‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 33 sur 44 · IDYLLES DE THÉOCRITE · texte numérisé non relu

IDYLLES DE THÉOCRITE

il décrive en vers sublimes le désordre, du chaos et le grand, œu^re de la création ^ soit que la lyre en main (Egl. IV), il célèbre la naissance d'un illustre enfant avec qui renaîtra l'âge d*or Si cet arrêt est juste Théocritc ne doit pas me satisfaire quand il flatte Ptolcmee dans une idylle de cent quarante vers ; quand ,;dans une autre, il reproche à Hiéron -son avarice , en lui présentant les muses afli^mées qui pleurent sur des coflres vides.

Telles étaient les réflexions critiques que je faisais sur la dissertation^ de M. Gail , lorsqu' après avoir lu ces trois volumes et être revenu sur le premier, j'ai aperçu une distinction fine quiéclaircit un peu la difficulté , et sur laquelle ce traducteur motive sa préférence. Toute la critique consiste en ce que le mot bucolique signifie très-exactement un poëme champêtre , tandis-que le mot idylle n'a aucun sens déterminé , et ne désigne pas spécia-^ lement un poëme pastoral. Théocritc a donc pu, traiter des sujets Inême héroïques dans des idylles, tandis que Virgile n*a pas dû parler d'Auguste , de Pollion.et de Gallus dans des bucoliques*. Si- j'ai bien saisi le sens des définitions que donne M. Gail, j'ai raison de dire que tout cela se réduit à une dispute de mots , en ajoutant cependant que Théo^ crite a été purement pastoral dans celles de ses idylles qui sont purement bucoliques , tandis que Virgile s'écarte quelquefois du genre pastoral dans celles de ses églogues où il n'introduit que des bergers et des bouviers. Si M. Gail avait commencé

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par établir clairement cette distinction , îl aurait e'pargnc beaucoup d'embarras à 5es lecteurs, et à moi , en particulier, le chagrin de l'avoir conti-edit mal-à-propos. Mais je puis assurer que beaucoup d'autres y seront trompés comme moi ; je craius même que , maigre cetfe explication , il ne trouviî encore un grand nombre d'incrédules. Il faut donc conclure de tout ceci que si les dix cglogues de Virgile portaient le nom d'idylles , M. Gail aurait beaucoup moins de reproches à leur faire ; et si les grammairiens grecs qyi ont recueilli les ouvrages de -ITiéocrite , leur avaient donné le nom de bucoliques y au lieu de leur donner celui à^ idylles ^ M. Gail dirigerait contre les poëmcs de l'auteur grec une partie des reproches qu'il adresse au poète latin. La seconde question a été souvent examinée. Il s'agit de savoir s'il faut traduire les poètes en vers ou en prose. Les uns ont dit : « Il faut traduire les » poètes en vers ; cette maxime n'est vraie qu'au- 3) tant qu'on suppose que le traducteur sera poète. » S'il n'est qu'un versificateur dépoui'vu de senti- » menf et de verve , il s'éloignera plus de la poésie » de l'original ; il aura moins de chaleur, de mc- » lodie et d'esprit poétique dans ses rimes mono- » tones et forcées, qu'un bon écrivain dans sa prose » vive et libre. » Il résulte de cette décision que si nous avions un traducteur véritablemenj poète, la traduction en vers serait alors préférable , mais M. Gail paraît se décider pour la prose dans tous les cas , et c'est , je crois , outrer le principe ;

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« Fënélon , dit-il , est- il peintre moins heureux » qu'Homère , lorsqu'il décrit ou les combats du » fils d'Ulysse , ou les agrémens de cette grotte » qui» avec une apparence de simplicité rustique, ?> offrait tout ce qui peut cliarmer les yeux? » Je n'bésite pas à répondre qu'il est un peintre moins heureux qu'Homère , et que si k son rare talent it avait joint celui de faire des vers comme Racine , le Télémaque serait un ouvrage encore plus parfait. Comme je ne puis pas faire autorité par moimême , j'adopte de grand cœur l'opinion de M. de Chateaubriand , lorsqu'il dit : « Je ne suis point » un de ces barbares qui confondent la prose et les » vers. Le poète, quoi qu'on dise, est toujours » Thomme par excellence ; et deux volumes entiers » de prose descriptive ne valent pas cinquante » beaux vers d'Homère , de Virgile ou de Racine. » Ce jugement est d'autant plus remarquable qu'il est plus désintéressé , et que l'auteur le prononce en nous donnant un ouvrage en prose qui a la forme et le mouvement d'un poëme.

M. Gail ajoute : « Les règles gênantes de la ver- » sificatioti, la monotonie d'hémistiches .toujours » semblables, l'imperfection même de notre langue, » peuvent -elles promettre au traducteur poète » d'autre mérite que celui de l'imitation ? » Je répondrai : i^ les règles gênantes de la versification sont précisément ce qui rend le poète admirable quand il a su s'en affranchir heureusement ; 2*' si la monotonie d'hémistiches toujours semblables

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est un obstacle au traducteur, elle doit en être un pour le poète même , et il faudrait conduire de là que les Français ne doivent jamais écrire en grands vers, car leshe'mistichesy sont toujours semblables; 3*1 rimperfection de notre langue ne gêne guère moins le prosateur que le poète, ce qui m'est dé- ' montré par les reproches que Ton fait tous les jours aux nombreuses traductions en prose des poètes anciens ou étrangers; 4** enfin si le poète ne peut espérer d'atteindre qu'à X imitation, le prosateur est très-souvent réduit à cette seule espérance , soit que notre langue manque d'expression pour rendre le texte , soit qu'il faille choisir un équivalent, soit qu'il faille adoucir une image trop crue , une métaphore trop hardie , soit enfin que Ton veuille familiariser avec nos yeux des objets trop contraires à nos mœurs et à nos usages. La traduction de M. Gail, tout exacte, tout élégante qu'elle est , me fournit mille preuves de cette nécessité. Je n'en citerai qu'un petit nombre : je demande à ce savant helléniste s'il a rendu avec une exactitude littérale le vers i8* de la premièi'e idylle, s'il n'a rien ajouté au vers i35 de la mênae, ni au vers 26 de la seconde ; si l'antithèse qu'il attribue au vers 18 de la troisième idylle est aussi marquée dans le grec ; s'il a pu rendre toute la force du 20! vers de la même idylle ; s'il a trouvé dans le texte des vers 8 et 10 de l'idylle V, les expressions voilù ta ressource, et tu assommes a^ec ton babU, qui sont des tournures jpurement françaises. Quand

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M. Gail ne se sert pas d'iéquîvalens , il dit avec lé poète grec : la jambe vient après Je genou, ou bien, les amours ont étemué pour le fils de Sinûchus : phrases qui, tout exactes qu'elles sont, rendraient une traduction bien bizarre , si elles étaient plus muhiplides. Il est donc évident que le prosateur même, ne peut s^astreindre à une* exactitude littérale ; et puisqu'il faut plus ou moins s'écarter du texte , pourquoi seraât-il <iéfcndu de chercher des équivalens dans la poésie, au lieu de prendre des à^peu-près dans la prose?

Les beaux esprits du siècle dernier ont beaucoup décrédité les idylles deThéocrite. Racine et Boileau les admiraient ; et le premier de ces poètes a heusensément imité plusieurs vers du chantre de Syracuse. Charles Perrault s'est moqué de tous les ^anciens , et a par là mérité qu'on se moquât de lui. Fontenelle a critiqué les pastorales de Théocrite ; et ses sophismes auraient été d'une conséquence fâcheuse pour la gloire du poète grec , si Fontenelle n'avait aussi composé des Pastorales ^ui' n'ont servi qu'à prouver combien l'esprit €t le talent même peuvent égarer un cœur froid , incapable de sentir les beautés de la nature. Dans le cours du dix-huitième siècle , des hommes d'un esprit plus subtil que juste , n'osant approuver Fontcnelle , et connaissant trop peuThéocrite, ont cru concilier tous les partis , en disant que dans la poésie pastorale , il faudrait choisir un juste milieu entre les bergers de Thcocrite et ceux de

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Fontenelle, et s'éloigner de Tâpre rosjicité des uns, comme de la ridioule afféterie des autres.

Les gens du monde qui ne lisent que sur parole, ont tout-*à-fait négligé le poète grec ; et quoiqu'on en ait fait un assez grand nombre de traductions complètes ou partielles, on peut dire- qu'il y avait peu d'auteurs anciens moins connus que Théocrite. Il est donc fort utile de démontrer l'injustice de quelques critiques , de réparer les erreurs de quelques autres, et d'apprendre aux amateure du beau et du vi'ai ce que la plupart d'entre eux paraissent ignorer.

La rusticité que l'on reproche au poète sicilien n'existe réellement que dans quelquès-une5 dé ses idylles ; et dans ccUés-là même , elle n'exclut ni la force ni l'élégance de l'expression, et n'empêcWpas qu on ne voie sans cesse briller les grâces naturelles que Théocrite possédait au suprême degré. Mais ce que les détracteurs de ce poète auraient dû avouer, s'ils avaient été justes , c'est que sur trente idylles, dont plusieurs sont fort longues , il n'y en a pas douze qui soient de véritables bucoliques ; Servius même n'en compte que dix qui soient absolument pastorales.

La seconde est un chef-d'œuvre de poésie , de verbe et d'expression passiontiéc. Jamais l'amour n'a été peint iavec plus d'énergie ; jamais ses fureurs n'ont eu plus de charmes ; jamais son délire n'a été plus touchant. Il ne resterait que ce moimment de la littérature grecque , qu'il nous don-

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nerait la plusflaute idce de la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit, et du siècle où il a éié composé.

L'idylle XYIP, écrite d'un style noble et élevé ^ n'a rien qui rappelle les bouviers et les troupeaux; ta XVIIP serait une ode si elle était divisée en strophes , et elle en a presque toujours l'élévation. Celle des Pêcheurs ^ qiie quelques critiques rangent parmi les plus grossières , forme un apologue charmant dont la morale est aussi juste qu'utile. Que de gens aujourd'hui , semblables au pêcheur de Théocrite, rêvent qu'ils ont pris un poisson d'or, et t)ublient que le travail seul peut leur procurer ce que leur avidité poursuit jusque dans les songes! La XXIP ou les Dioscures, débute par le ton de l'ode , devient dramatique dans un*dialogue plein de vivacité , et finît par un récit digne de la poésie épique. La XXIIP n'est point . grossière , mais fort scandaleuse ; et son indécente ingénuité est telle que M. Gail a bien de la peine à la rendre présentable aux lecteurs tant soit peu modestes. Au reste , le vice honteux que Théocrite célèbre avec tant de complaisance dans cette idylle, en déshonore beaucoup d'autres, et nous prouve que le bon vieux temps n'a pas toujours été le temps des bonnes mœurs. La XXIV* et la XX\> sont consacrées à la gloire d'Hercule : dans la première , la description des serpens qui se glissent sur le bouclier qui sert de berceau au jeune Alcide , et les efforts du divin enfant pour étouffer ces mons-

1res ; dans la seconde , la peinture cies innombrables troupeaux d'Âugîas, et le récit du combat dans lequel le fils d'Alcmène teiTasse le lion de Néme'e ; tous ces tableaux sont d'une force , d'une ve'ritë , d'unç expression admirables. La XXVII% peut-être trop voluptueuse, est d'une grâce, d'une naïveté et. d'une fraîcheur qui se font sentir aux lecteurs les plus insensibles ,. et que les écrivains les plus habiles peuvent à peine imiter. Je pourrais citer beaucoup d'autres idylles où, loin d'élre grossier, Théocrite est un modèle d'élégance , de grâce et de noblesse ; mais je suis retenu dans des bornes étroites , et forcé de renvoyer le lecteur à la traduction de M. Gail , pour y trouver les preuves multipliées de l'excellence du poète grec. Je ne puis cependant résister au désir de parler de la XIV*^ idylle, intitulée, /'y^moi/rc^e Cinysca; elle est d'une naïveté si piquante, et il en résulte un effet si comique , qu'on ne peut s'empêcher de rire des lamentations du pauvre amant qui a été trompé par sa maîtresse. Ôri y trouve une expression proverbiale qui a passé jusqu'à noiis , et qui s'applique aux mêmes occasions. Maïs d« tous les poèmes de Théocrite , celui qui étonnera le plus les gens du monde, est, sans contredit, la XV* idylle ou les Syracusaines. Dans ce petit ou\Tage , écrit il y a plus de deux mille ans , on voit avec surjM:îse un dialogue qui paraît avoir été compose pour nous et pour notre siècle. Des dames d'Alexandrie veulent aller au palais de Ptolémée pour

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