs. En attendant mieux , revenons à mes jésuites , qui sont assez amusans quand ils tie font pas horreur.

11 y a tant de vilenies dans leurs ouvrages , que j'en oublie toujours quelques-unes. En donnant le signalement du petit livre d'Emmanuel Sa , j'ai négligé une pièce qui porte le véritable cachet de la société, et qui , par une profanation sanst^fenvple, raéle la religion à ce qu'il y a de plus impur et de plus honteux. On se rappellera peut-être \e§ joKs aphorismes que j'ai cités plus haut^ maïs personne ne devinerait ce qui les précède : c'est une prière à la bienheureuse mère de Dieu {^oratio ad bea^tissùnard Dei mairemy Ainsi, c'est sous la pro* tection de la Vierge que l'on débite des maïuities dignes d'un Lupanar. Cette Vierge , conduite en si mauvais lieu, me rappelle l'excessive dévotion de quelques dames qui jouent k r^le de dévotes parce qu'on ne leur en donne plus d'autres sur la scène du monde , et qui prennent le masque et le domino quand le carnaval est fini pour elles.

396 POLITfQtîE ET HISTOIRE.

Messieurs du catholicon et monsieur de la Gazette ne voudront peut-être pas me devoir le plaisir de connaîtire la bonne édition des Aphorismes ; il faut donc que j'achève de la leur iiidiquer de manière à ne pas s'y méprendre. Elle porte au bas du frontispice : « Pansus ^ apud Michaelem Niçelliurriy inâ Jacobeâ; sub signo Ttium Secularum. 1609. Cum priçilegio régis. » C'est-à-dire : « A Paris , chez Michel Nivelle , rue Jacob , à Renseigne des Trois Faucilles. 1609. Avec privilège du roi. » Comme M. F éditeur est un grand latiniste , Je le laisse décider si trium secularum signifie des trois faucilles ou des trois serpettes ; je sais seulement que ce sont des instrumens avec lesquels MM. de Mont- Rouge veulent nous couper Therbe sous les pieds.

Abordons le grand Suarès avec tout le respect qu'il mérite. Celui-ci n'est point obscène, du lïtoin^'dans son livre ; il distille le poison d'un air grave , et presque avec dignité. Il est aussi verbeux que son confrère est laconique , et si sa Défense de la Foi a été brûlée par le bourreau , pour les maximes odieuses qu'elle renferme, je l'aurais fait brûler, moi, pour l'ennui qu'elle m'a causé. On m'a prédit que je me repentirais d'avoir parlé contre les jésuites : hélas! je m'en repens déjà, car pour en parler il a fallu les lire.

Les trois livres les plus remarquables de cet ouvrage sont le 3*, le /^^ tt le 6*. Le titre du troisième fait connaître l'esprit qui à présidé k sa com-

position : c*est rultramontanisme dans toute sa pureté. Parmi les jésuites , je ne connais que Bellarmin qui ait attribué au pape un pouvoir aussi humiliant, aussi contraire à l'indépendance et à la dignité de nos rois. Ce livre est intitulé : De Summi PonHjicis supra reges temporales excellentiâ et potestate ; c'est-à-dire « De la suprématie et du pouvoir du Souveraiq Pontife sur les rois temporels. « Ces nowte/wjporeZs m' ont un peu embarrassé, car je n'en connais point d'autres ; si ce n'est peutêtre que Dalaï-Lama et le Daïri du Japon paraissaient aux yeux de Suarès , des pontifes éganix au nôtre , et non soumis à sa juridiction. Mais la suite m'a révélé l'intention de mon jésuite, et Ton va voir que l'adjectif temporel est presque un trait d'esprit.

Ce beau livre III remplit i83 colonnes de l'infolio , et cette seule observation prouve combien ii a fallu ergotter pour changer un grand monarque en ,un humble vassal. Suarès prouve d'abord , comme tout jésuite prouve , que le pouvoir du pape sur les rois, même au temporel, est d'institution diçine. Yoilà donc un démenti formel donné à l'apôtre qui a dit : « SiMitf estote principibus etiam discolis; soyez soumis à vos princes quand même ils seraient dans l'erreur. » A la colonne 3 76, n" I , vous lisez que « pontificem maximum potestate coercu^â in reges utiposse usque ad depositio-nem ; que le pouvoir coercitif du pape envers les rois peut aller jusqu'à prononcer leur déposition. »

Le il" 2 de la même colonne ajoute : w In summo pontificc est ver^ potestas irUquos reges coercendi; dans le pape , réside véritablement le pouvoir de réprimer, de châtier les mauvais rois. » Ainsi , le pape est le juge de l'équité ou dé Tiniquité des rois, et il peut les traiter en conséquence de ce jugement. La colonne 38o, n® 10, expliquera pourqfuoije me sers des deux mots réprimer^ châtier pour traduire le coercendi : « Passe pontificem temporales reges pœnis etiam temporalibus punire ; que le pontife peut infliger aux rois temporels des peines égalenlent temporelles. » On voit maintenant que les rois ont été nommés temporels pour pouvoir dire aveé élégance qu'on peut leur faire subir des châlimens de même nature. Or, des peines temporelles sont nécessairement des châtimens physiques: depuis la verge jusqu'au glaive, le pontife peut choisir. Les prédicateurs de l'ultramontanisme veulent donc nous faire revenir, par un chemin semé de fleurs , aux heureux temps où deux grands monarques, tous deux du nom de Henri JV, ont subi les peines temporelles dont parle Suarès. Au moins, notre immortel Béarnais n'a reçu le châtiment que sur les épaules de «deux cardinatix; mais longtemps avant lui, l'empereur Henri IV n'obtint pas la faveur de se faire remplacer, et après avoir passé , nu-tête et pieds nus , la nuit la pliiS froide de l'année dans la cour du pape , après avoir été' fustigé , déposé , chassé de ses Etats , il fut réduit à demander, sans pouvoir l'obtenir, une place de

sous-chanlre dans la cathédrale de Liège , où cet héritier des Cé&ars mourut dans un tel état de misère , que le sonneur de cette église ne cessait de se féliciter de n'être point empereur.

Messieurs du catholicon ne peuvent pas nier ces faits , puisque Ifîurs complices ne les ont pas seulement avoués, mais s'en sont vantés. C'est ce qu'on apprendra quand j'examinerai le faux Bonarscius ou* le* vrai Scribani, que j'ai maintenant sous la main. On verra comment ce jésuite triomphe du châtiment infligé à notre excellent Henri IV, auquel il daigne accorder quelques éloges , «après . ^ l'avoir nommé: « BeUuam^ Gallice quadrigariumy hominum ruciatonam camem^ stomachum cruditantem de visceribus Iberorum^ occano sanguinîsinnatatorem.^êieféroce^ charretier conducteur de la France , anthropophage y estomac regorgeant des entrailles des Espagnols , nageur dans un océan de sang. » Gîtte belle tirade se trouve au liv. P% chap. XII , page ici , de l'ouvrage intitulé ; Amphithéâtre d'Honneur^ et que Pasquier et Çasaubon nommaient si justement un amphithéâtre d'horreur.

Rassurons-nous cependant ; on nous annonce tout récemment que les jésuites ont beaucoup mitigé leurs opinions relativement aux rois. Non seulement ils ne disent plus qu'un mauvais roi peut être tué par le premier venu , à quocumque prwato potest interfici, mais ils sont assez pruijens pour ne plus parler de déposition ni de peines temporelles. Hi ! qu'importe à la France que» les

4oO POLITIQUE ET HISTOIRE.

jésuites soient devenus plus timides et plus hypocrites? De ce qu'ils craignent une troisième expulsion , faut-il conclure qu'ils aient change de doctrînePCeuxqui ont toujours une restriction mentale en reserve seront-ils crus sur parole ? Et quand ik seraient sincères , miracle inespérable ! pourrionsnous recevoir une apologie aussi humiliante pour nous? Quoi! la sûreté de nos rois, leur indépendance , leur suprématie dépendraieùt de la modération réelle ou simulée de quelques moines ! La dignité d'un roi de France ne tient pas à d'aussi .misérables considérations. Que les jésyites promettent et disent tout ce qu'ils croiront utile à leur situation pf ésente , ce n'est pas une raison pour leur rendre cette influence occulte et cette puissance qui les feraient bientôt changer de langage. Peuton croire que des princes catholiques aient reconnu l'ultramontanisme , et se soient humblement soumis à ses^ conséquences ? Mais transporter la fidélité et l'obéissance de ses propres sujets à un prince étranger, n'est-ce pas .abdiquer soi-même, et un prince peut-il abdiquer en faveur de tout autre que son héritier légitime ? Si , par impossib^e , un roi de France reconnaissait la suprématie temporelle du pape 9 nous ne serions plus que les sujets d'un sujet. Cela seul mérite bien qu'on y pense. Malheur aux princes le jour où leurs peuples s'écrieraient en chorus : « Nous sommes les sujets du pape. » Les rois verraient alors si leur courcouie , plus brillante , seirait plus affermie sur leur

léié , et ^ leur trône rièfos^dit sur tohe base pk^ solide. -^ , .

Jç n'ai présenté ici qûé les ^(^oUaires de la dissartatio^ de Suarès i to\it -lecteur judicieux devinera de. quelle natùje peûv«»lt ^é les raisonnemem qui coi^duisentà de pareilles conséquences.

Passons au quatrième livrt.' Xy lis .ce titre sufr fisanixKient ei^pticatif des opinipns de hauteur : « De ijitïmunitçiè "ècd^iasUçâ^ seu eccempiume ekrlcqrUrH -à JurisdictiéM - tejnpùvtdiam , pnncU pum : De Kiàimuiiitie ^cdé^asliqu^ , ou de TcRsemp^ tion des clercs (priétres et^moines) de la juridiction de^ princes temporel. » Cette' longue dissertsc^ioil commence à la co)oime. 4^x^ Tdus les jésuites sont unanimes sur ce point. La 9e'uk dMTërence que j'aie reniar<|uée entre les divers auteurs de la secte , eœi^ste.en ce que les uns se contentent d'ëta]:>lir limmunité des4>iena y tandis que d'atitres.déclarent également rimmunité dès' personnes.. Quelques-^ uns mêmes rédament le privilège du crime^ comme OH lc| verra plusi>as. Il en est qui regardent comme un saci^lége. Taudace de livrer au juge séculier le prêtre qui aurait commis un attentat ; enfin Ëpxmanuel^Sa avait dkjL : « La révolte d* un clerc contre le roi n est pas un crime de lèse^majesté,, parce qae le clerc n est pas «ujet du roi. » Mais les jé^ suites, qui avaient reçu une leçon en 1594 > modifièrent cet ^horisme dans l'édition de Paris, et dirent au mot Crimen^ P^S^ 9^.'-^ Çrirhen kesœ nuyestaiis non inmjrrU^sfsifmon ekt^ffnncipi subdi^

4o2 POLTïIQfm KT ItKa^OIBE.

tus : celui qui n*e$t p^int sUjet d^ ^prince ne peut être accuse du crime de lèse-^majestë. » La pensée est voilée dans cette version, mais on voit toujoiirs passer loreille du jésuite h car U n!y a que les clercs qui puissent pt^ndre à n*étré pas les sujets du roi : il n'est donc question que des clercs dans le nouvel aphorisme.

Yoici les divisions de Suarès- sur les difSlreos points des immunités : Dans lès qplonnes de 4^8 à 44^1 ^^ prêtres étixKHnes jouissent de rimmunitë et de F exemption au spirituef et au temporel : In causis spiritudUbuset ht caims temporaUhus, Aux: colonnes 469 - 4?^ • L*exemprton des clercs est fondée sur le droit divin el sur le droit humain : In dwino et'humanojurefandari. A la colonne iio4 ) les clercs ne sont pas soumis v au civil, aux jugemens àes tribunaux séculiers : Ckrici in cmisis cmÛbus à judiùio seculari exempti' simt. Dans lès colonnes 5 1 1 - 5 1 9 : Exemption des clercs dans les causes criminelles : £a^emptio clerieorum m causis crirmncUibus. A la colonne 52 1 , il traite de Texcmption des clercs relativement aux charges de rÉtat : De ecclesice à seculaHbus oneribûs exemptione. A la colonne $26 , le croirait^cm ? les biens ecclésiastiques ne sont soumis ni aux lois civiles, ni aux jugemens des tribunaux séculiers: Bàna ecclesiastica etiam à- legSms cioiUbus suM exempta , et bona ecclesiastica eœempta $unt à JtuUciis seculâribus. Alle% donc, d'après cels^ vous aviser de plaiQer côiiirie.«un clerc! Les eéloqnes

LES JKSUIt>i:& 4^3

558-575 prëseiiteiit ^nûn cette solution de toutes les difficultés : OrHma cleficomm bona exemptioné gatident ; tous les btens des clercs jouissent de lexen^on. » Et , comme si ceUe phrase n'était pas assez «lucide, il ajoute : « Sema ckficorurn à tnbatis^^ aboneribus, et à corhmtmibus, ea^pênsis eccempta sont : Les biens des clercs sont exempts <le tout tribut , de toutes chargie^s, de toutes dépenses communal^^ » Exemption des pei^sonnes , même a^u criminel ; exemption des biens, au civil; affranchissement de tout tribunal civil ou criminel; faculté de toujours acquérii^, sans jamais rien payer : on voit que l'état de clerc serait assez doux , et que qptre clergé pourrait devenir un peu plus riche que les apôtres. Aussi les je-* suites ont^ils une grande tendresse pour le géné-^ reux Suarès, et ils soutiendront toujours que je ne l'ai pas lu. •

Ils ne "^doivent pas moins de reconnaissance à Faimable Emmanuel. Nous allons voir des im^ munités d'un autre genre : elles fent peur. .

m Clericus^ ùf^fahum testimotdum eoramju^ dke sectdari nmpotestpereumpumn:\}n clerc qui a fait un faux témoignage devant un juge sé-^ culier , ne peut être pûnî par lui. » Voilà donc la justice forcée de respetter le parjure ; car n*ou^ btions pas que le témoin jure qu'il dira la vérité , et que conséquemment un faux témoignage est un parjure. Cet aphorisme se trouve au mot Clencus^ page 5o de. l'édilioRâ cfe Paris. Quand Emco^udr

4o4 POLITIQUE ^BT HI3TOIIU:.

Sa écrivait cette honnête mâxjjxne, il savak bien qu'elle pourrait être utile à ses confrères.

Au même mot, et à la même page : « Clericus, post deUctwn sine fraude est exemptas ù pote^" taté seculari; qubd si cùm fraude ^ 'po^esi quideçu in relms punùi^ n^n in corpore. ^» Après im déiit sans fraude , un cleit: est exempt de la puissance séculière ; s'il y a fraude , il peut à la Vérité être. puni daiis sa fortune, mais non corporellemeitt.» Ainsi , la fraude ^ daps un prêtre , est ntoins pu-r nissable que dans un laïque. Celui tfjk a fait cette distinction ménageait le péché habituel de la sainte

Société.

La page 481 au même mo|, sur^jas^se toutc^ela; c'est , comme je Fai dit, le privilège du ciîme. Le paragraphe est trop long pour être cité ; mais je garantis qu'en voici la substance t« Un derc qui, mêifie après avoir quitté son costume ecclésiastique:, commet un crime énovmt ^ enormiter se gerit^ rie peut être appréhendé au corps qu'après un mandat de Tévêque , et après ^oe le c<3rupable a été abandonné à la puissancetséculière. » Supposons donc qu'un. autre abbé Bardi às^fôsmesoa frère, le coupe en morceaux', qu!il enferme dans ime malle ses membres pàlpitans , ïV faudra respecter ce monstre , et le laisser fuir, en attendant le mandat de Tévêque , etla permission de livrer le coupable aux bras séculiers !

Hâtez-vous donc d'accueillir ces bons anàis des ' trois y ceé honnêtes in^trocf^uî^ de la jemiesse. Et

.LBS JIÈSUITES. 4<>5

Ton dit qu'ils ont renonce à la doctrine qui a fait leur puisisaiice! Fiez - vous - y. J'estime cent fois niieux^èur ancien général : Slnt ùt sunty eud non stnt,f qu'ils :soient tels qu ills sont, au qu ils péris^ sent! Cela est fier, au moins, et ce nouveau Gatilina

Meurt encore eh Romain , quoique indigne de Fétre.

.Voici venir le grand Suarès de. Grenade, le faux Bonarscius de Bruxelles et le brave Keller de, Seckiti^(en ; ^soyez le bien venu, fier Espagnol : you^ êtes du.{>ays4u Catholicon, vous devez passer le pjfeuiier ; d'ailleurs, je vous ai copi^encé , il faut qiie.|e.vous achève. Yotre beau livre a été brûlé pa? le bourreau ) et lo\jë par M. Téditeiifr ; ce, sont deux titres de gloire qui méritent tout mon respect^ . Un grave reproche m'a été fait relativement à cet Ë^agnol :/'ai si peu entendu son latm^ que j!cd pris une objection pour la réfutation de cette objêctian. S'il est vrai que j * aie, commis t cette erreur, les évêques, les £sicu]té9< de théologie qui ont condamné t et le parlement qui a livré cet ouvrage aux gammes, le parlementqui a forcé quatre jésuites à être témoins de Texécution , n ont pas été meilleurs latinistes que noioL C'est ce dont le lecteur, va juger,

Sùarès , comme ses confi:ères, distingue deux espèces de tyrans ,, c'est-à-dire le prince légitime q^i gouverne . tyranriiquement , et Tusui^ateur qu'il nommie tyrannus in titulo, tyran en titre. Mais ^lon lui , le tyi:;an « mêine légitime , devient tyran

4o& PpUJViVf: ET RISTOXRE.

en litre Içrsque ^ après m éép^mûon proiK>iic^e par la république, ii s'obstine à consenrer.ia puissance. Ala €ol(Hine 81 5, livre YI, ckaip. IV i a? 7, il dit , et il repète même dans une note marginale» que le tyran en titre peut être tué^ justement , ty^ rannus in Utula Ucâè occiditur. Quant au tyran légitime , et non déposé , Suarès cite Le décret du concile de Constance, qui a condamné ta doctrine de Jean Petit. Ce Jean Petit affirmait que tout par* ticulier pouvait , devait mémte tuer un tyran ^fo-test et débet licite et merkoriè ^ sans égard pour le serment qu'il lui aurait prêté ; et, notez, bien ceci : « Sans attendre le jugement ni le mandat d'iln juge quelconque , nonspecfatd sfententiâ vd mandata JudiciséujuscmïHjfue^ *> Suarès approuve le concile qui a eu horreur dVune pareille {nropo^ sition; et quand il examine ensuite k question « si un roi peut être justement tué pour f^ela seul qu'il gouverne avec lyramiie , an rex potëstî^cdài propter solam tyramucam gùbemationem, » mon jésuite, animé par les meilleurs sentiment , refuse ce droit à tout particulier, quand méia|e il s'agi* rait de défendre ses biens et toute sa fortune.

Voilà donc Suarès bieil disculpé d'avoir approuvé le régicide , me voilà calomniateur, et les évêques , le$ théolog^i^ns , les magistrats , qui ont condamné ce bon jésuite , expient sans doute leur coupable erreur en enfer, où je dois bientôt lc$ rejoindre. C-est du moii^is ce quje penseront tous ces bons chrétiens qui, comme M. Tédîteur, sàr-

)rétëroiit à ce p£ura^à{>he , . parce qu'ils se diront ^uffisammènl convaincus de' mon imposture. Mais lisons un peu ce q^isuit, et Voyons comment un Jésuite sait retourner une question qu'il paraît avoir décidée : jamais soldat français, ou prussien^ ou russe, n.*a su faire le demi- tour à droite avec plus de prestesse et d'élégance.

Il a condamné le particulier qui ^ pour son intérêt privé, attente à la vie ; de son roi. « Mais ai le particulier, ajoute -t- il, défend la république, a-tril le - droit <ie tuer l'oppresseur? Par exemple, si le tyran attaque la ville, s'il l'opprime inj^uste-iQent, s'il fait périr les citoyens, ou s'il fait quel- ^ que chose de semblable, vel quid simiie. » Bans ce cas , voici ce que prononce le ^nd Suarès , et }e donne ici le texte même : << l'imc certè , dit le Jésuite , licebit prineipi résistera , etican occidendo illum 9 d aliter feri nànpossit defensio. Tvrri qiiia si pro vitâ propriâ hoc Ucet , multà rriagfs pro commum bono 9 tum etjam qjda. dçifas ipsa timc babetjustum bellum defensUfum contra injustum inmsoreniretiam siproprius rex sii. >> Mots que |e souligiie à dessein : « £rgà quilibet ciçis ut membnim r^ipubUcœ et ab eâvel e^ressè velta^ cité motus potest rempiibUcemt dffèrvdere in eo conjlietu, eo modo quq poterit » Cela signifie, je crois : « Dans ce cas , il sera permis de résister au prince, même en le taant, si Ton ne peut le faire autrement, d'abord, parce que si cela est permis qpiand on défend sa propre vie , cela est permis à

4c^ POLinQiTB sT tàswomm.

plus forte rsiisME>n poijiFc le biep • géfijéfal : eûsuite, piurce qu alors la irUle elle-même ^ituiae juste gudrre défensive ^. vok io|uste envahisseur, ^ quand même il serait son propre* roi .% donc t ont citoyen , comme membre de la république , et autorisé pr elle, soit expressément, sdii tacitj&ment ^ a droit, dans ce conflit , de la défendre de toute manier? ^u'il le pourra. ». Cette traduction ne me vaudra pas le prix de Télégance, mais mon professeur ]ésuite ne pourra m'accoser d'mexacritdfe..

Le paragraphe que jevien^ de citer prouve trois chosçs : i"" Que J*ai eu raison de dife : « Les îésmtes ^ ]%cQnn^ssent une république dans une monardbie^, » ti^ que )'aR,eù raison d'ajoutar s « Ilsdo^ nent à cette république le dr^it de )ugêr et <le con-' damnçr les rms; » ^"^ enfin, quilne s'ugit pas ici d'un-àgresseur étranger^ mai^. du rm même de cette république, etiam si propfius reîc sit^ . Maintenant amus^yns- nous, à yoifp coaisient le confrère . d'£scobar , sait revenir sur le concile de Constance pour en éjuîder le >décret. A- ce ip?*' i4> que }'ai si mal lu , selon mes honnêtes adversaires, Suarès fait observer que le concile nia condamne que l'homme qui de son autorité privée tuerait un méchant princç^ sans attendre la ae^ztence ou U mandat d'un Juge quelconque; mais c< si un juge légitime, quel qu'il soit ou quel qu il puissie être, a prononcé une sentence jointe, par lajqiidile il i^ déposé le prince , alops la définition du concile n'est plus applicable. »:Void le texte : « Sijude»

fe^timus toMs regi^ ; quieumque iUe sit,' veè' esse vossit^roonirà iiiwn JusUwn senientiam tulit quâ 0Êsm à regno ^posuit^jànp nôn^proeedet conciHi dt^uûHo, Le pi^emier raisonnement lï' a plus de 'force , et la premi^ assertioti , quoique- juste tit lé^tin^r Ti^à plus lien daoïs cette circonstance ; ces- Sêii etiam ratixi fàçta , et^Uà nonhë^bithcuin prima asserth ut propesiiaestjuxta et légitima; et ce ïi' est partie 'son autofjtë prîvi^e qu'agit râgtes-» seùr doht je idetisxle parler^ mais c'éW en vert* d'unie sçntênce^ etx:omme insfruipiiéntdel^autorilfë publique y et sic non proced/t'àggressor anctofètate prifatâf sed^m vittide .sentemttœi et consé^ quentérut instrwn^ntunt auctofiiatis puMiem. » -Voilà le décret -dti concile tout^à-^MC Tetouriië \ et 910US trou^rerons >dans jtellei* ty^e escobàrderie dîi iddéme-genre.-'- '■• ' •'..*. i^i . - ' -^

'Le lôii^ et 'ennu]feux^ paragraphe -de iSu se tëraiitie' p^r fei' phi^sê l^ue j'aild^^pitiee, etfikiît par décider que \e prince d'abord '^^l^githne, ûom-^ KienCfe à^fevenir tyran en titrtev iheipit esse ty^ rannUsiiïtiîuht et s'il is*obsdne à conserver la puissaiice V à qu0cùmque pri^ato poterie inte^ct'-, il pourra être tué par le premier venu , malgré M. rëdîtçur^ qui ne veut pas que ces mots : un particulier quehonqtêe^ ou le premier venu , soient des expressions équivalentes. '

Je n'ai pas cité la centième partie des subtilités qui sont amoncelées par Suarès pour arriver à là |)elk conséquence qu'on vient de ^ lire. Cette ver*

4lO POLITIQUE let HISTOIRE.

beuse et déplorable dialectique fera naitre plus d'une n^flexiou dans Vesprit de mes kcteuis. On se dira sans doute que la politique des jësuitfô avait g;rand besoin de tenir Tëpée de Damodès toujours suspendue sur la tête des rois, puisqu'ils otit écrit tajQit de volumes y entassé tant de . rayonnemens, construit tant de. syllog^slne$ captieux et«de sorties perfides, pouir arriver à la doctrine en vertp de laquelle, on peut, Udtë etmeritoriè, juger, condamner et )Béme assassiner. les rois* C'est par cette terreur et par la crainte du diabk qu'ils e$* péraient asservir Tesprit des princes faibles et crédules , comme c'est par une indulgence iiitéressée pour les vices et les crimes qu'ils se font tant de prosél3^te$ e:t)^nt<le séides dansles classes les plus corroippues de la population* £t cependant , on a eu l'impudence de m' écrire que Suarès av^it po3C des conséquences et des maximes toutes contraires à celles que je )çapporte. Mais à quel e${Hnt stupide et grossier persuadcîra-t-on que la {MTemière cour de justice d'uil royaume aurait çôndaû^né au fa» le livrjs 4ans tequel l'auteôr aurait commandé k TeSfef^i pour les droiU et pour Ja personne du monarque?.

Le faux Bonarsdus ne m'occupera pas long^ tei^ps. Ses expressions sont si basses , ses images M dégoûtantes, qu'il faut être aguerri pour souteiûr avec lui une lecture d'un quart-d'heure. Je ne le fais paraître ici que pour affirmer que le passée lexécrjftble dont j'ai dpxiné la traduction le 3i jan-

vier, se trouve dans le livre P', chap. XII, pages loo et loi àe\ Amphithéâtre d*honneur. J'affirme que les noms de charretier, d'anthropophage et de bête féroce y sont donnes à notre bon Henri, au seul Foi dont le pauvre ait gardé la mémoire. J'affirme enfin que ce Bonaa«cius , ou plutôt Charles Scribani, mérite 4e figurer avec ces bons jésmtes que Ton nous présente aujourd'hui comme les ]^s fidèfes sujets et les plus fermes soutiens du trône. Ce n'est point par une tortueuse dialectique, comme Fa fait Suarès ^ maîs.p^r rinvective et ht foreur, qu'il prêché le régicide. C'est après^ un déluge d'injures atroces contre notre Henri IV, qu'il s'écrie : JEtnulius inhanc beUuam miles erit? Dans son délire , il en fait tantôt un Tarquin , tantôt un Anus , tantôt un Mdhomet , tantôt une béte. Dans les questions étrangères au régicide il est aussi dégoûtant qu'il est odieux^ quand il lève la haché sur la tête de nos roM* V<»ci un échantillon de là prose qu'il adresse à l'un de ses adversaires; il se trouve au Kvre IV, chap. VIII, page 385 ; je le donne sans^ traduction : « Perge, SurtU, non degenercch tmœstirpîSf hàrire^ adlatrare^ tnordere^ missUiu spargere Cioatinœ mambus macerata. »

Ce volume in- 4% édition de i6o6^ Tenfermé des mHliers de vers. En voici quelques*^uns :

Inde sedet Ubi brermus in ore in pectore àirnnus , ^ Inde asini stercus, stercus cacodamonis indè est, Stercoiis aggerics, -dilutum stercorc cœnum , Sterconu^ cenio y vd si qmd pejus olerèl f

4lft POLITIQtJE ET arnOlBE.

El matuUz^ et sellœ lobes ipsissima nasonan ;

Hœc ooa , hœ sunt lactucœ, hœc sunt embammaia cœds

Digna, irudùsse, ùus.,»,,,, eic^

Quand cm a lu Bonarscius , Garasse paraît un je* $uite de bon ton. Car sot à double semelle et sot en cmmoisi sont des expressiotis joviales, en comparaison du stercus, du carusm et des matulœ du R. P. ScriDani. Il faut avouer qoe Toilà d*exccilens instructeurs pour la jeunesse. Entre kun mains 9 un écolier possédera bientôt tout le vocabulaire de Cloacine. Mon noble adversaire pourra désormais puiser à cette source ; j*espère qu'il oe s'offensera pas de mon conseil : je l'envoie chex ses amis.

Passons au Tynmmcidnan de Jacques Keller, auteur des Mysteria poUtica ^ livre condamné par la Sorbonne , et brûlé par sentence du Châtelet Si le Tyraïïoucidiwn n'a pas eu le même sort, e!est une nouvelle preuve du habent suafata UbelHf car il y a de Pinjustice à lui reftiser cet honneur. Le titre seul promet assez , et le livre ne dément point cette unité de doctrine â justement attribuée aux jésuites , et si pauvrement contestée. , Keller n'est point diffus comme Suarès ; il n'est pas grossier comme Bonarscius , mais il est plus retors et plus dangereux en ce qu'il pince sans rire et sans se fâcher. Son livre dû Tyrannîcide a été approuvé pstt* les théologiens de la société , par le provincial 'Viéodore Bjusée , à Ingolstadt , et im-

Ii£& jiSUITESi 4^^

primé à Munjich, çn i6ii. C'est tin in-4** de i52 pages sei^lement , divisé non point par chajHtres , mais par questiolis qui se trouvent réunies au nombre de neuf /aux pages lo et 1 1, et qui sont ensuite examinées successivement p^r .l'auteur. La . question 2 est la pkis remarquable ; en voici le titre in eoetenso : Qwd çathoUcorum theologi de tyràn& norum %œde senseràU; et mm docuerini hondni prwato Ucere necem moliriP Atque hïe iàmjesid^ tarum quàm aUorum hâc dere sententiœ eam ob causant exarninantur ^ ut oibi pateat unherso ^ jesviias ncmruLdocidsse^ rdkUtypisvulgasse^imh in mitiorem semper kujus contrwersiœ sentientianik içisse. » L'ouvrage entier parait avoir été composé pour disculper les jésuites d'avoir favorisé le régpcide, et ie résumé du long titre que )e viens de transcrire est que « les jésuites n ont rien enseigné, laen imjmmé de nouveau sur le tyi^nniçide , et qu iU ont au conti*aire toujours suivi l'opinion la piûs modérée dans cette discussion. »

^oi! tant de jésuites auront écrit tant d'ou«« vrages pour ne rien dire de nouveau , et pour répéter modestement ce qu'on avait dit ayant eux! Allons! efforçons-nous de le croire ; mais aujoij^r^ d'hui qu'on est si ingénieusement sévère dan;^ l'examen- des ouvrages, aujourd'hui que hitendance' interroge notre intention lors même qu'elle n'a. point été exprimée , comment recevrait- on l'auteur qui croirait faire son apologie çn disant : « Je n'ai rien pensé, rien écrit que ce qu^'ont écrit et pensé

4l4 POLITIQYJE £T mSTOIB£.

* avant moi les Spinosa , les Hobbes , les d'HolKach^ lesipiderot, etc... >> Cette justification serait peitt^ être admise à Tégard d'un jësuite^ mais qiMîl soit serait réi^ervë à tout autre ? c'est cependant ainsi que lesdocumens prétendent disculper ks jésuites : ces bons pères n ont fait que répéter ce qu'on disait partout. Et je suis certain que telle puissance ^ robe courte trouve cette apologie excellente ,. tandis qu'elle m'inscrit sur son nigrmn, parce que j'ose m'ëlever contre les tueurs de rois et les corrupteurs des peuples.

Mais voyons si le souabe Keller a ^uivi lui-même r opinion la plus modërëe dans cette discussion.

k l'exemple de ses confrères , il distingue le tyran, prince lëgitime ^ du tyran usurpateur, centième, preuve de Tunitéde doctrine et de la soKda^ rite de la sociëtë pour toutes les publications qu'-elle permet , qu'elle approuve , qu'elle loue. Keller demande ensuite ce que c 'est qu 'wi tyran , et il fait observer, page 20, quest .2 , que cette mauvaise qualité peut s'attribuer à un roi , à voï comte , à un baron, et même à toi, dit 41 à son adversaire, dan\ ta hutte , m tuo mapali. Puis il fait n^ raisonnement : « Quod cwn ità sit, codent Jure portuissespro rege suiorern nominare^ atque efusmodi ihesinponere : anprwato licitum sit sutor&n.occi'dere; aut bubulcum quatis ante regnuanjuit una^ gnus Tomerlan; cela ëtant, vous auriez pu tout aussi bien substituer un cordonnier >u roi, et po^ sèr ainsi votre thèse ; Est-il permis à un pairticuliec

LES JE&OTTES. 4^5

de tuer un cordonnier pu un bouvier^ tel que ftit le grand Tamerlan avant son avènement au trône ?» Oi) voit par là quHl i^efûse à un particulier le droit de tuer un roi , mais il le refuse par cette seule considération qu'il n est pas permis fie tuer même un cordonnier.

Il semble cependant se reprocher son équité ^ car il cite un grs^nd noml^e de jésuites ^ tels que

Grégoire de Valence, Lessius, etc :,, qui ont

regardé le ipeuitre comme très-permis. Parmi toutes les autorités qu'il allègue , V opinion àeCaîte^ tan est la plus originale. Je crois que ce C^ïetan n'est point jésuite , mais il mérite de Tétre, comme on va voir. Il ^semble dire aux révérends pères :. « Vous êtes bien fous de tant disputer pouf savoir si le droit de tuer un méchant prince appartient à tout homme privé ou seulement à la république : ObsôTvafuhan est tyramuim péremption non censeri prwatâ manu ceddisse^ sed puhUcâ; nam puhUcus nUnister est qid pro pubUço ingens hoc JacUrnipatrat Observez bien qu'un tyran tué n'est point censé avoii^ été frappé par une main privée , mais par la main publique ; car on doit regaixler comme ministre public celui qui , pour le bien pu-^ blic , fait un si bel exploit, ingens façtum patrat. ^>

Malgré cet admirable raisonnement , l'honnété. Keller doute encore qu'un pareil meurtre soit permis à un paiticulier , mais il ne lâché pas sa proie , et il prend un long détour, comme Suarès Ta fait pour battre en brèche le decxet d'un concile. J'âr*

4l6 POUTIQCUS £T EOSIOIBE.

Ave ici au passage que j'ai cité dans ma lettre dn 3i jsffivier, passage qui a tant ëmu ]a lùle de M, l'éditeur , précisément parce qu^l était tradjait avec une fidélité parfaite. Je n'en donnerai aujoi^d'hui que la substance; on pourra lire le texteà la page 3 1.

Si l'on ne peut tuer le tyran f demande Keller, quelle sera la consolation de la pa^trie , quel sera le remède à tant de maux.? Le veici t Si le tyran a lin supérieur, c'est à ce supérieur qu'il faut demander justice ; si le tyran n'a rien au-^iessus de lui, les thomistes conseillent >de prononcer sa déposition. Mais vous allez encore me demander si le tyran déposé peut être mis à moit , et je vous répondrai qu'alors sa condition est celle de tout autre coupable : eum ejusdem esse sortis cujus sont rei cœteri^

- J'avais terminé là ma citation ; msôs ; puisqu'on m*a chicané, j'y vais ajouter quelque chose. « T4e croyez pas cependant, dit Keller, qu* après une tdk sentence , il soit permis à tout hommie de tuer le tyran : cet office n'appartient qu'à celui qui a man*dat ou pouvoir de la république : Neque tcunen^ etiamditiasententiâ^ quwis mams ir^errepoUsii sed is duntaxai oui vel ma^datum à comitio , vd potestas datur. » Yoyezrvous ce comUium y cette autorité publique, jugetuat et faisant ei^cuterle tyran. Toujours même doctrine.

J'avais fait-des citations CQurt^s; on m'a grondé; j'en donne, aujourd'hui plus que M. l'éditeur n'ea

LES JlésUITEâ. 4^7

demande ; et , puisque je ne suis qu'un, pauvre auteur d* opéras comiques , je finis en chantant avec Colombine :

Qui veut tout voir Et tout savoir Trouve souvent plus qu^il ne pense.

La question que je traite est immense , elle est vitale ; je veux dire que de sa solution dépend le destin heureux ou malheureux de notre vie politique. Les armées étrangères dont' la présence au milieu de la capitale humiliait votre orgueil, et vous donnait une sévère leçon sur Tinstabilité des prospérités humaines, ces Autrichiens,. ces Prussiens , ces Russes, ces Anglais surtout, anciens rivaux dont r aspect blessait plus sensiblement votre fierté nationale , ne sont point venus pour vous imposer des lois, pour corrompre votre morale ou votre religion; ils n'ont pas eu la prétention de vous livrer à un souverain étranger; il» ne se sont point emjiarés de vos enfans pour dénaturer leur caractère, et pour en faire les délateurs de leurs propries familles ; si leurs yeux lascifs ont convoité vos filles et vos femmes , ik ne les . ont pas autorisées à voler , à trahir leurs pères ou leurs époux; les baïonnettes étrangères n'ont point été pour vous les fourches caudines ; du milieu de leurs faisceaux est sorti cet acte de paix et de liberté pré^ sente par un roi de vcftre nation ; acte qui , à notre honte , n'a trouvé des ennemis que parmi nous.

4l8 POLITIQUE ET HISTOIRE.

Vous avez murmuré cependant! et aujourd'hui, sans vous émouvoir, sans vous alarmer, vous voyez d'ignobles ennemis qui triomphent sans combat , qui ont envahi vos villes sans avoir osé s'y montrer à découvert , 'ni articuler leurs noms ; qui vous apportent . le despotisme sans gloire ; qui viennent couvrir votre renommée d'un voile monacal ; qui corrompent la morale pour se faire autant de souteneurs qu'il y a d'hommes vicieux; qui se vantent hautement de transporter les lois du Tibre sur les bords de la Seine ; qui transforment vos femmes et vos enfans en espions de toutes vos démarches ; qui enrôlent des régimens parmi lesquels vous devez compter vos domestiques , et les tiennent en réserve pour le moment où sonnera rheure de votre servitude; qui prêchent le régicide pour s'offrir ensuite comme protecteurs des rois obéissans ; qui , à l'exemple de l'ancienne Venise , vous permettraient les jouissances de tous les vices pour compensation à la perte de votre honneur et de votre liberté. On offre de vous fournir les preuves de cette conspiration toujours imminente, dans la doctrine uniforme et immuable de vos ennemis , et vous écoutez ces avis avec distraction, vous souriez comme si l'on vcius parlait de farfadets et de revenans ; et vous ne daignerez y réfléchir que quand on viendra vous demander des billets de confession , et quand le gouffre du déficit, vrai patrimoine de la horde, menacera d'engloutir votre fortune. .

Maigre les offres que j'ai faites de montrer les preuves originales et irréfragables , il est resté quelques doutes^ dans T esprit des personnes raêmes qui n'avaient pas pris d'avance le parti de se refuser à toute conviction. Je ne m'en étonne point : on conçoit difficilement un aussi vaste plan de corruption , et tant de préceptes infâmes , produits au grand jour par un aussi grand nombre d'hommes qui se disent religieux : ceux même qui ont ces livres dan%leur bibliothèque n'ont peut-être pas quitté leur fauteuil pour chercher les infamies que j'ai signalées dans les 888 colonnes in-folio de Suarès, ou dans les 38o4 colonnes, de même format, dç Sanchez , son digne compatriote. J'ai tout fait cependant pour abréger les recherches ; je montrerai les livres, les pages , les lignes^ et les incrédules paresseux n'auront que la peine de lire et de comparer. Je n'ai point fixé de terme à l'accomplissement de ma promesse : on peut tous les jours me la rappeler, et j'attends avec impatience celte épreuve qui , selon les vils échos de Mont- Rouge, devait me couvrir de confusion. Que puis-je faire de plus? On m'attaque , je me présente , et mon fantôme hargneux s'évanouit dans Fombre. Faut-il qu'à l'exemple de Laocoon , je lance une javeline contre le cheval de bois ? Faut-il que j'aille crier au milieu de la congrégation , au risque d'être mordu par les serpens de la barrière d'Enfer?

Non : je poursuivrai ma tâche ; et , puisqu'il faut faire entrer le coin par le gPM bout , je frapperai si

^vO POLITIQUE Et HISïUlftE.

juste et si long-teraps, qu'il pénétrera dans les crânes les plus durs et les plus insensibles.

Le régicide excusé , conseillé , enseigné par des moines que l'on veut faire passer pour les plus fermes soutiens des trônes , est le point sur lequel Vai d'abord inspiré le moins de confiance. On voulait bien convenir du crime individuel de quelques misérables jésuites ; mais qu'un ordre relig;ieux tout entieir , qui se dit la Société de Jésus , constamment protégé et enrichi par nos monarques ,#Lit publié, approuvé , loué une pareille doctrine , c'était une supposition qui paraissait blesser le sens commun. Cette vérité, cependant, deviendra si évidente, que pour la méconnaître il n'y aura plus d'excuse que cet esprit de vertige et d'erreur dont parle Racine dans Athalie.

Je n'ai d^ abord citç que quatorze coupables, quoique j'en connusse un bien plus grand noml^t. Mais il ne suffit pas d'être convaincu soi-même, il faut encore être sûr de convaincre les autres , et je ne pouvais alors fournir des preuves que pour ' le nombre que je viens de désigner. Depuis ce temps , les spectres de la cohorte assassine se sont impudemment offcils à mes yeux, tenant en main leurs livres tout dégoûtans du sang royal , et revêtus du privilège du roi. On saura quel est leur nombre : il fera peur ; et , contrairement à la croyance commune , d'indignes Français fraterniseront pour le i^rime avec les Espagnols, les Flamands et les Italiens. Je révélerai leurs titres

LES JÉSUlTJtS. 4^ï

de gloire, et je les ferai tous défiler sous les yeux du lecteur, jusqu'à ce que le seul nom de jésuite excite des nausées.

J^espère que tous mes lecteurs auront fait une remarqué bien essentielle dans cette discussion : c'est que je n'ai appelé à mon secours aucun des philosophes du siècle dernier, aucun écrivain soupçonné d'iiTeligion , aucun ennemi des jésuites ; je n'ai pas cité les paroles des magistrats qui ont condamné la société ; je n'ai pas emprunté les phrases des Chauvelin, des La Chalotais, desMontclar, des Cambon- la- Bastide , des Vatimont et autres commissaires nommés par les divers parlemens. Les jésuites avaient dit : « Si vous voulez connaître notre doctrine , lisez nos ouvrages. » J'ai obéi religieusement au commandement d^ ces bons pères ; je les ai lus et je les lis encore tous les jours. Jusqu'ici je les ai fait comparaître l'un après l'autre : ayant acquis , depuis qu'ils sont morts , la bonne foi qui leur a manqué pendant toute leur vie , ils sopt venu^ déposer en ma faveur, et prouver que je les avais lus , compriiS , expliqués avec une attention et une exactitude parfaites. Maintenant je vais faire encore mieux : ce ne sont plus dix ou douze jésuites , mais plus de mille à la fois qui vont attester ma véracité , et accuser d'imposture tous mes adversaires. J'ai évoqué les ombres de tous les jésuites qui existaient en France à Tépoque de leur dernier procès , et cette noire phaange m'a fourni un document qui ne sort pas de

la boutique où Ton vend les fioles de Catholicon. Il est assez curieux pour me donner le droit de réclamer toute Inattention du lecteur.

En 1 762 , les jésuites qui exploitaient la France, et qui jusque alors avaient été si fiers de leur pouvoir, virent se former un orage qui les menaçait d'une destruction prochaine ; la peur produisit un tel effet sur leur caraclère d'airain , que leur orgueil s'humilia , leur morgue s'assouplit , et les cornes de leur bonnet en furent raccourcies de moitié. Dans cette crise , ils ne demandaient plus de lettres de cachet contre les jansénistes ; ils n'auraient pas détruit Port-Royal , ils n'auraient conseillé ni la révocation de l'édit de Nantes , ni les conversions acerbes des Cévennes. Dans ce danger commun , reunis d'esprit et d'âme , ils composèrent leur apologie qui , pour la première fois , fit remarquer dé la modestie , de la clarté et de la modération dans un ouvrage de jésuite.

Cette apologie est un Mémoire de 4^4 f^S^^ in-8°, dont voici le titre : « Mémoire concerrffini l'institut , la doctrine et rétablissement des Jésuites en France. A Rennes , chez Nicolas-Paul Vatar ; 1 762. » L'exemplaire que j'ai sous les yeux s'annonce comme une « fiouvelle édition , plus ample , plus fidèle et plus correctCi » On voit par là que l'ouvrage eut du succès, et cela devait être; des jésuites humbles étaient une rareté , et ils auraient fait fortune s'ils ^'étaient montrés à la foire Saint-Geimain. Ce Mémoire fut présenté au ïoi)

aux ministres, aux évêques et à plusieurs membres des parlemens de France ; je dis à plusieurs y car il ne le fut pas à tous. Il est divisé en trois parties, dont deux, quoique cuiieuses à lire , sont étrangères à mon sujet. Je ne m'arrêterai qu'à la doctrine , c'est Tarsenal où j'ai pris mes meilleures armes ; j'y ai trouvé une Durandal , une Fresberte , une Balisarde et même un Courtin.

Si un millier de jésuites viennent en corps avouer et condamner les maximes fausses ^ pernicieuses , scandaleuses et détestables de leurs çhers confrères ; s'ils portent cet aveu au pied du trône et devant les parlemens, que direz -vous, messieurs à robe courte ? Si , parmi les coupables , ils nomment ceux que j'ai accusés moi-même , et que vous avez voulu défendre , direz-vous encore que j'ai calomnié la vertu, l'innocence et la piété? Voyons donc par quelles circonlocutions ces honnêtes gens arrivent péniblement à une confession arrachée par la peur.

Les pages de 278 à 296 sont employées, i** à prouver que long-temps avant l'institution des jésuistes , des maximes hardies et répréhensibles avaient été publiées dans un grand nombre d'écrits; 2** à décrire les ti'oubles, les révoltes, les désordres qui ont agité la France pendant le seizième siècle. Après ces précautions oratoires , les jésuites disent, page 296 : « Telles furent les malheureuses circonstances qui engagèrent tant de casuistes italiens, allemands, espagnols et flamands,

à débiter ces pernicieuses maximes sur les droits des souverains , qu'ils savaient avoir été soutenues avant eux. » Pernicieuses! Qu'il en a coûté pour articuler ce mot! Voyons la page 297 : « La plupart des casuistes de la société ont vécu dans ces temps de trouble et de confusion. » La plupart! Ils étaient donc plusieurs. « Est-il étonnant qu'ils se soient laissés entraîner comme tant d'autres par le torrent des opinions qu'ils voyaient accréditées et appuyées par le concours d'un si grand nombre de suffrages? » Que cela soit étonnant ou non , ils l'ont fait, et l'on a eu l'impudence de me soutenir le contraire. Lisons à la page 298 : « Au reste, les circonstances dont on vient de parler ne justifient pas sans doute les casuistes qui ont avancé sur ce sujet des propositions fausses et insoutenables. » Ne justifient pas : oh! je le crois, car un voleur n'échapperait pas à la Cour d'assises en disant qu'on â volé dans tous les temps et chez tous les peuples.* On lui répondrait : a Cela est vrai ; mais dans tous les temps les voleurs ont été pendables. » Si on leur objecte que leur général a gardé- le silence sur ces livres condamnables, voici comment les révérends pères rétorquent cet argument, page 323 : « Quand on voit que ks livres d'Emmanuel Sa, de Martin Delrio, de Robert Person, d'Aquapontanus, de Louis Molina, d'Alphonse Salmeron, de Grégoire "Valentia , de Charles Scribani, de Jean Azor, de Jacques Gretzer, de Jacques Keller, de Léonard Lessius, de François

Tolet, d*Adam Tauner, d'Antoine Escobar, de Jacques Tirin, n'ont été condamnes en France pour la première fois qu'en 1761, quoique les livres de ces auteurs soient imprimés depuis plus d'un siècle. » Avez- vous vu reparaître ici les jësuite's sur lesquels on prétend que j'ai menti? Mais suivons t <c II est vrai que, dès Tan i6i4i M. Servin , avocat-général , avait dénoncé au parlement de Paris les livres de Bellarmin , Bécan , Bbnarscius, Richeaume, Vasquez... » J'abrège la kyrielle. « Mais la condamnation ne porta que sur le livre de Suarès, et les autres ne furent pas même désignés ; ce qui prouve bien clairement qye Ton peut garder le silence sur le livre d'un auteur même dénoncé, sans que ce silence puisse être regardé comme une approbation même tacite de sa doctrine. » Savourons un peu cette période Jésuitique. Elle veut insinuer que le général et les provinciaux sans doute désapprouvaient in petto les ouvrages de tous ces jésuites, quoiqu'ils gardassent le silence sur les dénonciations qui en paient faites. Mais qu'importe votre désapprobation secrète , si vous laissez imprimer, publier et réimprimer ces livres jusqu'à cinq ou six éditions? et comment supposer la désapprobation secrète, quand on voit que tous ces livres portent l'approbation patente du général , des provinciaux et des théologiens de la société ?

Suivons cependant une confession qui me justifie et donne un si beau démenti à mes nobles

adversaires. Aux pages 336. et suivantes, dans des paragraphes trop longs pour être transcrits , mes jésuites repentans, afjfirment qu*ils ont souscrit, en tout et partout (ce sont eux qui soulignent), à la censure faite du livre intitulé : ^dmomtio ad Regem^ mais ils n'en nomment pas Fauteur, qui est Ëudémon Jean, Tune de mes connaissances, mais non pas un de mes amis. Us déclarent ensuite qu'ils impfouvent, rejettent et condamnent le livre de Santarel* contenant « quantité de choses scandaleuses, séditieuses, qui tendent au renversement des Etats, à retirer les sujets de l'obéissance due aux' rois, aux princes et aux souverains; qui troublent leurs Etats , et qui mettent même leurs personnes en grand danger et péril. » Cette dernière phrase est copiée textuellement. Us citent ensuite le désaveu qu'ils ont fait du livre du père Jouvency, et enfin ils s'écrient « qu'ils n'ont jamais professé-, ni adopté, ni ne professeront, ni n'adopteront des maximes aussi fausses et aussi détestables ^e celles qui se trouvent répandues dans le livi'e de Busembaum et le commentaire de la Croix. » Certes , je n'en ai pas dit si long quand j'ai été traité de calomniateur. Quant à ce bon Suarès , que j'ai si injustement accusé , voici son arrêt prononcé par ses confrères , à la page 345 : « Malgré les modifications qu'il avait imaginées pour s'éloigner du système de Mariana , son livre (Défense de la Foi) subit en France la flétrissure qu'il mentait » Cela est court, mais cela est hoa^

Voilà donc la déclaration de tous les jésnites existans en France , en 1 762 ; et encore quelle bévue ai-je faite ? J*ai dit qu'ils étaient un millier, et dans leur Mémoire apologétique, ils se disent trois mille. Je ne croyais pas avoir tant d'auxiliaires; et que diront mes adversaires^ quand ces trois mille revenans apparaîtront dans une nuit d'orage, et leur reprocheront d'avoir si mal défendu lenr cause en niant ce qu'ils avaient avoué ? Celui qui m'accusait de n'avoir pas lu, a-t-il mieux lu que moi?

Il résulte de cette déclaration que les jésuites de 1762 rejetèrent tout l'odieux de leur dpctrine sur les jésuites du seizième siècle ; cela est tout simple : les morts doivent avoir tort. Mais , après avoir fait ce dur sacrificje à la peur, ils affirment que, dépuis ces temps de trouble et de désordre , aucun jésuite ne s'est rendu coupable ; que tous leurs écrits sont irréprochables , comme leur doctrine ; qu'ils ont ' été les plus fidèles sujets du roi, les religieux les plus soumis aux évéques, et qu'ils n'ont jamais donné aucun sujet de plainte aux autorités religieuses ou civiles. Aujourd'hui, des brochures qui ti'aversent les rues de Paris sous un modeste incognito , répètent ces assertions ; et des hommes qui ne doutent de rien, parce qu'ils n'examiiient rien, vous disent avec assurance que, passé le temps déplorable de la ligue , les jésuites ont été des anges de paix , et ont formé une sainte société.

Jamais plus impudent mensonge n'a été articulé. Les raisonnemens tenant trop de place , je . vais

428 POLlTlQUi: ET HISTOIRE.

me borner aux faits dont j'ai les preuves sous la main. D'abord, outre les jésuites qui ont été accusés et qui ontvécudansle dix-septième et même dans le dix-huitième siècle , les bons pères ont fait réimpri mer des ouvrages coupables, dans le temps même où Ton prétend qu'ils étaient devenus si sages et si vertueux. On n'en doutera plus quand j'offrirai de prouver que les livres dont j'ai parlé ; et ceux dont je dois parler encore , portent tous, à l'exception d'un seul, des dates du dix-septième siècle; non que leurs auteurs aient tous vécu dans cette période de temps , mais parce que les révérends pères en firent de nouvelles éditions, nouvellement approuvées par des provinciaux et des théologiens qui étaient alors, dit-on, de sincères amis de l'ordre, et les plus fidèles sujets du roi. Ayrault, au collège de Clermont, en i644; Bauny, dans sa Somme (les péchés^ en i653 ; Longuet, au collège d'Amiens, en i655; Lessau, au même collège d'Amiens, en i656; Charly, aucollégede Rodez, en 1 722; Lcmoyne, au collège d'Auxerre, en, 1 726 , dictèrent des propositions qui furent sévèrement censurées par les évéques, et qui excitèrent l'indignation de presque tous les curés de France ; et en 1757, Montauzan fit réimprimer, avec commentaire, lathéi>logîe morale de Busembaumque, comme on Ta vu plus haut, les jésuites, même' en 1762, ont déclarée détestable.

Une nouvelle série de faits va démontrer Theureusc métamorphose qui s'était opérée dans les jésuites quand les fureurs de la ligue n'ont plus

allerë leur candeur naturelle. En i655, plaintes des cures de France contre la morale des jésuites ; en i656, cwis donné par les curés de Paris et par la voie de l'impression , à tous les curés de France, sur la doctrine pernicieuse des jésuites. Cet avis est signé Rciçsse^ curé de Saint-Roch, et Dupçys^ curé des Saints- Innocens.

L'année suivante , requête contre les jésuites , signée par trente-un curés de Paris ; autre requête signée par vingt-six curés de Rouen , et cinq autres écrits sur le même sujet , publiés et signés par les curés de Paris ; factum de huit curés d'Amiens , lettre signée des treize curés de Sens ; puis requête de dix curés de la ville et banlieue de Lisieux; dans cette année et dans les trois suivantes , censures prononcées contre ces nouveaux casuistes , par les archevêques, les évêques, la Sorbonne et les grands** vicaires. Puis trois autres factums des curés de Paris contre les enfans de Loyola. On voit combien les révérends pères sont propres à maintenir la paix et l'union dans le clergé , et c'est sans doute pour cela que des évêques les appellent à leur aide, et se déclarent dans Titapuissance d'envoyer nos âmes au ciel sans le secours des jésuites.

Cet amour de plusieurs évêques pour les intrus de Mont-Rouge provient certainement du respect que les jésuites ont toujours eu pour les évêques, et de la docilité avec laquelle ils se conformaient à leurs instructions pastorales. Nous allons voir quelle a été leur obéissance.

En 1620, ils ont eu querelle ouverte avec M. de la Roche-Posay, évêque de Poitiers; en 1622, avec M. de la Rochefoucauld , évêque d' Angoulême ; en 1626 , avec M. le Prêtre , ëveque de Cornouailles; en 1634, avec Tévêque de Gap, qui fut obligé d'invoquer Tautorité du parlement de Grenoble contre l'insolence des jésuites; en i643, avec Tarchevêque de Paris , auquel le P. Nouet fut condamné à demander pardon à genoux ; en 1644 9 2ivec M. de Cauraartin, évêque d'Amiens; en 16499 avec M. deGondrin, archevêque de Sens; çn 1659, avec M. de Lévi de Vantadour, archevêque de Bourges ; la même année , avec M. Arnault, évêque d'Angers; en 1667, avec M. de Caulet, évêque de Pamiers ; en 1669, avec M. Joly, évêque d'Agen ; en 1697, avec M. Le Tellier, archevêque de Reims; en 17 16, avec M. le cardinal de Noailles, • archevêque de Paris ; en 1728, avec M. de Caylus , évêque d' Auxeire. Dans le reste du dix-huitième siècle , leurs débats ne furent ni moins vifs, ni moins scandaleux avec M. Colbeit , ôTthevêque de Rouen ; avec M. de Lorraine, évêque de Bayeux ; M. de Thourouvre , évêque de Rodez ; M. de Rastignac , archevêque de Tours ; M. de Vertamont , évêque de Luçon , et M. de Bosquet, évêque de Troyes, qui eut recours au parlement de Paris pour réprimer la rébellion de ces*moines , et venger la mémoire du grand Bossuet , son oncle , qu'ils avaient indignement ca-' lomnié.

LEà JÉSUITES. 4-3 1

Hâtez- VOUS donc, messieurs les curés de Paris; accueillez avec empressement ces bons missionnaires qui édifient vos paroissiens en leur faisant chanter les louanges de Jésus-Christ et de la Viei^ge sur Tair de la Marchande de goujons; cédez votre presbytère à ces hommes si religieux , si vous les trouvez plus dignes que votis d'enseigner nos saints mystères , et humiliez-vous bien vite devant ces saints de contrebande , contre lesquels vos prédécesseurs ont écrit ntxxï factwns tout remplis de dures vérités.

Hâtez-vous surtout, messeîgneurs , qui vous croyez inhabiles ou insuffisans pour gouverner vos diocèses ; faites supposer que vous n'avez pas assez de foi , puisque vous appelez les Pères de la Foi à votre secours ; vantez bien leurs vertus et surtout leur doctrine ; forcez la France à leur restituer le sceptre de l'enseignement religieux , et rendez-les assez puissans pour qu'ils puissent bientôt se moquer de vous, comme ils l'ont fait de vos prédé-

cesseurs f

Note de l'éditeur. — Cet-article est le dernier que M. Holftnan ait écrit ; il n'a même paru que plusieurs jours après sa mort. Nous l'avons inséré ici pour ne pas intervertir l'ordre des matières. En le publiant , le rédacteur en chef du Journal des Débats crut devoir le faire précédet* de la note suivante :

«c L'article qu'on va lire renouvellera dans l'âme

432 POUnQtJE ET HISTOIRE.

de nos kcteurs , comme il reveille dans la nôtre , le souvenir de la perte récente d*un de nos plus savans et plus ingénieux collaborateurs. Plusieurs jours avant sa mort, M. Hofihian nous avait transmis ce dernier monument de son opposition au rétablissement d*un ordre qu'il avait toujours considéré comme le fléau du trône et de la patrie. On y retrouvera cette force de dialectique qu'il savait assaisonner, avec tant de goût, du sel de la plaisanterie , et embellir des charmes d'un style clair, élégant, naturel. C'est le dernier écrit d'un homme qui portait jusqu'à l'abnégation de ses plus chers intérêts le besoin de l'indépendance personnelle. »

IDYLLES DE THEOCHITE* 4^^

^mmmmmi^Ê^

IDYLLES DE THÉOCRITË ,

TllABUItES £K FRANÇAIS;

Par J.-Bf Gail , professeur de Ultcralare grecque au Collège de Fntice*

Gomme cet article seTâ presque entièrement con* sacre k l'examen de deux questions littéraires qui ont occupé les hommes les plu^ habiles, je prévoie qu'il ne me sera guère possible d'y parler des idylles de Thépcrite en particulier. Je crois donc devoir dire , avant d'entrer en discussion, que cette traduction est le fruit d'un immense travail, qu'elle se fait remarquer par son élégance et sa concision, mérite rare quand il s'agit de traduire du latin ou du grec, et quelle est très-propre à détruire la prévention défavorable que les gens du monde ont conçue contre les poésies de Théocrite. Les lecteurs les moins familiarisés avec les auteurs anciens, trouveront dans cette traduction de M. Gail assez de charme et d'intérêt pour être convaincus de

GlUTIQUS. T. IT. a8

434 LITTÉRATURE ÀMCI£Nl!l£.

Finjustice des beaux-esprits , qui nous ont présenté le poète sicilien comme un chantre sauvage et grossier qui ne quitte jamais les rustiques pipeaux ; et les lecteurs les plus instruits y admireront l'érudition du traducteur , la justesse de sa critique , Fimportance et Tétendue de ses^ recherches.

Dans cette édition , remarquable par la beauté des caractères et par sa correction , on trouve le texte grec en regard avec la traduction française, et , au-dessus , la version latine aussi littérale qu'il est possible de la désirer.

Le troisième volume est entièrement rempli d'observations critiques sur les idylles de Théocrite. M. Gail y donne une notice de toutes les éditions, et de toutes les traductions complètes ou partielles que Ton a faites de ce poète ; il y éclaircit les pas- ^ges obscurs , il y discute le sentiment de tous les sàvatis qui se sont exercés sur cette matière ; il indique toutes les imitations anciennes ou modernes de ces idylles, et il termine par une traduction exacte des Bucoliques de Virgile , en comparafDt, dans des notes pleines de goût, tous lès passages 00 le poète latin a imité ou presque traduit le poète grec.

A ces éloges que la vérité me dicte , je dois en ajouter un d'un genre bien dîilercnt : ces idylles sont ornées de fort jolies gravures. J'ai honte de citer ce futile ornement comme un mérite ; mais malheureu^ment , c'en est un aujourd'hui; et M. Gail aura la douleur dé voir que ces bagalcllcs

IDYLLES DE THÉOCBITE. 4^5

sont une granide cause de publicité , et consëquem-^ ment un puissant véhicule au succès et à la réputation.

Je vais maintenant exposer les deux questions que M. Gail discute dans un discours préliminaire et dan^ une dissertation adressée à M de La Harpe : questions sur la premièx'e desquelles il revient dans son troisième volume.

, Elle peut être exprimée dans ces termes : Théocrite est-il supérieur à Yirgile ? M. J&ail se décide» pour l'affirmative. Si ce savant traductem' n'avait ^parlé que du talent poétique , de la vérité et de la force de l'expression , de la vivacité des couleurs , de la variété des tons., de Tharmonie des vers , de la justesse , de la beauté des images^ je me garde-^ rais bien d'entrer dans cette dissertation qui serait fort au-dessus de mes connaissances ; mais il a fondé cette supériorité de Théocrite sur des preuves que la simple raison peut apprécier^ et dès-lors je puis , comme tout le monde , examiner à quel point le commentateur s'est laissé entraîner par le charme dje son poète favori. Ce n'est point le désir ridicule de mettre du mien dans cette discussion qui me la fait entreprendre , mais je crois pouvoir démontrer que la différence des opinions à cet égard n'a pour cause qu'un mal-entendu , et que toute dissertation sur ce sujet n'est ^ à proprement parler , qu'une dispute de mots. Elle consiste en ce que les pasto-* raies de .Virgule sont intitulées Bucoliques, tandis .que les poèmes deThéocrite sont nommés Idylles.

Théocrite , dit M. Gail , se renfermant dans son genre 9 na dépeint que des objets champêtres. Cette proposition paraît d'abord fort inexacte ; car les idylles II, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII et plusieurs autres , n'ont rien de eharnpêtre , et les interlocuteurs îa'y sont m bouviers , ni bergers, ni chcvriers.

Virgile , ajoute- t-il , dès sa première églogue^ afflige rame par Vidée de la misère et de la pau^ . çreté. Dans I4 XXP idylle de The'ocrite , je trouve des pêcheurs si pauvres qu'ils n'ont pas un seul vase pour apprêter leur nourriture , pas un chici} pour les suivre , et qu'ils couchent misérablement sur des branches d'arbres, situation que M. Gail adoucit en traduisant ««^y* i^^r femUage.

Il reproche même à Virgile l'intention daps laquelle ce poète a écrit sa première et sa neuvième églogues, et l'on ne doit, dit-il, en composant un ouvrage, a^oir d'autre cho^e en vue que la perfection de Votwrage même. Mais si Virgile a eu tort de flatter Auguste pour^ en obtenir la restitution de son patrimoine , que doit-on dii-e de Théocrite qui demande très-clairement de l'argent à Hiéron ? Que faites- vous de cet or entassé dans vos coffres, dit-il? Il faut doruter aux poètes. Ce sont eux qui nous feront viçre dans la postérité; sans eux vous serez confondu açec Vignoble ouvrier qui a les mains calleuses. T^irgUe ne satisfera pas ddA^antage, continue M. Gail , du moins comme poète bucolique, soit que dans la sixième églogue.

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