FLORIAN ET SON OEUVRE XI
M. Lacretelle, un des hommes qui ont le mieux connu et le mieux peint Florian par tous ses aspects, cite à l'appui de ce dire l'anecdote suivante.
Un jour qu'on devait jouer le Bon-Père (c'est-à-dire Arlequin encore, mais Arlequin respectable, en habit de velours, veste de drap d'or, perruque à trois marteaux), pour la fête du prince, comme celui-ci par dévotion s'y opposait, Florian s'avança sous le masque d'Arlequin et dit avec regret à la compagnie en parodiant en bonne part le mot de Molière : « Nous espérions vous donner aujourd'hui la comédie du Bon-Père, mais M. le duc de Penthièvre ne veut pas qu'on le joue. » « L'Arlequin bon père de Florian est donc une sorte d'Àrlequin-Penthièvre, un Arlequin un peu d'après Greuze. Cette sensibilité vertueuse et paterne répandue volontiers sur toutes les figures, même sur les figures gaies, est le cachet de l'époque Louis XVI. »
La plus grande passion de Florian fut le théâtre et ses pièces ont joui longtemps d'un succès mérité. Il en était l'interprète remarquable si l'on en croit ses contemporains, et prêtait à son type favori d'Arlequin la finesse et la grâce; il en faisait un personnage sentimental épurant toutes les émotions. Mais il lui fallait, pour être bon acteur, le masque traditionnel du personnage. C'est sur le théâtre de société que son ami, M. d'Argental, avait fait construire dans son hôtel, que l'auteur jouait ses pièces devant un public charmé.
Après avoir écrit ses premières comédies, Florian composa ses Nouvelles qu'il publia en partie en 1784'. Elles sont presque toutes inspirées par la littérature espagnole et parurent après la traduction de Don Quichotte. La plus jolie, Claudine, nouvelle savoyarde, est touchante. C'est l'histoire d'une petite bergère de Chamonix séduite par un touriste anglais qui, après l'avoir abandonnée et fait chasser de la maison paternelle, la retrouve et consent à l'épouser.
Selico, nouvelle africaine, Valérie, nouvelle italienne, Zuïbar, conte oriental allégorique et philosophique, Camirê, histoire américaine, composent ce recueil non sans intérêt, mais assez justement oublié.
En 1786, désireux de produire une œuvre plus importante, il fait paraître Numa Pompilius, dédié à la Reine.
Ce roman historique lui coûta beaucoup de peine, de nombreuses recherches ; il attacha une importance extrême à la reconstitution^ de ce héros romain sans parvenir à nous y intéresser. Il crut avoir fait une grande œuvre et ne nous donna qu'une fable dépourvue d'intérêt. Erreur commune à un grand nombre d'auteurs dont l'ouvrage le plus aimé est celui que dédaigne la postérité.
Traduite dans les principales langues d'Europe, l'œuvre trouva à l'étranger un accueil plus favorable qu'en France où on ne voulut voir en elle qu'une froide imitation de Télémaque : « Dans Numa, a écrit à ce sujet Boissy d'Anglas, l'auteur s'excuse spirituellement d'avoir essayé de marcher sur les traces de Fénelon ; il se trompe, car la prose de Fénelon est simple, harmonieuse et correcte; mais si l'auteur de Numa a l'air presque toujours antique, c'est moins par l'expression dont il se sert que parle fond même des idées. » Numa fut donc une erreur, mais on la peut pardonner à Florian qui déjà marquait assez dans les lettres pour que l'Académie française l'accueillît dans son sein en 1788; il
1. Nous ne les rééditons pas dans cet ouvrage; elles out un peu trop vieilli et forment avec Numa Pompilius, que nous ne publions pas non plus, 2 vol. in-8°.