‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 36 sur 44 · DISCOURS D£ CICERON · texte numérisé non relu

DISCOURS D£ CICERON

ni des prëce{>tes, mais que nous portons en nousmêmes, et qui est gravëe dans nos cœurâ : cette loi nous dit que si notre vie est menacëe, si nous sommes exposes à la violence des voleurs , ou aux traits de nos ennemis , tout moyen de conserver tios jours est honnête et lé^time. En effet , les lois se tsfisent au milieu des armes ; elles n'exigent point que nous attendions leur appui, lorsque celui qui voudrait Tatt^idre s'exposerait à une mort injuste^ avant d'obtenir une juste satisfaction. »

Un latiniste renforcé, un amateur du mot à mot ne manquera pas de faire observer que M. Henry n'a point scrupuleusement rendu toutes ces expressions latines : didieimUÈt aecepùnus^ kgùnus, arripuimïis, hausimus^ expressimus ; il se plaindra de ne peint retrouver dans le français toute la force de cette pbrasej: Lex ad quam non doctip sed fizcti; non înstitutit sed imbuH sumus; mais je demande à tout bomme .raisonnable si ces mots hausimuSf imbutisûmuSf peuvent se^aduire liitéi-alement, et s'il fallait absolument placer six verbes dans la phrase^ française , parce que Cicëron en a mis âx pour arrondir sa periode-

On lui fera peut-être le même reproche dans le discours pour la loi Manilia , lor^u'il fait dire à Cicéron : « Vous deve^ effacer la tache qu*a iipprimëe sur vous la dernièl* guerre de Mithridate , et dont ta honte n'a que trop long-t^:^ps souille la puretë du nom romain. » Sans doute on ne retrouve pas ici l'énergie de la phrase latine ; mais

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notre langue, si timide dan^ ses mëtajihores , et plus dédaigneuse encore que sévère dans le choii de ses expressions ^ admettra-t-elle jamais la traduction littérale de cette phrase vigourense : Macula qim pcemfus Jam ùiseditf atque ùwetercmt ih populi romani norrdne? £t quand Cicéron dit aifleurs : Bimwren^jfabulaTnfalsam, fictam^ h- ^em pethorrescimus ^ ne sera-t-ori censé avoir traduit que quand on aura servilement etprincié toutes ces nuances si légères , toutes ces épiâiètes qui dîC-: fè^nt ^ peu entré etfes? Non sans doute. Ce n*est point du latin que nous demandons au traducteur^ mais un discours français qui nous offre , autant qu*il est possible , l'élégapce et Téner^e latine. A cet égard, M. Henry me paraît avoir fait» tout ce qu'oii avait le droit d'espéi'er; car CScéron, qui est si facile à comprendre , est peut-être de tous les Latins le plus difficile à traduire dignement.

Comme je n*ai cité que quelques phrases de cette traduction estimable ^ je croirais être injuste envers M. Henry, si je ne faisais connaître plus amplement sa maniièrc et son style. £n retraçant ce qu'a dit un excellent orateur ancien dans une oceasion solennelle , je vais donner les moyens d'appréciér ce qu'ont dit des orateurs très-modernes qui se sont trouvés dans la même circonstance. Si ce parallèle ne plaît pas à tout le monde , on aura tort de m*en vouloir : ce ne sera pas moi qui serai méchant , ce sera Cicéron.

Je choisirai quelques fragmens du discerna pour-

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Marcellus : cet illustre Romain, dont l'éloquence approchait de celle de Cicéron, descendait du Marcellus qui prit Syratuse défendue par Archîmède. Il avait suivi le parti de Pompée , et n'ay^^t jamais su déguiser la haine qu'il portait au vainqueur de Pharsale. Retiré à Mitilène , il semblait avoir renoncé À Rome pour jamais, quand César, touché par Les prières du sénat, fit grâce à Marcellus , et kd permit de rentrer dans sa patrie. Cicéroh rompit aloors le silence auquel il s était condamné depuis long-temps , et proivonça , au nom du sénat, un discours, fruit d'une inspiration soudaine, et qui cependant; par Télégance du style ^ la vivacité des sentimens., la délicate^e des éloges et la noblesse de Texpresâon, égale ou surpasse peut-être ce que Tantiquité nous a laissé de plusi parfait en ce genre* Voici le début de la première: partie :

« L'orateur le plus éloquent, le génie le plus riche et le plus fécond, loiti de prétendre , César, embellir vos expknts , oserait à peine entreprendre de les raconter : j'ose assurer néanmoins, sans craindre de vous offetisery que la gloire qu'ils vous dnt procurée n a rien de- plus éclatant que celle que vous venez d'acquérir aujourd'hui.

9 Je pense souvent en moi-même , et je me plais à publier que les hauts faits de nos géniaux , ceux des [dus illustres potentats, ceux des peuples les plus puissans et des nations les plus belliqueuses , ne peuvent entrer en comparaison avec les vôtres, soit pour la grandeur des intérêts , la diversité des

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entreprises ou la promptitude de F exécution , soit pour la multitude des combats ou la variété d^ régions qui en ont été le théâtre ; et qu'enfin voua avez parcouru en conquérant les distances les plus éloignées avec plus de rapidité que n'aurait pu le faire un voyageur.

» Il faudrait s'aveugler volontairement pouc ne pas convenir que de telles actions sont au-dessus de ce que la penaée même peut, concevoir. Cepen-^ dant il en est qui ont plus de droit encore à notre admiration ; car il est bien des gens qui s'efforcent à diminuer la gloire des exploits guerriers ; ils en accordent une partie aux soldats pour la ravi? aux chefs..... La fortune surtoifit.se croît en droit de s'en attribuer la meilleure part, et se regarde presque comme la çeule cause deis succès.

» Mais cette gloire que vous venez d'obtenir, personne ne la partage avecvvous. Quelque grande qu'elle soit, elle vous appartient tout entière; n^ le soldat , ][ii Toffiçier n'y ont. aucun, droit. La fcNT*tune même , cette souveraine maîtresse des évë^ pemens humains , ne vient pas vous en disputer* l'honneur : elle vpus le cède et vous en laisse téul le mérite ; car la témérité ne s'unit pas k la prur dence , et le haçiard n'est point admis aux conseils (ie la sagesse. »

Il est fâcheux , sans doute , qu'à la fin du second paragraphe le traducteur n'ait pu transporter dans sa phrase toute l'énei^gie du latin ; en effet, il.n*est pas heureux de finir cette belle période par la marche

DISCOBRS DE CICÉHOÏÏ, S57

d'un voyageur, tandis que F orateur romain la couronne par ces mots qui FennobUssent encore ^ quàrn tufs , non dicam cursibus, sed victoras per-^ tustmiœ sunt. Mais notre langue ne permet passes inversions hardies qui reiettetit à la fin des phrases les mots les plus sonores , les p\ja^ noWés et les plus ëner^ques ; et il serait injuste de reprocher an traducteur un défaut quil n*a pu ëvitenr»

La seconde partie de ce discours est peut-être encore supérieure à la première. Après avoir parlé des guerres civiles , Cicëron cherche à dëtruire les soupçons et la dëfiance que pouvaient inspirer à Ces» tous les hommes qui avaient suivi le parti die Pompée. Où sont vos ennemis , dit-il ? •

<< Tous ont pexdu la vie par leur opiniâtreté , oa Font con$erv^ par votre clAnehce: Vous n'ave^

donc plus d'ennemis Quel est Fhomme asses

peu versé dans ks af£adres , assez étranger ailx in-^ téréts de la république, assez indiiférent sur lé* salut commun et sur le sien propre, pour ne pa&. sentir que de votre conservation dépendent la ^û-' reté et la vie de toms lest citoyens... ...

)» C'est dcmc avec.pdne que je vous, ai entendu prononcer cette parole , d'ailleurs si sage et ^i belle : , J^ai assez ixécu, ou pour la nature, ou pour la gloire. Assez , peut-être , pour la nature ; j'ajouterai même , si vous le voulez , pour la gloire , mais trop peu certainement pour, la j^trie, qui est avant tout. Laissez aux philosophes ce mépris fastueux, de la mort , et n'affectez> pcni^t une sagesse si. con?-

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traire à nos mtéréts.. On me dit souvent que vous ne cessez de répéter que tous avez assez vécu pour vous. J'en Conviens , et je l'entendrais avec moins de regret , si vous ne viviez , ou si vous n*étiez né que pour vous seul. Mais aujourd'hui que vos victoires ont lié le sal^t (Je tou;^ les citoyens et celui de la république entière à la conservation de vos jours.. ..j»pourrie!&-vous , en fixant des bornes à la durée de votre vie , consulter plutôt les dispo^tions de votre âme que l'intérêt de la république ? £t»» )e vous disais que ce n'est pas as£|ez ppur cette gloire même ^ dont vous ne pouvez nier , tout sage que vous êtes , q4e vous ne soyez extrêmement jaloux! Quoi donc! me dites-vous^ ne laisserai-je pas après moi. un nom assez, illustre F Assez, sans doute, pour beaucoup d'autres , m^is trop peu pour vous seul : car les plus grandes actions laissent encore à désirer, dès qu'il y a. quelque chose au-dessus..** Quand vous vous serezr acquitté dé ce que vo«is devez à la patrie , et; que vous aurez fourni la carpère pi^escrîte par la> fiatui^e , alors , si vous le voulez, dîtes que vous avez assez vicu

* >> Et i^e regardez pas 'Cosâtme votre' vie , celle qui dépend de l'union passagère de l'âme et du corps. La véritable vie , César, la seule^qui soit: digne de vous , c*est celle dont vous jouirez dans les siècles à venir, et dont la postérité la plus reculée se plaira à conserver et* à étendre le souvenir. Voilà où doivent tendre tous vos efforts ; c'est pour cette postérité que vous devez travailler. Yous avez déjà

HlSCOtJRS DE GICÉEOK. 4%

fcmi^ une. ample matière à son adniiràtion; vos combats , vos victoires , vos triomphes sur le Rhin ^ Sun le Nil , vos emplois , vos magistratures , et tous les moQumens de. votre grandeur, exciteront Té*^

loûnement de m)S derniers neveux

: * >i . Maintenant que la victoire et le^ clémence du v^iaquèiit ont rais fin à nos dissensions^ il ne doit phis y avoir entre tous les citoyens qu'une seule et même volonté; Les faonmies sages , et ceux qui ont quelques lumières , sont aujourd'hui persuadés que notre salut dépend èe votre :S«reté et de votre per* sévérance dans les sentiniens de modération que vous avez montrés jusqu'ici , .et dont vous nous avez donné , en ce joar, ut»6 preuve si éclatante* » Il m'en coûte beaucoup de mcwrceler ainsi ce beau discours , et je iienoiK:)^ avec peine au plaisir 4e le transcrire tout entier ; maïs }p w'en console en songeant que la traduction de M. Henry sewt bientôt dans lés mains de tout le monde ^ et que les personnes lés plus étrangères à là langue latine pourront y prendre une idée assez juste de Télo-r quence de Cicéron.

Supposons maintenant qu'au lieu de Cicéron , i! se fôt présenté devant Gésar un de ces beaux parleurs qui cherchent 1 éloquence dans les traits d'esprit, l'élégance dans l'àffeçtàtiorr , la force dans la rudesse , la pompe dans l'emphase, et l'originalité 4ans la bizarrerie ; que cet orateur (et ce n'est pas Gcéron que je cité) ayant voulu parler de la guerre d'Espagne , et féliciter César sur sa victoire de

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Munda où il délit les restes du parti de Pompée ^ eût fait entrer dans sa harangue , par un singulier mélange d'emphase et de trivialité, ces tnagnifir ifues échmiges de lumières, ce commerce prescfut céleste des esprits, où gain et pehte tout -esi PROFIT ; supposons de plu& qaA eût dit auprince : f^otre NOM, César, ce^ou gkmeuic a été inscrit dans la liste des NOMS duf sénat , hgh pour T honorer, NON/9aiir en être honoré, sans s*effirayer de l'étrange harmonie de tous ces non ', non i et sans daigner nous apprendre qui doit éttre hcmoré du nom ou de la liste ; supposons encore qu*en p9r^ lant des grands, écrivains de son temps î il les eut représentés camisae fortifiés par Vimmense fardeau de gloire dont les siècles précéd^ns,ies ont chargés, image bizarre qui montre des hoiiune^ fortifiés par un fardeau qui ferait gémir Atlas ;: supposons eiifiu qu'il eût placé Gé^ar à la tét^ d'une milice ^Hr tuelle qui va çpnqip^érir d^ V(Mtés, que serait-*il arrivé? Cela se 4évine sÂsément : ni le discours, ni le ùom de F orateur, nieseraienit parvenus jusqu'à nous , et l'un des plus beaux traits de la vie de César Aous serait encore incpnn);^. '

Les princes doivent donc, bien désirer que les hommes chargés de faire leur éloge , ou de leur adresser des didcoui^s solennels, réfléchissent, avant de parler,, sur ce qu^ils veulent , sur ce qu'ils doivent dire ; qu'ils assu jétissent leur pensée aux règles de la logique et du bon sens; quîls s'efforcent de doni^er à leur style \^ véritable couleur du sujet ;,

qu'ils songent sans cesse au nom de qui ils parlent,

et à qui ils s-adréssent; quils mais je ne m*a*

perçois pas que cette disgression m'entraîne trop loin y et j'oublie que je n'ai pris la plume que pour recommander à mes lecteurs Texcetlente traduction de M. Henry.

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