MERCREDI 13 FÉVRIER
Monsieur,
J(» suis sur le point d'entrer en carrosse pour aller à Rouen, dont je ne crois pas revenir de quinze jours ou trois semaines. C'est pourquoi, dès que j'eus reçu votre paquet du 27 du passé ('), j'allai chez M. Clerselier et, n'ayant pas moyen de lui faire faire des copies de vos écrits avant mon départ, je crus que vous trouveriez bon que je les lui contiasse sur la parole qu'il me donna, de vous les rendre fidèlement dès qu'il auroit tiré copie de ce qu'il lui faut. C'est un fort honnête homme (4 fort votre serviteur; il m'a dit qu'il se donneroit l'honneur de vous écrire par cet ordinaire.
Au reste. Monsieur, quand bien je demeurerois ici, je ne serois pas assez vain pour accepter la charge que vous voudriez m'imposer : elle est trop pesante pour ma foiblesse. Je sais trop bien ('^)
quid ferre récusent,
Quiil valeanl hunieri
pour pouvoir être arbitre entre deux grands personnages; il faut aller
( *) Lettre perdue, à laquelle étaient jointes des copies demandées par Clerselier pourla publication des Lettres de Descartos. f^oir Lettre XC ci-après. (2) Horace, Jrt poétique, 39-40.
(lu pair avec eux. Crassus s'acquitta bien mal de cette fonction entre César et Pompée, n'ayant pas les reins aussi forts qu'eux.
Il est vrai que ceux qui sont dans les vallées peuvent discerner la hauteur des plus grandes montagnes pour en avoir de Tadmiralion; mais, pour bien juger de ce qu'il y a au sommet de quelqu'une d'elles, il faut être monté aussi haut sur une autre. Vous me permettrez donc de vous dire avec le grossier Pala?mon (*) :
Non nostrum inicr vos tantas componcre liles.
Et, pour ce qui est de la chaleur avec laquelle vous. Monsieur, et >1. Descartes avez soutenu vos sentimens, je ne serois pas d'avis d'en rien ôter ou changer, pourvu qu'il n'y ait rien qui soit offensant, ce qu'on ne peut présumer de deux aussi grands hommes et à quoi M. Clerselier prendra garde. Car, de vouloir étouff'er ce petit feu brillant et étincelant, ce seroit oter beaucoup de la grâce et de la force à une contestation d'esprit et de science, et c'est une des raisons pourquoi les disputes aux Universités des Suisses sont si peu agréables, leur manière d'argumenter étant bien éloignée de la vivacité des bacheliers de la Sorbonne qui pressent avec véhémence et avec chaleur : car cette chaleur provient d'un feu qui ne brùIe pas, mais qui semble donner la lumière et la vie comme celle du Soleil.
Je ne saurois m'empécher de vous envoycT (juiOques vers (|ue le plus gF'and génie de notre ile pour l(»s Muses ( -) écrivit au Clianceli(»r Bacon, qui étoit son grand ami el que vous témoigniez être fort l(» votre en l(» citant souvent. Je vous dirai (M)Fnment je les ai rappelés en ma njémoire : l'autre jour, m'cMitretenant avcM* une p(»rsonne de fijrand mérite de vos ran^s qualités, je lui récitai ces vers y mettant votre nom au lieu (le celui de Baco. Il en voulut avoir ufîc copie : je la lui fis transcrire par mon secrétaire sur le brouillard que j'en fis à la hâte: il
(•) Virgile, Eclo*;., MI, 108.
( ') Nous n'avons pu retrouver ces vers ni dans Shakespeare, ni dans aucun des .^rarfds poètes contemporains. Au reste, il s'agit probablement d'une pièce latine.