LXXXVII. - 5 DECEMBRE
Je vous garantis par avance que j'en ferai la solution quand il vous plaira et que j*en tirerai même des conséquences qui établiront solidement la vérité de notre opinion. J'en déduirai d'abord : que lo rayon perpendiculaire ne se rompt point; que la lumière se rompt dès la première surface sans plus changer le biais qu'elle a pris; qur le rayon rompu s'approche quelquefois de la perpendiculaire, et qu'il s'en éloigne quelque autre fois, à mesure qu'il passe d'un milieu rare dans un plus d^jjse ou au contraire; et en un mot, que cette opinion s'accorde exactement avec toutes les apparences. De sorte que, si elle n'est pas vraie, on peut dire ce que disoit Galilée en un sujet différent, que la nature semble nous l'avoir inspWée per pigliarsi gioro c/i nostri ghiribizzi ( * ) .
Mais j'ai tort de ne songer pas que le sujet de cette lettre ne devoit être qu'un remerciment. Je vous conjure, Monsieur, d'excuser sa longueur, quand ce ne seroit que par l'intérêt que vous y avez, ot de la recevoir en tout cas comme un témoignage de l'estime que j'ai pour votre savoir et du respect avec lequel je suis, Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur,
Fermât.
DIGBY A FERMAT
MERCREDI 5 DÊC^BRE 1657.
Monsieur,
Je me donnai l'honneur de vous écrire le 19 du mois passé. Depuis ce temps-là, j'ai été en Normandie et à mon retour j'ai trouvé la Lettre
( 1 ) Nous n'avons pu retrouver le texte auquel est empruntée celte citation.
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc du 17 du même mois (*), dont je vous rends (res-humbles grâces et m'estime très-heureux de vous servir dans le commerce qui est entre vous et Monsieur de Frenicle, à qui je montrai aussi votre Lettre et, comme vous y parlez de notre Chancelier Bacon, cela me fit souvenir d'un autre beau mot qu'il dit en ma présence une fois à feu Monsieur le Duc de Buckingham.
C'étoit au commencement de ses malheurs, quand l'assemblée des Etats, que nous appelons le Parlement, entreprit de le ruiner, ce qu'elle fit ensuite : ce jour là, il en eut la première alarme. J'étois avec le Duc, avant dîné avec lui; le Chancelier survint et l'entretint de l'accusation qu'un de ceux de la Chambre Basse avoit présentée contre lui, et il supplia le Duc d'employer son crédit auprès du Roi pour le maintenir toujours dans son esprit. Le Duc lui répondit qu'il étoit si bien avec le Roi leur maître, qu'il n'étoit pas besoin de lui rendre de bons ofTicos auprès de Sa Majesté : ce qu'il disoit, non pas pour le refuser, car il l'aimoit beaucoup, mais pour lui faire plus d'honneur. Le Chancelier lui répondit de très-bonne grâce qu'en effet il croyoit être parfaitement bien dans l'esprit de son Maître, mais aussi qu'il avoit toujours remarqué que, pour si grand que soit un feu et pour si fortement qu'il br"ule de lui-même, il ne laissera pourtant pas de brûler mieux et d'être plus beau et plus clair, si on le souffle comme il faut.
De même j'ai dit à Monsieur Frenicle que, pour si grand feu d'esprit qu'il ait et quelque merveilleux que soit son génie pour la science des nombres, son feu scroit plus brillant, s'il le vouloit exciter ou augmenter par l'étude, par la lecture des anciens et par la conversation.
Il vous honore infiniment et dit que jamais homme n'a approché de votre fond de science; il m'a apporté ce matin un écrit pour vous l'envoyer. Je l'ai fait copier par mon secrétaire, car vous ne l'auriez pu lire; il écrit d'ordinaire sur des lambeaux de papier et si vite qu'il n'y a que lui même qui puisse lire son écriture.
( ' ) Cette lellre est perdue.
LXXXVni. - 12 DÉCEMBRE 1657. 361
Vous aurez vu, par ma dernière lettre, que j'ai reçu celle (*) que vous me fites l'honneur de m'écrire lorsque vous étiez a la campagne. Au lieu de vous laisser passer le. titre de paresseux que vous vous donnez injustement, j'admire infiniment la facilité et la présence avec laquelle, au milieu de vos grandes occupations, vous exprimez sur le champ vos profondes et subtiles pensées. Je vous supplie de croire que j'honore vos rares talens et que je voudrois que mes actions vous pussent témoigner mieux que mes paroles à quel point je suis etc.