TRADUCTION NOUVELLE DE SALLUSTE
Par C-L. MoiiLBVAUT» profeasenr «nLyc^e de Nancy y«i€antçi|^*dant
et rimtitol.
Sallustk est, peut-être de tous les historiens, celui sur le mérite duquel l'opinion des gens de goût a le moins varié. Les deux ouvrages qui nou$ restent de lui sont généralement considérés comme deux chefs-d'oeuvre. Si quelques critiques ont préféré la constante et abondante élégance de Tlte-* Jiive vSi d'autres ont encore plus admij^é la philosophie profonde et un peu morose de Tacitt; , personne néanmoins ne lui a refusé le double mérite de la pensée et du style. Martial n'hésite pa<$ à le déclarer le premier, le prince des historiens latins ; et Quintilien , dont le jugement est plqs décisif que celui de Martial , compare Salluste à Ihucydide , pour l'élégance , la concision attique
462 LiTTERATUllE AfCClENNE.
et les belles tnàximes ^m sont âbondiamâieôt ré^ pandues dans Èes écrits. Si quelqiies anciens lui ont reproche d'employer des mots vieilHs, des étpressionâ forcées , ce sont des naances iqui nous échappent à la dis^anîre où nous sommes de cet historien ; et les érudits qui se flattent d-apercCToîr ces défauts , pourraient bien se tromper sur ce point, comme sur la prétendue ^lotoc'iiift^clelitelive.
Le seul rcfproche. que j x>seiaisi &ire à Salluste , parce qu'il est fondé sur le simple bon sens , c*est d'avoir prêté son éloquence et son genre d'espit à tous les hommes dont il prétend rapporter les discours. Toutes ses harangues ont la même physionomie ; elles sont fort longues par leur étendue, et cependant d'une concision affectée dans chacune de leurs phrases ; partout l'antithèse y domine , et quelquefois même elle y est récherchée , comme quand il fait dire à Sylla : Nec quemquam decere, qui manus armaçerit , cA inermis pedibus auxilium petere; ce qui veut dire littéralement, quvn soldat ne doit pas attendre du secours de ses pieds qui sont sans armes ^ tandis qu^il a les mains armées. Cette phrase et quelques autres nous paraîtraient peu dignes de la gravité de l'histoire , et nous dînons : C^est de V esprit.
Quelques personnes ont blâmé dans Salluste cette extrême concision qui, comme dans Tacite, produit souvent F obscurité. Je ne sais si je me trompe ; mais il me semJble que dans Tacite , Tobs-
curité provient plus souvent de Faltëration du texte ; et dans Salluste , de la concision même , et de r absence continuelle de toutes ces particules qui servent à la liaison et à Fintelligence des phrases.
Maintenant il se présente une difficulté que les critiques les plus habiles , les rhéteurs et les commentateurs , n'ont encore pu parvenir à résoudre ; et , sur ce point , Salluste fournit plus qu aucun autre matière à la discussion. Faut-il traduire un auteur avec toutes les singularités , toutes les nuances, et même toutes les imperfections de son style , bu se contenter de rendre fidèlement sa pensée, et substituer aux tournures étrangères du texte, la manière et les tournures propres à la langue du traducteur? Qui le croirait? Des hommes d'esprit et de goût , des critiques éclairés et nombreux , veulent que le traducteur s'astreigne à reproduire scrupuleusement la manière , les tournures , les tâches même de l'original. Maligré l'autorité des partisans de l'exactitude servile , je n'hésite pas un moment à prononcer qu'ils se trompent. Moins fort de mon opinion particulière que de celle de Dumarsais y je dirai , d'après lui : « Le traducteur doit parler » sa propre langue, et non pas celle de son auteur^ » parce qu'il ne parle qu'à des personnes de sa » nation ; ainsi , il doit rendre les expressions parti- » culières de l'original par d'autres expressions » particulières de sa propre langue; en un mot , » il doit parler comme V auteur aurait parlé s' H
464 UTTÉRATURE ANCIENNE.
» açaà écrit en la langue du traducteur. » ded me paraît si clair et si vrai , que je ne conçois pas les motife de toute opinion contraire ; et quaint à l'obligation imposée au traducteur de reproduire jusqu'aux défauts et aux taches de T original, elle me semble complètement ridicule ; car, alors , nous traduirions le grec et le latin dans le jstyle de Ronsard ; nous deviendrions tudesques avec les Allemands : ces locutions étranges passeraient bientôt des traducteurs aux auteurs , et nous finirions par n avoir plus de langue, pour avoir voulu les posséder toutes.
. Je crois néanmoins ^ue dans cette disputeil y a du mal-entendu, comme dans presque toutes celles qui divisent les hommes. Né serait-il ^as*possibIe ' de concilier les opinions extrêmes, en disant que lorsqu'il s'agit de faire connaître aux jeunes gens le caractère de style et la manière d'un auteur latin , et de leur faire sentir la différence qui existe entre ces mêmes auteurs, la traduction ne saurait être trop exacte, puisque V^n^ignement consiste à ibire sentir les défauts comme les beautés 'i IVf ais quand on écrit pour toutes les classas de lecteurs, il n'y a pas de doute que le précepte de Dumarsais ne doive être la règle de toute traduction ; en effet, si le lecteur sait le latin, ce n'est pas dans une traduction , mais dans le textev qu il ira chercher les nuances qui caractérisent l'original; si, au contraire, il ignore la langue Wine, outre qu'il ne pourra pas apprécier votre fidélité,
il VOUS reprochera sans douté d*avoîr altéré la langue qu'il entend, pour imiter les tournures d'une langue qu*il ne peut comprendre.
M. Mbllevaut a traduit Salluste dans le système de ceux qui exigent une scrupuleuse exactitude, et je me garderai bien de lui en faire un reproche, car sa qualité de professeur et le désir de rendre son travail utile aux jeunes ^ens confies à ses soins, lui imposaient Tobligation d'pne fidélité rigoureuse. M. Mollevaut s'est déjà fait une réputation littéraire par une traduction en vers de Tibulle, qui annonce un véritable talent. Cependant une traduction en vers , quelque mérite qu-on lui accorde t n'était pas un sûr garant d'une bonne traduction en prose,, et surtout d'un auteur aussi difficile que Salluste. L'exactitude parfaite , la profonde connaissance de la langue originale , ne sont pas les qualités qu'on exige le plus impérieusement dans un poète ; ainsi, après avoir réussi avec Tibulle , M. Mollevaut pouvait échouer çontrç Salluste. Il n'a pas été effrayé de ce danger, et il a voulu prouver qu'il pouvait imiter la sévère concision du prosateur, comme il avait approché de la grâce et de l'élégance du poète.
Je ne comparerai pas M. Mollevaut aux nombreux traducteurs de Salhtste ; mais je crois qu'aucun d'eux n'a été plus fidèle au sens, au caractère et à la manière de l'originaL Du côté de. la concision il égale Salluste , et ^ ce qui paraît presque impossible, quelquefois il le surpasse. C'est sans
C&ITIQUB. T. IV. 3o
doute un méirile que de vaincre une pareille difficulté dana nne langue qui, comme la nôtre, ne marche qu avec V attirail embarrassant des ^roizom^ et des articles^ et qui, exigeant une grande clarté, a, par cela même, besoin de ces liaisons et de toutes ces particules dont Salluste se débarrasse ; mais un ni^érite plus rëel, (^*est d'avoir, malgré cette concision, conservé presque partout l'élégance , et souvent la force d'un auteur aussi pur et aussi énergique, l^eut-il, par exemple, imiter le laconisme de cette phrase : Quœ hommes aravt^ ncwigantf cedificant^ virtuU omnia parent? il dit: « Agriculture, navigation, architecture, tout obéit « au génie. » Et dans ce passage du discours de César, sur les complices de Catilina : JEqiddem ego sic œstumOj omnes cruciatus minores quàmfor cinora illorum esse; sed phrique mortales pos^ tremà meminêre; et^ in horninibus impOs, sceleris oblitif depœnâdifferunty sieapauldseçeriorjïdt, M. MoUevaut traduit avec autant d'élégance que de fidélité les expressions latin^es : « Certes, dit-il, » je pense que toutes les tortures n'égaleront ja- » mais leur attentat ; mais la plupa^ des mortels » gardent les dernières impressions : ils oublient » les crimes des grands coupables, et s' entretien- » nent dé leur supplice , s'il fut un peu trop ri- » goureux. » Gardent les dernières impressions était, ce me semble, ce qu'il y avait de mieux pour rendre postrema meminêre. On croit retrouver le coloris de l'original dans cette peinture d'un champ
de Ëàlaille , sur la fin du combat : « Alors quel af&eux spectack dans ces campagnes dëcouvertes! On poursuit, on s* échappe, on tue, on arrête; les chevaux et les guerriers sont écrases; les blesses ne peuvent ni fuir, m rester ; ils se relèvent avec effort , et tout*-à*-coup retombeiit. Aussi loin que la vue s^etend, les traits, les armures , les cadavres jonchent la plaine teinte de sang. » Le tradt\cteur a quelquefois Tart de réunir en une même phrase plusieurs membres se-» parés dans le latin, et par là il a lê double avantage de donner du nombre à sa période , et d'éviter la conjoncti&n qui nuit si souvent à la rapidité du style.
Je regrette beaucoup de ne pouvoir multiplier les citations ; elles justifieraient l'opinion avantageuse que j'ai conçue du talent de M. Molle vaut. Mais je n'auriais rempli que la moitié de ma tache si je fermais les yeux sur les défauts. de cette traduction , ou du moins sur ceux que j'ai cru apercevoir; car n'étant rien moins qu érudit, je présente mes observations avec défiance , et sous la forme du doute. Celui qui m'a le plus frappé, provient, il est vrai, d'une belle cause ; mais il ne m'en paraît pas moins répréhensible. Le respect de M. Mollevaut pour son auteur, et le désir de le suivre pas à pas , Toiit rendu quelquefois obscur et peu correct; l'amour de l'exactitude ne doit pas aller jusques là. Lorsqu'èn parlant des conspirateurs , il dit : « S'il est une peiné égale à leurs forfaits^
» que Ton innove , j'y consens ; si la grandeur de » leur attentat surpasse toutes les tortures , n*al- ») Ions pas au-delà des lois. » Il n'a pas fait en<^ tendre le sens de Tauteur, et pour comprendre la phrase française , j'ai été obligé de recourir au latin. Salluste a voulu faire dire k César : Si en in^ novant , on peut imaginer un supplice qui égale leur forfait , que Ton innove , j'y consens ; mais dans ces mots : S^il est une ppine égale à leurs forfaits, on ne retrouve pas le reperitur sans lequel la phrase devient inintelligible. Plus loin, César dit en parlant de Silanus : « Je connais ses mœurs M et son équité. Son avis me semble donc , je ne » dirai point cruel ( que peut-on exercer de cruel » contre de tels hommeâ ) , mais contraire à nos » mœurs. » Le donc que j'ai souligné présente un sens faux ; un avis contraire aux mœurs ne peut être la conséquence des mœurs et de Téquité. Dans le latin il y a verum qui est précisément le con^ traire de donc , puisqu'il fait opposition. Il y a de plus ici une petite négligence dans la répétition du mot mœurs. \
Dans la Guerre de Jugurtha, Adherbal dit an sénateur romain : «Vos bienfaits me sont arrachés, » et mon outrage est le vôtre. » Cela est concis , mais cela n'est point clair ; le mot outrage pouvant être pris dans un sens actif ou passif, il fallait écarter toute ambiguité. Il n'y en a pas dans le latin : f^os in meâ injuria despecti estis; en m' outrageant, c'est vous que Ton offense. Cette autre
3ALLUSTE. ^6^
phrase : « Je sais, combien la plupart difi^rent de » conduite, dans la demande et dans Texercice » d'une place, » pèche également contre la clarté et contre Texactitude. La plupart ne peut pas s'employer isolément ; il faut qu'il spit immédiatement suivi d'un substantif, oy qu'il se rapporte à quelques objets énoncés antérieurement : ici, il n'y a rien de cela^ et notre langue ne permet pas d'économiser des mots nécessaires dans Tintention. d'être plus concis.
Quelquefois aussi , pour vouloir traduire trop littéralement , M. MoUevaut n'a pas présenté le sens de l'original ; il traduit ces mots : LascwUk atque superbia incessére, par ceux-ci : Jja débauche et r arrogance s ^açancèreni. Outre que le verbe s*açancer est id d'une ext]:ême faiblesse , il n'a pas même le mérite du mot à mot ; car il ne s'agit pas , dans le latin , du verbe incedere , qui veut dire marcher, s'avancer, mais à'incessere , qui est ici l'équivalent àUngruere, d^imieref et qui sigiiifie assaillir:
Je vois avec peine qu'un professeur aussi distingué que M. Mollevaut ne se soit pas fait un scrupule d'employer des mots nouveaux tels quinfluenreery moralité y et quelques autres : lé premier pourrait encore être justifié , par la raison qu'il tient •lieu d'une périphrase ; mais le second étant déjà admis dans Facception de sens moral, il ne doit |amais être pris dans celle de bonnes ou nuiu^aises iiui?urs. J'auijaisdésiré qu'un traducteur aussi fidèle
470 UTTÉRATCTIE ANCIENNE.
n*eût jamais eu le dësîr de renchérir sur Toriginal ; et quand Salluste , après avoir parlé des craintes et des incertitudes de Gicërpn, ajoute : Igitur confirmato nnimo , je pense qu'il ne fallait pas traduire : Enfin ^ raffermissant sa grande âme.... C*est aller au-delà du sens., et cela ressemble à de la prétention. J'ajouterai ici une observation qui paraîtra minutieuse , mais que je crois juste : il ne faut JMis traduire Ptcenum par le Picentin; ce sont deux contrées différentes : la première , sur la mer Adriatique , est ce que nous nommons la Marche. d^Ancône ; et l'autre , sur la mer de Toscane , près de Lucques et de Pistoie. J'avoue cependant que le passage de Salluste est obscur ; et comme il dit que Catilina voulait passer dans la Gaule transalpine , je ne sais trop si par Pistortenses il faut entendre les peuples de Pistoie.
Je sens combien mes critiques paraîtront vétilleuses, car j'ai eii quelque sorte fait la guerre aux mots; mais le talent de M. MoUevaut m'a rendu engeant , et ne lui ayant pas trouvé de grands défauts , j'ai voulu faire valoir mes petites remarques.
THÉÂTBE imS LATINS. ^ft