LXXXIX. - 13 FEVRIER 1638. ;5(i
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Je suis sur le poinl d'iMilrcr eu carrosse pour aller à Rouen, dont je ne crois pas revenir de ([uinze jours ou trois semaines. C'est pourquoi, di's (|ue j'eus recuvotre paquet du -ir tlu passé ('). j'allai chez M. Clersidier et, n'ayant pas moyen de lui faire faire des copies de vos écrits avant mon départ, je crus que vous trouveriez bon que je les lui contiasse sur la parole (pi'il me donna, de vous les rendre fidèlement di"s (|u'il auroittiré copie de ce qu'il lui faut. C'est un fort honnête homme et fort votre serviteur; il m'a dit qu'il se donneroit l'honneur de vous écrire par cet ordinaire.
Au reste, Monsieur, quand bien je demcurerois ici, je ne serois pas assez vain pour accepter la charge que vous voudriez m'imposer : elle <'st Inqj pesante pour ma foibicsse. Je sais trop bien (-)
(|ui(l feiro récusent,
Oiiiii valciiiil lunneri
ixinr pouvoir être arbitre entre deux grands personnages; il faut aller
( ' ) Lclire perdue, i'i laquelle élaieiU jointes des copies demandées par Clersclier pour la publication des Lettres de Descaites. Foir Lettre XC ci-après. ( ^ ) IIoRVCi;, ^rl poétique, 39-40.
•lu p;iir avec oux. C.rassiis s'acquiUa liion mal de cette fonction entre César et Pompée, n'ayant pas les reins aussi forts qu'eux.
Il est vrai que ceux qui sont clans les vallées peuvent discerner la hauteur des plus grandes montagnes pour en avoir de l'admiration; mais, pour bien juger de ce qu'il y a au sommet de quel((u'une d'elles, il faut être monté aussi haut sur une autre. Vous me permettrez donc (le vous dire avec le grossier Pahcmon (') :
Non noslniiii intcr vos tanlas componcre lites.
Et, pour ce qui est de la chaleur avec laquelle vous, IMonsieur, et M. Descartes avez soutenu vos sentimens, je ne serois pas d'avis d'eu rien oter ou changer, pourvu qu'il n'y ait rien qui soit ollensanl, ce (|u'on ne peut i)résumer de deux aussi grands hommes et ii quoi M. Clerselier prendra garde. Car, de vouloir étouffer ce petit feu brillant et étincelant, ce seroit oter beaucoup de la grâce et de la force à une contestation d'esprit et de science, et c'est une des raisons pourquoi les disputes aux Universités des Suisses sont si peu agréables, leur manière d'argumenter étant bien éloignée de la vivacité des bacheliers de la Sorbonnc qui pressent avec véhémence et avec chaleur : car cette chaleur provient d'un feu qui ne brùle pas, mais qui semble donner la lumière et la vie comme c(dle du Soleil.
Je ne saurois m'empéchcr de vous envoyer (juelques vers que le plus grand génie de notre ile pour les Muses ('-) écrivit au Chancelier Bacon, (jui étoit son grand ami et que vous témoignez être fort le vôtre en le citant souvent. Je vous dirai comment je les ai rappelés en ma mémoire : l'autre jour, m'entretenant avec une personne de grand mérite de vos rares qualités, je lui récitai ces vers y mettant votre nom au lieu de celui de Baco. 11 en voulut avoir une copie : je la lui fis transcrire par mon secrétaire sur le brouillard que j'en fis à la hâte; il
(1) Virgile, J-iclos., lit, io8.
(-) Nous n'avons pu retrouver ces vers ni dans Shakespeare, ni dans aucun des grands poêles contemporains. Au reste, il s'agit probablement d'une pièce latine.